Chapitre premier
Chapitre 870
Chapitre 37
Posté à bonne distance de la maison, Oba plissa les yeux pour mieux voir à travers le rideau de pluie. Apparemment, il n'y avait personne à l'extérieur de la demeure d'Althea. Sur les rives d'un petit lac, il avait repéré des traces - les empreintes des bottes d'un homme - plutôt anciennes mais encore assez visibles pour le conduire jusqu'à la maison.
De la fumée montait de la cheminée, indiquant que l'endroit était habité. Et il devait s'agir de la résidence d'Althea, car à part une magicienne, personne n'aurait été assez fou pour vive dans un coin pareil.
Oba approcha et gravit une volée de marches sur la pointe des pieds. S'immobilisant devant la porte flanquée de deux colonnes, il étudia le large chemin qui venait mourir au pied de l'escalier. C'était à l'évidence la «voie officielle» qu'empruntaient les visiteurs invités par la magicienne.
Trop en colère pour jouer la comédie de
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la politesse et frapper, Oba ouvrit simplement la porte.
Avec ses deux petites fenêtres: et sa minuscule cheminée, la maison d'Althea était très chichement éclairée. Les murs étaient décorés de ridicules petites figurines peintes ou dorées qui représentaient en majorité des animaux. S'il aimait aussi sculpter, Oba, en matière de support, préférait de très loin la chair au bois.
Le mobilier était plus luxueux que tout ce qu'il avait connu dans sa jeunesse, mais beaucoup moins raffiné que celui dont il avait l'habitude depuis qu'il était devenu riche.
Près de la cheminée, une femme aux grands yeux noirs était assise sur un magnifique fauteuil. Telle une reine sur son trône, elle fixait Oba tout en sirotant une tasse de thé. Même si ses cheveux blonds étaient différents de ceux de Lathea - tout comme ses traits, beaucoup moins austères-, Oba n'aurait pas pu passer à côté de la ressemblance. Sans nul doute, il s'agissait
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de la sœur de la vieille peau qui lui avait empoisonné la vie.
Sur une de ses listes mentales, il y avait quelque chose au sujet des yeux de ces femmes...
—Je suis Althea, dit la magicienne en éloignant la tasse de ses lèvres.
Sa voix ne ressemblait pas du tout à celle de sa sœur. Elle vibrait d'autorité, comme celle de Lathea, mais sans faire grincer des dents ceux qui l'entendaient.
—J'ai peur que tu arrives bien plus tôt que prévu, dit Althea sans se lever.
Cherchant à s'assurer qu'il n'y avait pas de danger, Oba ignora la femme et regarda autour de lui. Dans une alcôve, au fond de la pièce, il aperçut un établi. Clovis l'avait prévenu qu'Althea était mariée. L'homme se prénommait Friedrich, et il était doreur, comme en témoignaient les outils proprement rangés sur l'établi. Mais ces ciseaux, ces couteaux et ces petits marteaux, entre des mains expertes, pouvaient devenir des armes très redoutables.
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Cela dit, le doreur semblait être absent, aujourd'hui.
—Mon mari est au palais, confirma Althea. Nous sommes seuls...
Oba ne se fia pas à la parole de la magicienne. Pour plus de sécurité, il alla voir dans la chambre, et la trouva vide.
Althea ne lui avait pas menti. Il n'y avait qu'eux deux dans la maison battue par la pluie qui se faisait de plus en plus forte.
Certain qu'il ne serait pas dérangé, Oba retourna dans la pièce principale. Sans lui sourire, mais sans trahir non plus une once d'inquiétude, Althea le regarda approcher.
Si elle n'avait pas été idiote, songea le fils de Darken Rahl, elle aurait dû trembler de peur - ou au moins, ne pas se sentir tranquille. Mais elle semblait résignée et presque... endormie. Vivre dans un marécage pouvait finir par rendre les gens gâteux, sûrement...
Près du fauteuil, sur le sol, Oba remarqua un damier décoré d'un symbole en relief doré à l'or fin. Ce dessin lui rappela un autre élément noté sur une de
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ses listes mentales.
Près du damier, il remarqua une petite pile de pierres noires et un grand coussin rouge et jaune.
Oba fit soudain le lien entre le symbole doré et un des éléments enregistrés sur ses listes. Le symbole ressemblait au cœur séché d'une rose à fièvre des montagnes -un des composants des ignobles potions de Lathea. En principe, tous les végétaux qu'elle utilisait étaient déjà réduits en poudre, sauf celui-là. Avant de l'ajouter au breuvage, elle broyait entre ses doigts une de ces fleurs séchées.
Sans nul doute, une telle coïncidence était un avertissement à ne pas négliger. Oba avait raison depuis le début: cette magicienne était une menace à prendre très au sérieux.
Les poings plaqués sur les hanches, Oba toisa la vieille harpie de haut.
—Par les esprits du bien..., souffla Althea, je croyais ne plus jamais devoir plonger mes yeux dans ce regard-là.
—De quoi parles-tu, vieille folle?
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—Du regard de Darken Rahl...
Dans la voix de la magicienne, Oba crut entendre vibrer du désespoir. Et peut-être aussi l'écho d'une ancienne terreur...
—Le regard de Darken Rahl, répéta-t-il, souriant, je suis très touché du compliment, sache-le.
—Ce n'en était pas un..., souffla Althea, comme si elle se parlait à elle-même.
Le sourire d'Oba perdit de sa superbe.
Il n'était pas trop surpris qu'Althea sache, pour son lien avec Darken Rahl. Après tout, cette femme était une magicienne... et la sœur de Lathea. Qui pouvait savoir ce que la vieille peau, même au fond du royaume des morts, était encore capable de faire pour nuire au pauvre Oba?
—C'est toi qui as tué Lathea...
Ce n'était pas une question, mais le simple énoncé d'un fait. Avec une condamnation sous-jacente.
Si confiant qu'il fût grâce à son invincibilité, Oba resta cependant méfiant. Bien qu'il ait redouté Lathea toute sa vie, elle s'était révélée, à la fin, beaucoup moins
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dangereuse qu'il le pensait. Mais elle n'était pas l'égale de sa sœur, très loin delà...
Désireux de changer de sujet, Oba contre-attaqua en posant une question.
—Qu'est-ce qu'un «trou dans le monde„?
Althea eut un sourire énigmatique puis tendit gracieusement un bras.
—Si tu t'asseyais pour boire un peu de thé avec moi?
Oba se dit qu'il avait le temps de traîner un peu. Il arriverait à ses fins avec cette femme, c'était une certitude, et il n'avait aucun besoin de se presser. En un sens, il regrettait de s'être précipité, avec Lathea, et d'en avoir fini avant d'avoir pensé à toutes les questions qu'il voulait lui poser. Mais comme il disait toujours: «Ce qui est fait est fait!»
Althea, elle, répondrait à toutes ses questions. Cette fois, il prendrait son temps et ne mettrait pas la charrue avant les boeufs. Avant la grande scène de l'acte final, Althea lui aurait appris tout ce qu'il devait savoir. Du point de vue pratique,
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c'était très important, mais il y avait plus que cela. Esthétiquement parlant, une expérience pareille devait se savourer, pas être consommée à la va-vite.
Oba prit place dans un fauteuil. Il y avait bien une théière sur la table basse, entre les deux sièges, mais pas de seconde tasse.
—Désolée, dit Althea, quand elle vit où était le problème. Il v a des tasses dans cette armoire, sur la droite. Aurais-tu la bonté d'aller en chercher une?
—Vous êtes la maîtresse de maison... Pourquoi ne vous en chargez-vous pas?
Althea caressa du bout des doigts les accoudoirs sculptés de son fauteuil.
—J'ai bien peur d'en être incapable... Vois-tu, je ne peux pas marcher. Comme une pauvre infirme, je parviens seulement à me traîner dans la maison quand c'est absolument indispensable.
Oba dévisagea la magicienne et se demanda s'il devait la croire. Elle transpirait beaucoup, un signe très révélateur, même s'il ne savait pas de quoi, pour le moment. Mais elle devait être
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terrifiée face à un homme assez puissant pour avoir vaincu sa sœur.
Tentait-elle de le distraire afin de s'enfuir dès qu'il aurait le dos tourné? C'était une possibilité.
Althea saisit sa jupe entre le pouce et l'index et la releva lentement, dévoilant ses jambes jusqu'aux genoux, puis un peu plus haut. Oba se pencha pour regarder. Les membres inférieurs de la magicienne étaient ratatinés et desséchés. On eût dit qu'ils appartenaient à un cadavre qu'on avait oublié d'enterrer.
Le fils de Darken Rahl trouva ce spectacle fascinant.
—Infirme, comme je te le disais..., souffla Althea.
—Pour quelle raison?
—C'est l'ouvre de ton père.
Eh bien, voilà qui était amusant...
Pour la première fois, Oba sentit un lien très fort avec son géniteur.
Après une matinée mouvementée et difficile, il avait très envie de savourer une tasse de thé. Pour être franc, cette idée
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l'amusait même beaucoup, car ce qu'il avait en tête pour la magicienne lui donnerait sûrement soif.
Très docile, il se leva, approcha de l'armoire et en sortit la plus grosse tasse qu'il y trouva.
Quand il fut revenu s'asseoir, Althea lui servit du thé très noir et très épais.
—Un mélange spécial, expliqua-t-elle quand elle vit son invité plisser le front. La chaleur et l'humidité sont souvent très gênantes, dans ce marécage. Ce breuvage aide à s'éclaircir les idées après une matinée consacrée à un long labeur. Il redonne aussi leur tonus aux muscles, par exemple quand une longue marche les a fatigués.
Suite à ses exploits, Oba avait un début de migraine. Bien que ses vêtements aient séché et ne soient plus souillés de sang, il se demanda si Althea avait vu d'une façon ou d'une autre qu'il avait traversé des moments difficiles. Les pouvoirs de cette femme n'avaient peut-être pas fini de l'étonner. Pourtant, il ne s'inquiétait pas le
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moins du monde. Comme l'avait prouvé la mort de Lathea, il était invincible.
—Votre thé va me défatiguer?
—Oui, c'est un tonique très puissant. Il te fera beaucoup de bien, tu vas voir.
Oba attendit d'être sûr que la vieille peau buvait pour de bon le breuvage. La voyant transpirer, il ne doutait pas de ce qu'elle avait dit au sujet de l'humidité et de la chaleur.
Elle vida sa tasse et s'en servit une autre.
—À la douceur de la vie, lança-t-elle, tant que nous pouvons encore en profiter!
Oba trouva que c'était une phrase bien étrange, en un moment pareil. On eût dit que la vieille peau était résignée à mourir.
—A la douceur de la vie, répéta-t-il. Tant que nous pouvons en profiter...
Il but une gorgée de thé et fit la grimace en reconnaissant le goût. C'était une infusion de rose à fièvre des montagnes, la fleur qui ressemblait tellement au symbole qui ornait le damier. Les ignobles potions de Lathea en contenaient toujours, et il
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aurait reconnu ce goût entre mille.
—Bois, dit la magicienne, dont la respiration semblait soudain laborieuse. Comme je te l'ai dit, ce breuvage nous fera à tous un bien immense...
Elle vida sa tasse.
Oba savait que Lathea mélangeait parfois plusieurs potions peut soigner ses patients. Tandis qu'il la regardait préparer le médicament de sa mère et son «traitement il l'avait souvent vue ajouter une fleur séchée réduite en poudre aux breuvages qu'elle préparait pour d'autres malades. Althea buvant tasse sur tasse de son infusion, elle devait elle aussi se fier aux vertus curatives de la rose.
Une humidité pareille flanquait toujours d'atroces maux de tête au fils de Darken Rahl. Malgré le goût amer de la boisson, il en but encore un peu en espérant que ça l'aiderait à se sentir mieux.
—J'ai des questions à te poser, magicienne, dit-il, passant au tutoiement pour marquer un changement dans leurs rapports.
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—Ce n'est pas très surprenant, dit Althea, et tu espères, je suppose, que je te fournirai les réponses.
—C'est ça, oui.
Oba prit une autre gorgée de l'immonde infusion. Pourquoi la vieille peau appelait-elle cette horreur du «thé»? Sa décoction n'avait rien d'un thé ou d'une tisane. C'était une vulgaire infusion de rose à fièvre séchée et ça n'avait rien d'agréable.
Althea regarda le fils de Darken Rahl poser sa tasse sur la table basse.
Le vent s'était levé et rabattait violemment la pluie sur la maison. Oba songea qu'il était arrivé à destination à temps. Maudit marécage!
Il oublia ses ennuis géographiques et se tourna vers la magicienne.
—Je veux savoir ce qu'est un «trou dans le monde». Ta sœur m'a dit que tu peux voir ces trucs-là...
—Vraiment? Comment a-t-elle pu te révéler une chose pareille?
—J'ai dû la... convaincre..., si tu vois ce que je veux dire. Vais-je également devoir
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t'arracher les informations?
Oba espérait bien que oui. Il bouillait d'excitation à l'idée de passer à la phase «couteau» de la conversation. Mais rien ne le pressait. Quand il en avait le temps, il adorait jouer au chat et à la souris avec ses proies. Cela l'aidait à comprendre leur façon de raisonner. Du coup, lorsqu'il les regardait dans les yeux, le moment venu, il parvenait à mieux deviner à quoi elles pensaient en sentant approcher la mort.
Althea baissa les yeux sur la table.
—Mon thé n'agira pas si tu n'en prends pas assez. Bois donc un peu.
Oba déclina l'invitation d'un vague geste et se cala confortablement dans son fauteuil.
—J’ai fait un long chemin pour venir jusqu'ici. Réponds à ma question.
Althea détourna la tête pour ne plus devoir soutenir le regard du fils de Darken Rahl. Puis, à la seule force des bras, elle lutta pour quitter son siège et s'asseoir sur le sol. Un défi titanesque, pour cette pauvre femme.
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Oba ne lui proposa pas d'aide, car il adorait voir les faibles souffrir et lutter sans espoir.
Ses jambes mortes traînant derrière elle, la magicienne rampa jusqu’à son beau coussin rouge et jaune. Quand elle eut réussi à s'asseoir dessus, elle ramena ses membres inférieurs sous elle. La manœuvre était délicate, mais elle semblait avoir une certaine aisance, à force d’habitude.
-Pourquoi n'utilises-tu pas ton pouvoir? demanda Oba, sincèrement surpris.
Althea riva sur lui ses grands yeux noirs pleins de reproche contenu.
—Ton père a infligé à ma magie la même punition qu'à mes jambes.
Oba en resta un moment sans voix. Son père avait-il lui aussi été invincible, en tout cas à un moment de sa vie? Dans ce cas, Oba devait être depuis toujours destiné à lui succéder. Oui, il était son successeur légitime, ça ne faisait pas de doute. S'il avait survécu jusque-là, c'était parce qu'un grand avenir l'attendait.
—Si je comprends bien, tu es une
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magicienne, mais tu ne peux lancer de sorts?
Alors que des roulements de tonnerre retentissaient dans le lointain, Althea fit signe à Oba de s'asseoir à côté d'elle sur le sol. Pendant qu’il obéissait, elle saisit le damier, le tira vers elle et le posa entre eux.
—Il ne me reste qu'un don de voyance partiel, dit-elle, et absolument rien d'autre. Si ça t'amuse, tu peux m'étrangler d'une main en finissant de boire ton thé de l'autre. Je ne pourrai rien faire pour t’en empêcher.
Oba se rembrunit, car cette donnée inattendue risquait de lui gâcher une grande partie du plaisir. Pour que tout soit parfait, il fallait que la victime se défende un minimum. Que ferait une vieille infirme? Pas grand-chose, probablement.
Enfin, il aurait au moins le plaisir de sentir sa terreur et sa souffrance quand la mort l'emporterait.
—Mais tu peux encore faire des prédictions? C'est bien comme ça que tu as
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su que je venais ?
—En un sens, oui...
Althea soupira comme si descendre de son fauteuil et se traîner jusqu'au coussin l'avait vidée de ses dernières forces.
Dominant sa faiblesse, elle parvint à s'intéresser à son damier et à ses pierres.
—Je veux te montrer quelque chose..., souffla-t-elle sur le ton de la confidence. Ainsi, tu auras sans doute une partie des réponses que tu cherches.
Oba se pencha en avant, ravi que la magicienne ait décidé de lui révéler des secrets. Depuis toujours, il adorait apprendre et découvrir...
Fasciné, il la regarda fouiller dans sa petite pile de pierres, les inspectant soigneusement afin de trouver celle qu'elle cherchait. Quand ce fut fait, elle rangea les autres un peu à l'écart, dans un ordre qu'elle devait être la seule à connaître, car aux yeux d'Oba, tous ces cailloux se ressemblaient.
—C'est toi, dit Althea en brandissant la pierre noire qu'elle avait sélectionnée.
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—Moi? répéta Oba. Que veux-tu dire?
—Eh bien, cette pierre te représente.
—Pourquoi donc?
—Parce qu'elle en a décidé ainsi.
—Tu veux dire parce que tu en as décidé ainsi?
—Absolument pas! C'est le choix de la pierre. Ou plutôt, de l'entité qui la contrôle.
—Et de quelle entité s'agit-il?
Oba fut surpris de voir un sourire s'afficher sur le visage d'Althea. Cette expression tourna assez vite au rictus menaçant. Lathea elle-même n'avait jamais réussi à paraître si malveillante.
—La magie... C'est elle qui décide.
Oba dut se souvenir qu'il était invincible. Lorsque ce fut fait, il prit un air détaché.
—Et les autres pierres, qui sont-elles? demanda-t-il.
—Je croyais que tu voulais des renseignements sur toi-même, pas au sujet des autres? (Althea se pencha vers Oba avec une parfaire sérénité, comme si elle avait dépassé le stade où il lui faisait peur.) Les autres ne comptent pas pour toi, n'est-
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ce pas?
—J'ai bien peur que non...
Althea fit tourner la pierre dans son poing, puis elle la lança sur le damier. Alors que la foudre tombait dehors, la pierre roula et alla s’immobiliser au-delà du cercle extérieur de l'étrange dessin.
—Et alors? demanda Oba. Qu'est-ce que c'est censé vouloir dire ?
Sans répondre ni cesser de regarder le fils de Darken Rahl dans les yeux, la magicienne ramassa la pierre, la fit tourner dans son poing et la lança de nouveau.
La foudre tomba encore.
Très bizarrement, la pierre s'immobilisa exactement au même endroit que la première fois. Pas presque à la même place, mais précisément, au centième de pouce près.
Désormais, la pluie martelait le toit comme si elle avait voulu le défoncer.
Althea ramassa la pierre et la lança une troisième fois. Tout se déroula selon le même rituel, n'était que la foudre semblait être tombée beaucoup plus près, ce coup-
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ci.
Oba attendit que la pierre qui le représentait cesse de rouler sur le damier.
Il eut la chair de poule quand elle s'immobilisa une troisième fois sur le même emplacement, comme si elle avait été aimantée. Le tonnerre fit trembler la maison.
Oba se redressa et posa les mains sur ses genoux.
—Un vulgaire truc, lâcha-t-il.
—Non, dit Althea. La magie.
—Tu n'as plus de pouvoir, à ce que tu dis.
—C'est vrai.
—Alors, comment fais-tu ça?
—Je ne fais rien, c'est la pierre toute seule, je te l'ai déjà dit.
—Et ça veut dire quoi à mon sujet, que cette pierre s'arrête là?
Oba s'avisa que le rictus de la magicienne avait disparu. D'un index gracieux, elle désigna l'endroit où reposait la pierre.
—C'est le royaume des morts, dit-elle. Le
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domaine du Gardien.
Oba fit un gros effort pour avoir l'air désinvolte.
—Et quel rapport ça aurait avec moi?
Les yeux noirs d'Althea continuèrent à sonder ceux du fils de Darken Rahl.
—C'est de là que vient la voix, Oba...
Le meurtrier de Lathea, si invincible qu'il fût, eut de nouveau la chair de poule.
—Comment connais-tu mon nom?
Althea inclina tristement la tête.
—J'ai commis une erreur, il y a très longtemps.
—Quelle erreur?
—Contribuer à te sauver la vie! J'ai aidé ta mère à fuir avant que Darken Rahl découvre ton existence et te tue ou te fasse tuer.
—Menteuse! s'écria Oba. (Il ramassa la pierre noire.) Je suis son fils! Pourquoi aurait-il voulu ma mort?
—Peut-être parce qu'il savait que tu écouterais la voix...
Oba décida qu'il arracherait les yeux de cette harpie. Oui, il l'énucléerait avec la
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pointe de son couteau! Mais avant, il devait en apprendre plus. Et rassembler tout son courage, également...
—Tu étais une amie de ma mère?
—Non... Je la connaissais à peine, mais Lathea, elle, la fréquentait un peu. Ta mère n'était qu'une jeune femme parmi des dizaines d'autres dont la vie ne tenait qu'à un fil. Je les ai toutes aidées, voilà tout... Pour me punir, Darken Roll a fait de moi une infirme. Si tu refuses de me croire, au sujet de ses intentions à ton égard, eh bien, débrouille-toi pour trouver une autre réponse à ta question, parce que je ne peux rien pour toi.
Oba réfléchit aux propos de la magicienne et tenta de les connecter à l'une ou l'autre de ses listes mentales. Hélas, il ne trouva rien de convaincant.
—Lathea et toi avez aidé les enfants de Darken Rahl? demanda-t-il, incrédule.
—A une époque, ma sœur et moi étions très proches. Chacune à sa façon, nous étions engagées dans la défense des faibles et des innocents. Après le châtiment qui fut
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le mien, elle s'est mise à détester les rejetons de Darken Rahl tels que toi. Ne pouvant supporter de voir ce que j'étais devenue, et ce que j'endurais, elle est partie...
»Elle a fait montre de faiblesse en agissant ainsi, mais ce n'était pas sa faute. Elle ne pouvait pas s'en empêcher, comprends-tu? Puisque je l'aimais, il aurait été très mal de la supplier de venir me voir, même quand elle me manquait terriblement. Je ne l'ai jamais revue...
»C'était la seule gentillesse que je pouvais lui faire : la laisser partir. J’imagine qu'elle ne t'a jamais beaucoup aimé. Elle avait de bonnes raisons pour ça, même si tu n'y étais pour rien...
Oba n'allait sûrement pas tomber dans le piège que lui tendait Althea. Vouloir l'avoir à la sympathie, lui! Après avoir étudié la pierre noire, il la rendit à la magicienne.
—ces trois lancers étaient un coup de chance, rien de plus.
—Tu ne me croirais pas si je le faisais cent fois de suite. (Althea tendit de nouveau
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la pierre au fils de Darken Rahl.) Lance-la toi-même...
Oba fit tourner la pierre dans sa main, imitant la gestuelle de la magicienne. S'adossant à un montant de son fauteuil, Althea le regarda attentivement. Mais par moments, ses yeux semblaient se voiler...
Oba lança la pierre avec assez de force pour qu'elle roule bien au-delà du damier et démontre à la vieille harpie qu'elle racontait n'importe quoi.
Quand la pierre quitta sa main, la foudre tomba si près de la maison qu'une lumière aveuglante jaillit derrière les fenêtres. Oba leva les yeux, redoutant que le toit ait été désintégré. Une fraction de seconde plus tard, le tonnerre fit trembler la maison sur ses bases.
Quand le silence revint, la demeure d'Althea était toujours debout et intacte. Un vrai miracle...
Oba sourit, baissa les yeux...
...Et vit que la pierre de malheur s'était arrêtée au même endroit que les trois fois précédentes.
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Le fils de Darken Rahl bondit sur ses pieds comme s'il avait été mordu par un serpent.
—C'est un truc! lança-t-il en essuyant ses paumes moites sur le devant de son pantalon. Un fichu truc, et rien de plus. Tu es une magicienne, et tu utilises ton pouvoir, voilà tout!
—C'est toi qui as fait ce que tu appelles un «truc», Oba. Oui, c’est toi qui as accueilli dans ton âme son obscurité.
—Et alors? C'était mon droit!
—Tu peux écouter sa voix, Oba, mais tu n'es pas l'élu... Tu es son serviteur, rien de plus. Et pour que l'obscurité déferle sur le monde, il devra choisir quelqu'un d'autre.
—Tu ne sais pas de quoi tu parles, vieille folle!
—Oh que si! Tu es un trou dans le monde, certes, mais il te manque un ingrédient indispensable.
—Et lequel, d'après toi?
— Grushdeva.
Tous les poils de la nuque d'Oba se hérissèrent. Même s'il ne connaissait pas ce
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mot-là, son origine était indiscutable. De par sa structure et ses sonorités, il appartenait à la voix, ça ne faisait pas le moindre doute.
—Ce mot ne signifie rien, tenta-t-il de mentir.
Althea regarda Oba avec une expression qui le terrifia parce que son visage ressemblait désormais à un masque conçu pour dissimuler des connaissances interdites et mortellement dangereuses. Et dans le regard de la vieille femme, il voyait que son couteau ne pourrait pas la forcer à dévoiler tous ses secrets.
—Il y a longtemps, très loin d'ici, dit Althea, une autre magicienne m'a appris quelques mots qui sortent de la bouche du Gardien. Celui que je viens de dire appartient à son langage primal. Pour l'entendre, il aurait fallu que tu sois l'élu, mon pauvre Oba. Grushdeva veut dire «vengeance», et ce n'est pas toi qui as été choisi.
Oba pensa que la magicienne se moquait de lui.
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—Comment pourrais-tu savoir quels mots j'entends ou n'entends pas? Je suis le fils de Darken Rahl, et son héritier légitime. Tu ne sais rien de ce que j'entends. Bientôt, j'aurai des pouvoirs qui dépassent ton imagination.
—Quand on traite avec le Gardien, on peut dire adieu à son libre arbitre. Tu as vendu ton bien le plus précieux en échange... de quelques cendres.
»Tu t'es condamné à la pire forme d'esclavage, Oba, et n'as qu'une illusion en échange. Celle d'être quelqu'un d'important. Mais tu n'es pas l'élu. (Althea essuya la sueur qui ruisselait sur son front.) Tu n'as aucune influence sur l'avenir, Oba!
—Aurais-tu l'impudence de te croire capable de modifier le cours des choses tel que je l'ai décidé? Crois-tu pouvoir modeler le futur?
Oba fut surpris par les mots qui venaient de sortir de sa gorge, car ils semblaient s'être imposés à lui sans qu'il ait eu besoin d'y penser.
—Les femmes comme moi n'ont pas un
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pouvoir pareil, admit Althea. Au Palais des Prophètes, j'ai appris à ne pas me mêler de ce qui me dépasse. Le grand canevas de la vie et de la mort est le domaine exclusif du Créateur et du Gardien. Mais moi, Oba, je n'ai pas perdu la possibilité d'exercer mon libre arbitre.
Le fils de Darken Rahl décida qu'il en avait assez entendu. Cette femme tentait de lui embrouiller l'esprit, voilà tout. Mais pourquoi son cœur battait-il la chamade ainsi?
—Que sont les «trous dans le monde», femme?
—La fin des gens comme moi, répondit Althea. Et de tout ce que je connais dans l'univers.
Répondre par une énigme était bien un truc de magicienne! Mais Oba était plus malin que ça.
—Qui sont les autres pierres? demanda-t-il.
Althea tourna la tête pour regarder les cinq autres cailloux noirs. D’une main tremblante, elle en saisit un et le porta à
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hauteur de ses yeux.
Son autre main se plaqua sur son cœur.
Oba comprit que la vieille femme souffrait. Elle avait fait de son mieux pour le cacher, mais ce n'était plus possible, désormais. Elle transpirait à cause de la douleur.
Un gémissement lui échappa.
Oba la regarda, fasciné, mais elle sembla aller un peu mieux, parvint à se redresser et se concentra de nouveau sur leur conversation.
—La pierre que je tiens me représente, dit-elle.
—Ce caillou, c'est toi?
Althea hocha la tête et lança la pierre sans même baisser les yeux sur son damier.
Cette pierre-là s'immobilisa sans que retentisse la foudre ni que jaillissent des éclairs. Oba en fut d'abord rassuré, puis il se maudit d'avoir été si impressionnable les fois précédentes.
Quelle idiotie! Des pierres et un damier, alors qu'il était Oba Rahl l’invincible.
La pierre s'était arrêtée sur l'un des
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coins du carré.
—Et ça signifie quoi? lança Oba.
—Que je suis une Protectrice..., souffla Althea d'une voix presque inaudible.
Elle ramassa la pierre, ferma les doigts dessus, leva la main au prix d’un gros effort puis écarta les doigts.
La pierre qui la représentait reposait sur sa paume.
Sous les yeux d'Oba, le caillou tomba en poussière.
—Pourquoi fait-il ça? demanda le fils de Darken Rahl.
Althea ne répondit pas. Basculant en avant, elle s'affaissa, les bras en croix et les jambes sur le côté.
Les cendres de la pierre s'éparpillèrent sur le sol.
Oba se leva d'un bond. Il avait vu assez de cadavres pour savoir que la magicienne n'était plus de ce monde.
Dehors, l'orage se déchaînait et des éclairs illuminaient sporadiquement la dépouille de la magicienne.
Oba sentit de la sueur dégouliner de son
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front. Un long moment, il regarda la morte. Puis il s'enfuit à toutes jambes.
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