Chapitre premier
Chapitre 40
Chapitre 3
Quand ils eurent fini de recouvrir le cadavre du soldat, les bras de Jennsen tremblaient de fatigue. Un vent glacial traversait ses vêtements, la gelant jusqu'aux os, et elle ne sentait plus ses oreilles, son nez et ses doigts.
Le front de Sebastian ruisselait de sueur.
Mais le mort, au moins, reposait sous une couche de cailloux et de pierres qui empêcherait les bêtes sauvages de le déterrer. Au fond de la crevasse, les vers allaient pouvoir festoyer en paix.
Sebastian avait prononcé quelques mots très simples pour recommander l'âme du défunt au Créateur - dont il n'avait imploré ni le pardon ni la mansuétude.
Sans juger bon de corriger cette omission, Jennsen éparpilla avec une branche les cailloux qui couvraient la tombe puis recula de quelques pas. Après un examen attentif, elle conclut que personne ne s'apercevrait qu'un mort reposait à cet endroit. Si des soldats
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passaient par ici, ils n'y verraient que du feu et n'auraient aucune raison d'interroger les gens du coin, à part pour leur demander s'ils avaient vu leur camarade. Leur mentir serait facile, et ils n'auraient pas l'ombre d'un soupçon.
Jennsen posa une main sur le front de Sebastian.
—Tu es brûlant de fièvre, dit-elle, ses pires craintes confirmées.
—Peut-être, mais nous en avons terminé, et je me reposerai bien mieux si je n'ai pas peur que des soldats me tirent du sommeil pour me soumettre à la question.
Où allait-il dormir? se demanda Jennsen. Le crachin devenait plus dense, et il ne tarderait pas à pleuvoir pour de bon. Avec les nuages qui obscurcissaient le ciel, l'averse risquait de durer toute la nuit. Être trempé jusqu'aux os ne ferait aucun bien à Sebastian. Même sans la fièvre, les pluies glaciales, en hiver, pouvaient ruer un homme.
Jennsen regarda Sebastian boucler autour de sa taille te ceinturon du mort.
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Contrairement au soldat, il n'avait pas placé la hache au creux de ses reins, mais sur sa hanche droite. Après avoir éprouvé son tranchant du bout d'un pouce, il avait accroché l'épée courte sur son flanc gauche. Ainsi, il pourrait saisir facilement les deux armes, en cas de danger.
Quand il eut fini, il referma son manteau et ressembla de nouveau à un banal voyageur. Jennsen aurait parié qu'il était beaucoup plus que cela.
Sebastian avait des secrets et il les portait avec lui presque ouvertement. Jennsen, elle, dissimulait les siens, comme si elle en avait honte.
Le jeune homme avait manié l'épée avec une dextérité qui trahissait une longue habitude des armes. Jennsen était bien placée pour le savoir, car elle jouait du couteau avec une grâce que seul un entraînement assidu pouvait conférer. Certaines mères apprenaient la cuisine et la broderie à leurs filles. La sienne n'avait jamais pensé que ces arts seraient utiles à Jennsen quand elle devrait lutter pour sa
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vie. Et même si un couteau risquait de ne pas suffire, il faisait une meilleure protection qu'une cuiller ou une aiguille.
—Nous allons nous partager les vivres, dit Sebastian en ramassant le paquetage du mort. Tu veux garder le sac?
—Tu devrais tout conserver, répondit-elle en récupérant ses poissons.
Sebastian accepta d'un hochement de tête. Puis il jeta un coup d'œil au ciel et referma le sac.
—Je ferais bien d'y aller...
—Où? demanda Jennsen
—Comment ça, où? Nulle part en particulier, comme toujours. Je vais marcher un peu, puis j'essaierai de me trouver un abri...
—Il va bientôt pleuvoir, tu sais?... Inutile d'être un devin pour le prédire.
—J'ai vu, oui... (Sebastian sonda les alentours avec une résignation pleine de dignité, passa une main dans ses cheveux blancs et releva sa capuche.) Fais bien attention à toi, de Daggett. Et salue ta mère de ma part. Elle a élevé une fille adorable!
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Jennsen sourit, accepta le compliment d'un hochement de tête et regarda le voyageur tourner les talons et s'éloigner en luttant contre le vent de plus en plus chargé d'humidité.
Tout autour des deux jeunes gens, des pics au sommet couvert de neiges éternelles disparaissaient à demi dans une brume de plus en plus épaisse et menaçante. Il semblait si étrange, déconcertant et... futile... que les chemins de deux personnes se soient croisés si brièvement alors que la vie d'un troisième être venait de s'achever. Une courte rencontre, une mort sans conséquences, puis une séparation qui ne signifiait rien. Était-ce cela, la ridicule comédie qu'on nommait la vie?
Le cœur battant, Jennsen ne parvenait pas à détourner le regard du dos de Sebastian. Que devait-elle faire? Passerait-elle sa vie à fuir les gens? Se cacherait-elle jusqu'à la fin de ses jours?
À cause d'un crime qu'elle n'avait pas commis, devrait-elle se priver à jamais de
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ce qui faisait le sel de l'existence?
L'heure avait-elle sonné pour elle de prendre un risque? Elle devinait ce que dirait sa mère, mais ce serait par amour, pas pour la faire souffrir.
—Sebastian! appela-t-elle. (Le jeune homme tourna la tête, attendant la suite.) Si tu ne trouves pas un abri, tu ne survivras pas jusqu'à demain. Je ne voudrais pas te savoir perdu sous la pluie alors que tu es déjà brûlant de fièvre.
Sebastian regarda la jeune femme à travers le fin rideau de crachin.
—C'est une idée qui ne m'enthousiasme pas non plus, dit-il. Mais ne t'inquiète pas, je me débrouillerai pour trouver un abri.
Jennsen leva une main tremblante et fit signe au jeune homme d'approcher.
—Et si tu venais chez moi?
—Ça ne dérangera pas ta mère?
—La déranger, sûrement pas! Mais la paniquer, en revanche...
Qu'il ait aidé sa fille ou pas, la mère de Jennsen ne fermerait pas l'œil de la nuit si
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un inconnu dormait sous son toit. Mais avec sa fièvre, Sebastian risquait de mourir, et ça changeait tout. Car une femme pouvait être prête à tout pour protéger sa fille sans pour autant souhaiter du malheur aux autres...
—La maison est petite, mais il y a de la place dans la grotte où nous gardons les animaux. Si ça ne te dérange pas, tu pourras y dormir.
»Ce n'est pas si mal, tu sais, et j'y ai passé quelques nuits quand je me sentais trop à l'étroit dans ma chambre. Je ferai du feu, près de l'entrée, et tu te reposeras tout ton saoul.
Voyant que Sebastian hésitait, Jennsen brandit sa pêche miraculeuse.
—Nous avons de quoi te nourrir... Un bon repas et du repos, voilà exactement ce qu'il te faut. Tu m'as aidée, et je voudrais te rendre la pareille.
—Tu es une femme de cœur, Jennsen, dit le jeune homme avec un sourire plein de gratitude. Si ta mère n'y voit pas d'objections, j'accepterai ton offre.
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Jennsen écarta les pans de son manteau pour dévoiler la garde en argent du couteau.
—Nous lui offrirons cette arme, ça l'amadouera...
Le sourire de Sebastian exprima soudain une chaleur et une joyeuse insouciance telles que Jennsen n'en avait jamais vu. À dire vrai, elle n'avait jamais contemplé une expression si plaisante sur le visage d'un autre être humain.
—Je suppose que deux femmes expertes dans l'art de jouer du couteau n'auront pas peur d'un étranger à demi-mort de fièvre?
C'était l'idée générale, mais de préférait la garder pour elle - tout en espérant que sa mère verrait les choses de cette façon.
—Allons, c'est décidé! Suis-moi avant que l'averse nous surprenne tous les deux.
Quand Sebastian l'eut rejointe, Jennsen lui prit le paquetage du mort. Avec son propre sac et ses nouvelles armes, le jeune homme, surtout dans son état, était assez chargé comme ça.
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