Chapitre premier
Chapitre 263
Chapitre 13
Quand il entendit sa mère l'appeler, Oba était en train de descendre une balle de foin du grenier.
—Oba, où es-tu donc? Saute de ton perchoir! Le jeune homme dévala l'échelle, épousseta ses vêtements et se mit presque au garde-à-vous devant sa génitrice.
—Qu'y a-t-il, maman?
—Où sont mon médicament et ton traitement? Et pourquoi n'as-tu pas encore nettoyé l'étable? Le fumier est toujours là, à ce que je vois! Hier soir, je ne t'ai pas entendu rentrer. Qu'est-ce qui t'a pris si longtemps? Et regarde-moi cet enclos à vache laitière! Depuis quand te dis-je qu'il faut le réparer? Que fiches-tu donc à longueur de journée? Faut-il toujours tout te rappeler, espèce de tête de linotte?
Oba se demanda à quelle question il devait répondre en premier. Sa mère utilisait toujours cette méthode pour le perturber. Et quand il faisait le mauvais choix, elle l'insultait et l'humiliait. Mais
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après tout ce qu'il avait appris la veille, il estimait pouvoir se montrer plus confiant devant elle.
Hélas, ça ne marchait pas. En plein jour, dans l'étable, devant sa matrone de mère, il se sentait exactement comme d'habitude: petit, honteux et sans valeur. En rentrant, la veille, il avait le sentiment d'être important. Un grand homme. A présent, il rapetissait à vue d'œil, dévasté par les remontrances maternelles.
—Eh bien, je...
—Tu tirais au flanc, voilà ce que tu faisais! J'ai un mal de chien aux genoux, et mon fils, Oba le balourd, a oublié de me rapporter mon médicament. Qu'as-tu donc fait en ville?
—Je n'ai pas oublié, maman...
—Alors, où est mon médicament?
—Je ne l'ai pas...
—Je savais bien que tu gaspillerais l'argent que je t'ai donné. J'ai sué sang et eau pour le gagner, et tu le dilapides avec des femmes de mauvaise vie. C'est ce que tu as fait, n'est-ce pas?
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—Non, maman, pas du tout.
—Dans ce cas, où est ma potion? Pourquoi ne l'as-tu pas achetée, comme je te l'ai ordonné?
—Je n'ai pas pu, parce que...
—Tu n'as pas voulu, espèce de gros crétin! Il te suffisait d'aller chez Lathea...
—Maman, elle est morte!
Voilà, c'était dit. Une bonne chose de faite.
La mère d'Oba en resta bouche bée. Il ne l'avait jamais vue ainsi, stupéfiée au point de ne plus pouvoir parler. Pour être franc, c'était un spectacle plutôt plaisant.
Oba sortit de sa poche une pièce qu'il avait mise de côté pour que sa mère ne croie pas qu'il l'avait escroquée. Dans un lourd silence, il tendit l'argent à sa terrible génitrice.
—Lathea, morte...? Que veux-tu dire? Elle est tombée malade? Oba secoua la tête. En pensant au sort qu'il avait réservé à la magicienne, il sentit sa confiance revenir.
—Non, maman, c'était un accident... Sa
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maison a pris feu, et elle est morte dans les flammes.
—Sa maison a brûlé? Mais comment sais-tu qu'elle est morte? Lathea ne risque pas de se laisser surprendre par un incendie. C'est une magicienne, ne l'oublie pas...
Oba haussa les épaules.
—Quand je suis arrivé en ville, c'était l'affolement général. Des gens couraient vers la maison de Lathea et je les ai suivis. Le feu dévorait déjà tout. Nous sommes restés à bonne distance des flammes, car il n'y avait malheureusement plus rien à faire.
La dernière partie de l'histoire était à peu près vraie.
Oba était sorti de la ville en pensant que personne ne remarquerait l'incendie avant le lendemain matin. Étant donné son rôle dans l'affaire, il n'avait eu aucune envie d'être celui qui donnerait l'alarme. Cela aurait risqué d'éveiller les soupçons, en particulier ceux de sa mère, toujours prompte à mettre en doute ce qu'il disait. Il
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avait prévu de lui raconter ce qui devait de toute façon inévitablement arriver: l'impuissance des sauveteurs, le désastre, la découverte du corps carbonisé...
Mais alors qu'il rentrait chez lui, après être passé par l'auberge presque au moment où il avait rencontré Jennsen et son compagnon Sebastian, en route pour trouver Althea, il avait entendu des gens crier au feu. Pour ne pas risquer de se trahir, il avait couru avec tout le monde jusqu'à la maison de Lathea et l'avait regardée se consumer comme un simple spectateur.
Personne ne pouvait avoir l'ombre d'un soupçon à son sujet, c'était sûr.
—Lathea a peut-être échappé aux flammes, dit sa mère sans grande conviction.
Oba secoua la tête.
—J'ai attendu, parce que j'espérais la même chose que toi, maman. Je savais que tu aurais voulu que je l'aide, si c'était possible. Alors, je suis resté, et c'est même pour ça que je suis rentré si tard.
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Cette partie de l'histoire était également vraie - dans les grandes lignes. Oba était resté avec les citadins, se régalant de leurs conversations, de leur surprise et de leurs spéculations...
—C'est une magicienne... Le feu ne peut pas surprendre une femme de ce genre.
Oba avait prévu que sa mère aurait des doutes. C'était dans sa nature, même quand il n'y avait rien de louche dans des événements...
—Quand les flammes se sont calmées, quelques hommes et moi avons jeté de la neige dans la maison pour pouvoir y entrer. Nous avons découvert les os carbonisés de Lathea.
Oba sortit un doigt noirci et recroquevillé et le tendit à sa mère. Elle baissa les yeux sur cette preuve évidente mais refusa de s'en saisir. Assez content de son effet, Oba remit la précieuse relique dans sa poche.
—Lathea gisait au milieu de la pièce, une main tendue, comme si elle avait voulu atteindre la porte mais avait succombé à la
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fumée. Certains hommes ont dit que c'était la fumée qui tuait les gens, pas les flammes... C'est ce qui a dû arriver à Lathea. Elle est tombée à cause de la fumée, puis le feu l'a dévorée...
La mère d'Oba le foudroya du regard et ne dit rien, sa petite bouche curieusement pincée. Pour une fois, elle avait la chique coupée. Mais son expression valait un long discours. Comme toujours, elle savait que son maudit crétin de fils n'était qu'un bon à rien.
Le fils bâtard de Darken Rahl. Un prince raté!
—Je dois retourner au travail... Maître Tuchmann m'a passé une grosse commande. Tu vas nettoyer le sol, c'est compris? Et plus vite que ça!
—Je le ferai, maman...
—Arrange-toi aussi pour avoir réparé cet enclos avant que je revienne constater que tu passes tes journées à tirer au flanc!
Des jours durant, Oba batailla contre le fumier qui s'entassait sur le sol de l'étable. Il n'obtint pas beaucoup de résultats, car le
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temps ne s'était pas amélioré et le monticule devenait chaque matin un peu plus dur. Le déblayer était une mission impossible, comme si quelqu'un avait tenté de se débarrasser d'une falaise avec un marteau et un burin. Un exploit encore plus impensable qu'arracher un sourire à sa triste mégère de mère!
Oba avait d'autres corvées à accomplir, bien entendu, et il ne pouvait pas les négliger. Il avait réparé l'enclos et remplacé une charnière sur la porte de l'étable. Et en plus de mille autres petites choses, il devait s'occuper des animaux...
Tout en travaillant, il réfléchissait à la construction de la cheminée. Comme base, il utiliserait la cloison qui séparait la maison de l'étable - une idée très économique, puisque ce pan de mur existait déjà. En imagination, Oba empilait des pierres contre ce plan vertical afin de structurer son foyer. Pour le manteau de la cheminée, il avait déjà des vues sur une longue pierre. Et bien entendu, il solidariserait le tout avec un excellent
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mortier. Quand Oba décidait de faire quelque chose, il y mettait toute son énergie, car il n'était pas homme à bâcler le travail.
Depuis qu'il avait décidé de mettre son projet à exécution, il imaginait la surprise et la joie de sa mère quand elle verrait ce qu'il avait construit. A coup sûr, elle reconnaîtrait sa valeur lorsqu'il aurait réussi ça. Oui, elle ne le prendrait plus pour un bon à rien. Mais avant de s'attaquer à ce chef-d'œuvre, il avait d'autres choses à faire.
Une corvée en particulier l'accablait: le monticule de fumier qui lui résistait inlassablement. Il y avait des brèches partout où Oba était parvenu à trouver des faiblesses, mais l'essentiel de la maudite masse de déjections refusait de céder. Parfois, la pelle creusait une dépression assez large pour qu'Oba ait l'espoir d'être proche de la solution. Mais il devait déchanter très vite: ce tas de fumier ne se laisserait pas vaincre si facilement.
Eh bien, soit! Quand il s'agissait de
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relever des défis, Oba n'était pas homme à renoncer face au premier obstacle.
Il avait néanmoins un problème... philosophique. Un homme de son importance devait-il vraiment perdre son temps sur un sujet aussi mineur? Quand on était peu ou prou un prince, qu'importait un tas de fumier gelé? Jusque-là, Oba ignorait qu'il était un Rahl - et mieux que ça, le fils de Darken Rahl, le chef suprême de D'Hara. Maintenant qu’il le savait, sa vision du monde changeait. L'héritier d'un roi devait-il manier la pelle et traire tous les jours une vache?
Sans doute pas... Car enfin, il était le fils d'un homme, Darken Rahl, dont nul n'ignorait le nom dans ce pays - et probablement dans monde entier.
Tôt ou tard, Oba jetterait au visage de sa mère cette vérité qu'elle lui dissimulait depuis toujours. Oui, il lui dirait quel homme il était vraiment! Mais comment s'y prendre pour qu'elle ne devine pas qu'il avait découvert la vérité grâce à Lathea, juste avant de la tuer?
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Épuisé par la défense acharnée que lui opposait le monticule de fumier gelé, Oba prit appui sur le manche de sa pelle et inspira à fond. Malgré le froid, son front et ses cheveux ruisselaient de sueur.
—Oba le balourd! lança sa mère en entrant dans l'étable. Encore à ne rien faire, à ne penser à rien et à ne rien valoir! On ne te changera jamais, pas vrai, espèce de crétin congénital?
Elle s'arrêta devant son fils et leva sur lui un regard plein de mépris.
—Maman, je reprenais simplement mon souffle... Regarde tous tes éclats de fumier! Je travaille dur, tu peux me croire, mais ce n'est pas facile du tout. La terrible fileuse de laine ne daigna pas baisser les yeux sur le sol.
Elle foudroya du regard son fils, qui se raidit, devinant qu'elle ne venait pas seulement pour se plaindre du tas de fumier. Il sentait toujours quand elle déboulait avec l'intention de l'humilier, toute contente à l'idée de le mettre plus bas que terre sans qu'il ose se rebiffer.
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Dans leurs trous, les rats ne manquaient pas une miette de ce spectacle délectable.
Les yeux rivés dans ceux d'Oba, sa mère lui tendit une pièce quelle tenait entre le pouce et l'index, la brandissant un peu comme un flambeau
Oba en fut déconcerté. Lathea était morte et il n'y avait dans le coin aucune autre magicienne susceptible de fabriquer le médicament pour les genoux - et encore moins le foutu traitement».
Il accepta cependant la pièce.
—Regarde-la bien! dit sa mère en la laissant tomber dans sa grande paume calleuse.
Oba leva la pièce pour qu'elle soit bien éclairée par la lumière de l'entrée et l'étudia soigneusement. Sa mère s'attendait qu'il découvre quelque chose. Il ignorait quoi, bien entendu, mais ce n'était pas une raison pour ne pas essayer.
Pendant qu'il examinait la pièce, il jeta un regard discret à sa mère mais ne parvint pas à obtenir un indice sur ce qu'elle attendait de lui.
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—Voilà, maman, j'ai bien regardé...
—Et tu n'as rien vu d'inhabituel?
—Rien du tout.
—Il n'y a pas de rayure sur la tranche de cette pièce?
Oba ne cacha pas sa surprise. Puis il inspecta de nouveau la pièce en insistant sur la tranche.
—Non, maman.
—C'est la pièce que tu m'as rendue.
Lejeune homme acquiesça. Pour quelle raison aurait-il douté de la parole maternelle?
—Si tu le dis... C'est donc celle que tu m'as donnée pour régler Lathea. Mais comme je te l'ai dit, la magicienne est morte dans un incendie et je n'ai pas pu acheter ton médicament. Du coup, je t'ai restitué la pièce, comme il se devait...
—Ce n'est pas la même pièce, Oba!
—Bien sûr que si, répondit le paysan, impressionné malgré lui par le regard meurtrier et le ton glacial de sa mère.
—Celle que je t'ai confiée avait une marque sur la tranche. Une rayure que
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j'avais faite.
Oba cessa de sourire et réfléchit à toute allure à ce qu'il pouvait dire. Comment improviser une histoire convaincante en quelques secondes? Prétendre qu'il avait mis la pièce dans sa poche et qu'il en avait sorti une autre ne marcherait pas, parce que sa mère savait qu'il n'avait pas d'argent. Elle n'avait pas beaucoup de mérite à en être informée, puisqu'elle ne lui donnait jamais un sou. Un mauvais garçon comme lui pouvait uniquement gaspiller l'argent, et celui-ci ne poussait pas sur les arbres, comme elle le répétait souvent.
Mais Oba avait de l'argent, à présent. Toutes les pièces qu'il avait prises à Lathea. Celles qu'il avait trouvées sur elle et celles de la bourse, sous son matelas... Mais quand il avait sélectionné celle qu'il devrait rendre à sa mère, il ignorait l'histoire de la marque. Malchanceux comme d’habitude, il n'avait pas restitué la bonne pièce à sa génitrice, et il n'avait sans doute pas fini de s'en mordre les doigts.
—Maman, tu es sûre? Tu as peut-être
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simplement voulu marquer la pièce. Puis tu as oublié. Ça arrive à tout le monde...
La terrible matrone secoua lentement la tête.
—Non, je l'ai marquée pour pouvoir remonter ta piste si tu la dépensais avec des femmes ou dans une taverne. Pour savoir la vérité, il n'aurait suffi de retrouver cette pièce, comprends-tu?
L'immonde garce! Elle ne se fiait pas à son propre fils. Quelle sorte de mère pouvait agir ainsi?
Et qu'aurait donc prouvé une rayure sur la tranche d'une pièce?
Cette femme était folle à lier, voilà tout. Elle n'avait que du vent dans la tête.
—Maman, tu te trompes sûrement... Je n'ai pas d'argent, tu le sais bien. Où aurais-je déniché une autre pièce?
—C'est ce que j'aimerais bien savoir... Tu devais acheter le médicament avec cet argent...
Sous le regard terrifiant de sa mère, Oba perdait peu à peu toute contenance. Il le sentait, mais ne parvenait pas à se
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ressaisir.
—Oui, mais je n'ai pas pu parce que Lathea est morte. Du coup, je t'ai rendu la pièce...
Cette femme semblait soudain si grande, comme un esprit vengeur qui aurait pris forme humaine pour parler au nom des morts. Le fantôme de Lathea revenait-il demander des comptes à son meurtrier? Jusque-là, Oba n'avait pas envisagé cette possibilité, mais ça n'aurait rien eu d'étonnant, avec cette maudite magicienne. Elle était méchante et pouvait très bien avoir trouvé ce moyen de le priver de son glorieux destin de prince.
—Sais-tu pourquoi jetai baptisé Oba? demanda soudain sa mère.
—Non, maman...
—C'est un très ancien nom d'Haran... Le savais-tu, Oba l'imbécile?
—Non, maman... (Comme souvent chez le paysan, la curiosité prit le dessus.) Que signifie-t-il?
—Deux choses: «serviteur» et «roi». Je t'ai nommé ainsi en espérant que tu serais
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un jour un grand monarque - et dans le cas contraire, en souhaitant que tu serves au moins loyalement le Créateur. Les crétins sont rarement couronnés, et tu es au bas mot l'empereur des imbéciles. Pour rêver de te voir porter la couronne, il fallait bien être une jeune mère crédule... Il ne reste donc plus que l'autre option. Qui sers-tu loyalement, Oba?
Le paysan connaissait la réponse à cette question. Et depuis qu'il avait fait allégeance à la voix, il était devenu invincible!
—Où as-tu eu cette pièce, Oba?
—Je te l'ai déjà dit, maman! Lathea étant morte dans l'incendie de sa maison, je n'ai pas pu acheter ton médicament. La marque de la pièce s'est peut-être effacée contre un objet que j'avais dans ma poche.
Pour la première fois, dame Schalk parut réfléchir aux propos de son fils.
—Tu es sûr que ça s'est passé comme tu me l'as raconté, Oba?
Le paysan acquiesça. S'il parvenait à détourner l'attention de sa mère des
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histoires de pièces, il avait une chance de s'en sortir.
—Oui, maman. Lathea est morte et je t'ai rendu l'argent parce que je n'ai pas pu acheter ton médicament pour les genoux et mon... hum... traitement.
—Tu es certain de ta version, Oba?
La matrone glissa une main dans la poche de sa robe et en sortit un petit objet qu'Oba ne reconnut pas. Mais qu'importait, si on passait à autre chose que la fichue pièce!
—Oui, maman. Lathea était morte...
Trois mots qu'Oba adorait répéter, depuis ce fameux soir.
—C'est vrai, Oba? Et tu n'as pas pu acheter le médicament? Tu ne mentirais pas à ta mère, n'est-ce pas?
Sûrement pas, maman!
—Alors, quel est cet objet?
Dame Schalk tendit la main, brandissant la fiole de potion que Lathea avait donnée à Oba avant qu'il lui règle son compte.
—J'ai trouvé cette fiole dans la poche de ta veste, mon fils...
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Oba regarda sauvagement le maudit flacon. La vengeance de la magicienne! Bon sang! il aurait dû la tuer avant qu'elle ait le temps de lui donner cette fiole. Sur le coup, il l'avait rangée dans sa poche avec l'intention de la jeter quelque part sur le chemin de sa maison. Mais après avoir appris tant de choses nouvelles, il avait complètement oublié le médicament de malheur.
—Eh bien, maman, c'est sans doute une vieille fiole...
—Vieille? Elle est pleine! Comment as-tu pu récupérer gratuitement une fiole de médicament auprès d'une magicienne censément morte dans l’incendie de sa maison? Explique-moi ça, Oba! Et pourquoi m'as-tu tendu une autre pièce que celle que je t'avais donnée? (Dame Schalk fit pas en avant.) Explique-toi, Oba, et vite!
Oba recula d'instinct. Il ne parvenait pas à détourner le regard de la maudite fiole. Et ça valait mieux, parce que s'il levait les yeux sur sa mère, il verrait qu'elle était résolue à le réduire en bouillie.
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—Eh bien, je...
—Eh bien quoi, maudit bâtard? Sale crétin paresseux! Bon à rien invétéré! Tu ne mérites pas d'être en vie, Oba Schalk!
Le jeune homme leva les yeux et constata qu'il ne s'était pas trompé: sa mère rivait sur lui un regard meurtrier.
Mais il était invincible, désormais.
—Oba Rahl, rectifia-t-il.
Sa mère ne bronchant pas, il comprit qu'elle lui avait tendu un piège, pour qu'il lâche tout ce qu'il savait. Un plan subtil... Ce simple nom, Rahl, trahissait tout ce qu'il avait fait la fameuse nuit.
Oba se pétrifia. Il était pris au piège comme un rat qui a la queue coincée sous la chaussure de son futur bourreau.
—Que les esprits du bien me maudissent! siffla dame Schalk. J'aurais dû faire ce que Lathea me conseillait. Ainsi, je lui aurais sauvé la vie. Parce que tu l'as tuée, n'est-ce pas, sale bâtard? Tu me répugnes,
Rapide comme un renard, Oba leva sa
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pelle et frappa en mettant tout le poids de son corps dans le coup. En percutant le crâne de sa mère, la partie métallique de l'outil vibra comme une cloche.
Dame Schalk tomba comme une masse.
Oba recula d'un pas, car il redoutait qu'elle puisse ramper vers lui comme une araignée et lui mordre la cheville avec sa petite bouche venimeuse. Oui, elle en était parfaitement capable, cette ignoble garce!
Oba bondit en avant et frappa de nouveau avec sa pelle, toujours à la tête, exactement à l'endroit d'où coulait un flot de sang. Puis il battit en retraite, hors de portée de son venin.
Il pensait depuis toujours à elle comme à une araignée. Une veuve noire...
Quand le dernier écho des vibrations du métal se fut tu, un lourd silence s'abattit sur l'étable.
Oba leva de nouveau sa pelle, prêt à frapper encore. Puis il examina mère. Du sang coulait de ses narines et venait rosir le ras de fumier.
Lâchant la bonde à sa rage et exorcisant
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toute une vie d'angoisse Oba frappa à plusieurs reprises, chaque coup se répercutant dans l'étable comme une sonnerie de glas.
Terrifiés, les rats qui assistaient au spectacle se réfugièrent au fond de leurs trous.
Titubant sur ses jambes, Oba reprit péniblement son souffle Réduire cette veuve noire au silence l'avait épuisé. Encore pantelant, il regarda le cadavre qui gisait sur le monticule de fumier. Dame Schalk avait les bras écartés, comme si elle réclamait un câlin à son fils. L’immonde garce! Elle mijotait encore quelque chose. Oui, elle essayait de se faire pardonner. C'était ça! Elle jouait sur la tendresse pour qu'il oublie les heures passées dans son enclos, à mourir de chaud.
Mais son visage était différent... Elle arborait une expression qui ne lui ressemblait pas. Oba approcha sur la pointe des pieds. Le crâne de sa mère était en bouillie, comme un melon trop mûr tombé d'un chariot.
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C'était une telle nouveauté qu'Oba ne parvint pas à faire le tri dans ses pensées.
Sa mère, la tête éclatée...
Pour faire bonne mesure, il la frappa encore trois fois puis recula, sa pelle brandie, comme si elle avait encore pu se relever pour lui sauter dessus. Oh! ça lui aurait bien ressemblé, ce genre de résurrection! Cette femme était folle. Une vraie vipère.
Dans l'étable silencieuse, Oba regarda un moment son souffle se transformer en buée quand il expirait. Aucun air ne sortait du nez et de la bouche de sa mère, et sa poitrine ne se soulevait plus. La flaque de sang, sous sa tête, ruisselait sur les flancs du monticule de fumier. Des morceaux de cervelle reposaient dans les trous qu'Oba avait péniblement creusés avec sa pelle.
Devant ce spectacle, le paysan commença à croire sérieusement que la veuve noire ne se relèverait plus pour le couvrir d'insultes.
Étant assez stupide de nature, dame Schalk s'était laissé influencer par Lathea
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et elle avait fini par détester la chair de sa chair. Son propre fils! Ces deux harpies avaient régné sur l'existence d'Oba. Jusqu a présent, il avait plié l'échine sous leur joug.
Mais il était devenu invincible, et cela lui avait permis d'échapper à son esclavage.
—Tu veux savoir qui je sers, maman? La voix qui m'a rendu invincible. Et qui m'a aidé à me débarrasser de toi.
Dame Schalk ne trouva rien à répondre. Enfin, après tant d'années, il lui avait rivé le bec.
Oba sourit comme un petit garçon.
Puis il dégaina son couteau. Il était un nouvel homme qui ne manquait jamais une occasion de se cultiver. Aujourd'hui, il avait bien envie de voir ce qui se cachait dans le corps de sa folle de mère.
Sa soif de connaissance était inextinguible.
Oba mangeait avec délectation des oeufs cuits dans la cheminée qu'il avait commencé à construire - pour lui seul! -quand il entendit un chariot entrer dans la
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cour.
Une semaine s'était écoulée depuis que sa mère avait pour la dernière fois ouvert sa méchante petite bouche.
Oba alla ouvrir la porte tout en continuant à manger ses oeufs, et regarda le chariot finir de se garer.
Un homme sauta au sol.
C'était maître Tuchmann, le type qui apportait régulièrement de la laine. Dame Schalk la filait, et il utilisait le fil sur son métier à tisser.
Avec tout ce qui l'occupait, ces derniers temps, Oba avait oublié jusqu'à l'existence de maître Tuchmann. Jetant un coup d'œil dans un coin de la pièce, il constata que sa mère n'avait pas eu le temps de filer beaucoup de laine avant son trépas. Si elle s'était occupée de son travail, au lieu de chercher des noises à son fils, elle n'en aurait peut-être pas été là, à présent...
Oba se demanda ce qu'il allait faire.
Quand il tourna de nouveau la tête vers la porte, maître Tuchmann se campait déjà devant lui. Ce grand type au gros nez et
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aux oreilles trop larges avait des cheveux aussi bouclés que la laine dont il faisait commerce. Il était veuf de fraîche date, et Oba savait que sa mère l'aimait bien. Aurait-il pu la rendre un peu moins venimeuse? La radoucir dans une certaine mesure? Une théorie fascinante, mais à jamais invérifiable.
—Bon après-midi, Oba, dit maître Tuchmann tandis que ses petits yeux fouillaient la pièce. Ta mère est là?
Gêné par cette intrusion dans son intimité, son assiette toujours à la main, le paysan chercha ce qu'il pouvait bien dire.
A présent, maître Tuchmann regardait avec intérêt la nouvelle cheminée
Oba se souvint soudain qu'il était un nouvel homme. Un type important. Les princes ne se sentaient jamais mal à l'aise. Ils saisissaient au vol les occasions de tisser leur légende et d'affirmer leur grandeur.
—Maman? (Oba posa son assiette et regarda lui aussi la cheminée.) Oh! elle doit être quelque part dans le coin...
Maître Tuchmann dévisagea un long
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moment Oba.
—Tu sais ce qui est arrivé à Lathea? Tu es au courant, pour ce qu'on a trouvé dans sa maison?
Oba constata soudain que cet homme avait une méchante petite bouche, comme sa mère.
—Lathea est morte et sa maison est en cendres. Que peut-on y avoir trouvé?
—En fait, je me suis mal exprimé... C'est ce qu'on n'a pas trouvé qui est surprenant. Lathea était riche, tout le monde le sait. Mais on n'a pas découvert une seule pièce dans les cendres.
Oba haussa les épaules.
—Son trésor a dû fondre...
—C'est possible, fit maître Tuchmann, visiblement sceptique. Et peut-être pas... Certaines personnes pensent que l'argent a disparu avant que l'incendie éclate. Tu vois ce que je veux dire?
Oba trouva insupportable que les gens se mêlent ainsi de ce qui ne les regardait pas. N'avaient-ils pas leurs propres problèmes? Pourquoi ne laissaient-ils pas
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les morts dormir en paix? Ils auraient dû se réjouir que la magicienne ne leur traîne plus dans les pattes, puis penser à autre chose. Pourquoi fouillaient-ils dans les immondices, comme des cochons qui se vautrent dans leur auge? Des charognards, voilà ce qu'ils étaient!
—Je dirai à maman que vous êtes passé, maître Tuchmann.
—J'ai besoin du fil, et j'ai un autre chargement de laine pour elle. L'ennui, c'est que je ne peux pas l'attendre. D'autres personnes à voir, tu comprends...
Maître Tuchmann faisait travailler une multitude de femmes. Leur laissait-il jamais le temps de souffler, cet exploiteur du pauvre monde?
—Désolé, mais j'ai peur que maman n'ait pas eu le temps de...
Maître Tuchmann regardait toujours la cheminée, mais son expression avait changé. Il n'était plus curieux, mais sur le point d'éclater de colère. Habitué à commander, il força Oba à s'écarter, avança jusqu'au milieu de la pièce et
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continua à fixer la cheminée.
—Par le Créateur, qu'est-ce que c'est? cria-t-il en tendant un bras.
Oba tourna la tête et ne vit d'abord que la nouvelle cheminée qu'il avait construite contre le mur qui séparait la ferme de l'étable. Le travail était bien fait, il n'en doutait pas un instant, puisqu'il avait étudié d'autres cheminées pour voir comment elles étaient conçues. Même si le conduit n'était pas encore tout à fait fini, il faisait déjà du feu, et il avait brûlé pas mal de... vieilleries.
Soudain, il vit ce que maître Tuchmann pointait du doigt. La mâchoire de maman!
Eh bien, c'était amusant, ça... Ne s'attendant pas à recevoir des visiteurs -surtout un pareil sans-gêne -, il n'avait pas encore retiré les derniers ossements du foyer. Mais de quel droit ce type venait-il fourrer son nez dans les affaires des autres?
Maître Tuchmann recula vers la porte. Connaissant le bonhomme, Oba était sûr qu'il parlerait à tout le monde de ce qu'il
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avait vu. Ne bavassait-il pas déjà à tort et à travers au sujet de l'argent de Lathea?
Un argent, soit dit en passant, qui revenait de droit à Oba après le calvaire qu'il avait enduré.
Pourquoi une légion d'imbéciles s'acharnaient-ils à découvrir la vérité sur la mort de cette maudite magicienne?
Dès que maître Tuchmann aurait parlé de la mâchoire, dans la cheminée, d'autres crétins jugeraient bon de se poser des questions. Ils viendraient fouiner partout et se demanderaient où était passée dame Schalk.
Non, ça ne pouvait pas continuer comme ça!
Un véritable homme d'action devait intervenir! Oba était un type important, le sang des Rahl coulait dans ses veines, et il était assez intelligent pour résoudre ses problèmes avec une parfaite efficacité.
Efficience. Rapidité. Décision!
Oba saisit maître Tuchmann par le col et le tira en arrière. L'homme se débattit. Il était grand et vigoureux, mais pas de taille
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à affronter un adversaire tel qu Oba.
Avec un grognement de bûcheron, le paysan enfonça son couteau dans le ventre de l'employeur de sa défunte mère.
Maître Tuchmann écarquilla les yeux de terreur et ouvrit la bouche sur un cri muet.
Oba se laissa tomber sur le sol avec sa victime. Tous les deux, ils avaient du pain sur la planche, et le fils de Darken Rahl n'avait jamais été du genre à tirer au flanc...
Pour commencer, il devrait se débarrasser du cadavre. Puis il y aurait la question du chariot. Des enquiquineurs chercheraient sûrement maître Tuchmann, et la vie d'Oba risquait de devenir très compliquée.
Le moribond appelant à l'aide, son meurtrier dut se résoudre à l'égorger. Puis il se pencha sur lui et le regarda agoniser.
Oba n'avait jamais rien eu contre maître Tuchmann, même s'il le trouvait un rien arrogant et autoritaire. Tout ça était la faute de cette magicienne de malheur. Même morte, elle continuait à lui attirer
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des ennuis. C'était sans doute elle qui avait envoyé un message à sa mère, puis à ce pauvre crétin. La garce continuait à le harceler depuis le royaume des morts.
Il y avait d'abord eu sa mère et ses soupçons. Puis cette fouine de Tuchmann. Comme un nuage de sauterelles, ces gens s'abattaient sur lui pour lui empoisonner la vie.
Parce qu'il était important, sans aucun doute. Les princes n'avaient jamais la paix.
L'heure de changer d'air avait peut-être sonné. Il ne pouvait pas rester dans le coin et supporter que des casse-pieds viennent sans cesse lui poser des questions. De toute façon, que faisait un homme comme lui dans un endroit pareil?
Si maître Tuchmann ne pouvait plus crier, il tentait toujours d'échapper à son destin. Mais pour ce veuf inconsolable, l'heure avait sonné de rejoindre la magicienne et dame Schalk dans le royaume des morts, où le Gardien «veillerait» sur eux.
Oba, lui, devait ficher le camp d'ici et
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aller continuer ailleurs sa vie d'homme important.
À l'instant où il s'avisa qu'il n'aurait jamais plus besoin d'aller voir l'ignoble tas de fumier gelé, une idée le frappa. Obéissant à sa folle de mère, il avait tenté de déblayer l'étable. Mais s'il avait utilisé une pioche, au lieu d'une pelle, le travail serait allé dix fois plus vite.
Eh bien, c'était amusant, ça...
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