Chapitre premier

Dominique · Chapitre 39 sur 60

Pages du PDF

Chapitre premier

Chapitre 940

Chapitre 40

Accablé, Friedrich se servit de sa pelle comme point d'appui et se laissa tomber à genoux. S'asseyant sur les talons, il laissa tomber l'outil sur le sol froid. Un vent frisquet ébouriffait ses cheveux et faisait onduler les herbes dans la prairie.

L'univers du doreur venait de s'écrouler.

Dans son chagrin, c'était la seule idée rationnelle qui surnageait. Plus rien ne comptait, et le monde extérieur existait à peine.

De toute manière, Friedrich en avait fini avec la réalité, et il ne s'y intéresserait plus jamais.

Après avoir tenté en vain de ravaler un sanglot, il se demanda une fois de plus s'il avait fait ce qu'il fallait. Il faisait quand même assez froid, ici. Il ne fallait surtout pas qu'Althea ait froid. Oui, il refusait qu'elle frissonne alors qu'elle dormirait de son dernier sommeil!

Cela dit, la prairie était ensoleillée, et Althea lui avait toujours dit qu'elle adorait

941

sentir sur sa peau les douces caresses de l'astre du jour. Même s'il faisait une chaleur infernale dans le marécage, la lumière du jour parvenait rarement à percer la frondaison, surtout aux endroits où Althea, prisonnière de la magie de Darken Rahl, avait le droit d'aller.

Mais Friedrich s'en moquait, car pour lui, les cheveux blonds de sa femme remplaçaient avantageusement les rayons de soleil. Quand il le disait à Althea, elle se moquait de lui. Mais de temps en temps, lorsqu'il ne lui avait pas fait ce compliment depuis un moment, elle lui demandait innocemment si ses cheveux étaient assez bien coiffés pour qu'elle puisse accueillir sans rougir un de ses clients. Quand elle voulait très fort quelque chose, Althea ne reculait devant aucune «ruse». Ravi de tomber dans le panneau, son mari lui assurait que sa chevelure était un véritable soleil miniature.

Rougissant comme une adolescente, Althea lui minaudait un «Oh! Friedrich!», qui le faisait défaillir de bonheur.

942

Désormais, le soleil ne brillerait plus jamais pour lui.

Après une longue réflexion, il avait décidé que sa femme reposerait hors du marécage, dans la prairie. Vivante, il n'avait pas réussi à l'arracher à sa prison. A présent, il était en mesure de le faire. Dormir à un endroit que le soleil pouvait atteindre plairait à Althea.

Friedrich aurait donné n'importe quoi pour libérer sa femme du marécage et la voir de nouveau sourire dans des endroits merveilleux inondés de lumière. Mais elle était prisonnière, et personne n'y pouvait rien changer.

Pour accéder à la maison, tout le monde, y compris lui, devait emprunter le chemin de devant. C'était le seul moyen d'échapper aux monstres générés par le pouvoir perverti d'Althea.

Pour elle, même ce chemin-là était impraticable.

Friedrich savait très bien que s'aventurer hors de cette voie balisée était mortellement dangereux. Les risques

943

n'avaient rien d'imaginaire, et au fil des ans, tous les visiteurs qui s'étaient éloignés de la route l'avaient payé de leur vie. Les fous qui avaient tenté de passer par-derrière avaient bien entendu connu le même sort. Consciente que son pouvoir provoquait la mort d'innocents, Althea s'était sentie terriblement coupable, alors qu'elle n'y était pour rien.

Comment Jennsen avait-elle pu passer par l'arrière du marécage? Althea elle-même l'ignorait.

Pour le dernier voyage de sa femme, Friedrich avait emprunté le chemin interdit- la première fois qu'il s'y aventurait. Une façon de célébrer la liberté recouvrée d'Althea. Car maintenant qu'elle était auprès des esprits du bien, les monstres issus de sa magie n'existaient plus.

Et Friedrich le doreur était condamné à une atroce solitude.

Plié en deux, il pleura comme un enfant sur la tombe fraîchement recouverte. Pour lui, l'univers n'était plus qu'un lieu vide, glacial et hostile. Les doigts enfoncés dans

944

la terre qui le séparait de sa bien-aimée, il crut une nouvelle fois que son cœur allait exploser sous la pression de la culpabilité. S'il avait été là, sa femme ne serait pas morte, il en avait la certitude. Et qu'elle soit en vie était son seul désir.

Althea près de lui.

Althea de retour dans ses bras. Althea à ses côtés.

Chaque fois qu'il revenait à la maison, Friedrich se régalait de décrire à sa femme tout ce qu'il avait vu. Un oiseau qui survolait un champ, un arbre dont le feuillage brillait au soleil, une route qui se déroulait comme un ruban à travers des collines... Bref, tout ce qui permettait à Althea de rester en contact avec le monde réel, bien qu'elle fût en prison.

Au début, Friedrich avait cru préférable de ne pas mentionner ce qui existait hors des limites du marécage. Selon lui, en lui racontant ce qu'il voyait lors de ses déplacements, il risquait d'aggraver sa frustration et de la rendre plus malheureuse encore.

945

Un jour, avec son sourire de petite fille, Althea lui avait dit qu'elle voulait avoir un rapport détaillé sur tout ce qu'il faisait et voyait. Ainsi, par un moyen détourné, elle parviendrait à échapper au châtiment que lui avait infligé Darken Rahl. Si Friedrich devenait ses yeux et ses oreilles, elle s'évaderait de sa prison au nez et à la barbe du tyran.

L'esprit d'Althea n'avait jamais été atteint par la volonté de nuire du maître de D'Hara. En décrivant à sa femme le monde extérieur, Friedrich lui permettait d'être libre. Par procuration, peut-être, mais c'était mieux que rien.

Dans ce contexte, Friedrich pouvait s'absenter du marécage sans se sentir coupable d'y abandonner son épouse. Du coup, il ne savait plus trop qui faisait du bien à qui. Althea était ainsi, s'arrangeant pour qu'il ait l'impression de la dorloter alors que c'était elle, en réalité, qui prenait soin de lui.

A présent, le doreur n'avait plus aucun projet d'avenir. Sa vie lui semblait comme

946

suspendue, car il n'imaginait pas l'existence sans Althea. C'était elle qui lui avait donné de l'énergie et de l'enthousiasme, l'aidant à se sentir un être humain à part entière. Sans elle, il ne voyait plus aucune raison de continuer son chemin dans un monde qui l'indifférait.

Comble de douleur, il ne savait même pas exactement comment elle était morte. Ce qu'il avait vu en revenant chez lui était incompréhensible. Althea n'avait pas été blessée, mais la maison était sens dessus dessous. Et ce que le voleur avait emporté paraissait délirant: leurs économies, bien sûr, mais aussi de la nourriture, des objets bizarres et de vieilles frusques. En revanche, il n'avait pas daigné prendre les sculptures dorées, les feuilles d'or et des outils d'une valeur inestimable. Même en se creusant la cervelle, Friedrich n'était pas parvenu à trouver une logique à ce comportement.

Il n'y avait qu'une certitude: Althea s'était empoisonnée. La présence d'une seconde tasse laissait penser qu'elle avait

947

tenté de supprimer quelqu'un d'autre. Peut-être un client venu lui demander une divination alors qu'elle ne l'y avait pas invité.

Quoi qu'il en soit, elle devait avoir su que ce visiteur viendrait, et elle s'était bien gardée de le dire à son mari, l'encourageant même à aller au palais vendre sa production récente. Face à l'insistance inhabituelle de sa femme, et sachant qu'elle n'attendait pas de client, Friedrich s'était dit qu'elle avait besoin d'un peu de solitude. Cela arrivait parfois, et c'était parfaitement compréhensible. A moins qu'elle ait eu envie qu'il aille faire pour elle une moisson d'images, de sons et d'odeurs du monde extérieur.

Au moment de la séparation, Althea avait longuement tenu entre ses mains le visage de Friedrich.

Maintenant, il connaissait la vérité. Ce dernier baiser était un adieu. Elle avait voulu qu'il parte afin de le mettre en sécurité.

Friedrich sortit de sa poche le mot

948

qu'elle lui avait laissé. Elle rédigeait souvent de petits textes pendant qu'il était absent - ses pensées, les choses qu'elle voulait se souvenir de lui dire, ce qu'elle avait fait pendant qu'il n'était pas là.

Friedrich avait trouvé cette lettre sous le coussin rouge et jaune. Plissant les yeux, il la relut pour la centième fois, et tant pis s'il connaissait par cœur chaque mot...

«Mon Friedrich adoré,

Je devine que tu auras du mal à le comprendre en ces instants, mais en agissant comme je l'ai fait, sache que je ne me suis pas dérobée à mon devoir sacré envers la vie. Bien au contraire, je l'ai loyalement accompli. Je sais que tu souffriras, mais tu dois me croire: il fallait absolument que je le fasse.

Je suis en paix, Friedrich... J'ai eu une très longue existence - bien plus longue, en fait, que la majorité des êtres humains. Mais sa meilleure part, je tiens à le dire, fut celle que j'ai vécue avec toi. Je t'aime depuis le jour où tu es entré dans ma vie, éveillant ainsi mon corps et mon cœur. Ne

949

te laisse pas détruire par le chagrin : dans l'autre monde, nous serons ensemble pour l'éternité.

Dans celui-ci, tu es comme moi un des quatre Protecteurs. Tu te souviens des pierres, aux coins de ma Grâce? Tu as voulu savoir ce qu'elles représentaient, et je t'ai dit que Lathea et moi étions deux Protectrices. Je regrette de n'avoir pas ajouté que tu étais le troisième, mais à ce moment-là, je n'en ai pas eu le courage. Mon don de voyance ne me permet pas de prédire tout ce qui va arriver, mais le peu que je sais me confère une certitude: je dois aller jusqu'au bout de mon chemin, sinon, l'humanité entière n'aura plus aucune chance de continuer à vivre et à aimes.

N'oublie jamais que tu es toujours dans mon cœur et que tu y resteras même lorsque j'aurai franchi le voile pour rejoindre les esprits du bien.

Les vivants ont besoin de toi, Friedrich. Ton rôle dans tout cela commence à peine, et je t'implore, quand le devoir t'appellera,

950

de ne pas faire la sourde oreille.

À toi pour l'éternité,

Althea.»

Friedrich essuya les larmes qui roulaient sur ses joues et relut une fois encore la lettre de sa femme. Quand il le faisait, il entendait sa voix, dans sa tête, et il aurait juré qu'elle était à côté de lui, comme avant. Il aurait voulu ne jamais rompre ce charme, mais il dut quand même se résoudre à replier la feuille de parchemin et à la remettre dans sa poche.

Quand il releva les yeux, il s'aperçut qu'un grand type se tenait devant lui.

—J'ai connu Althea, dit l'homme d'une voix puissante, et je partage votre chagrin. Je suis venu vous présenter mes condoléances et vous assurer de ma sympathie.

Friedrich se redressa et soutint le regard bleu sombre de son interlocuteur.

—Comment savez-vous qu'elle est morte? Qui vous l'a appris? Quel rôle avez-vous joué dans sa mort?

—Celui d'un témoin attristé qui ne peut

951

rien changer aux événements..., répondit l'homme. (Il posa une main sur l'épaule de Friedrich.) J'ai rencontré Althea il y a très longtemps, lors de son séjour au Palais des Prophètes.

—Vous n'avez toujours pas répondu à ma question. Comment savez-vous qu'elle est morte?

—Je suis le prophète Nathan...

—Nathan... Nathan Rahl? Le sorcier Rahl?

L’homme hocha sobrement la tête. Lâchant l'épaule de Friedrich, il laissa glisser son bras le long de son flanc.

Le doreur inclina la tête en signe de respect, mais il ne put se résoudre à en faire plus. Il n'était plus d'humeur à s'incliner, même devant un sorcier de la lignée Rahl.

L'homme portait des bottes montantes, un pantalon marron et une chemise de la même couleur - bref, il n'était pas vêtu de la tunique classique des sorciers. Pour être franc, il ne ressemblait pas du tout à un membre de sa profession, du moins selon la

952

façon dont Friedrich voyait les choses. Et même s'il avait l'air très vieux - bien que remarquablement vigoureux -, on ne lui aurait certainement pas donné quelque neuf cents ans.

Rasé de près, Nathan Rahl arborait une longue chevelure blanche qui cascadait jusqu'à ses épaules. Droit comme un «i», il avait l'allure d'un fier escrimeur plutôt que d'un vieux sorcier- même s'il ne portait pas d'arme - et son aura d'autorité avait de quoi glacer les sangs.

Ses yeux, en revanche, correspondaient à ce que Friedrich attendait d'un tel homme. C'étaient bien ceux d'un Rahl, avec tout ce que cela impliquait de terrifiant.

Friedrich eut une bouffée de jalousie. Cet homme avait connu Althea longtemps avant lui, quand elle était dans sa prime jeunesse, avec tout l'éclat de sa beauté. Une magicienne au sommet de son pouvoir, et une femme épanouie courtisée par les hommes les plus puissants de son entourage.

Althea avait toujours su ce qu'elle

953

voulait, et elle ne s'était jamais laissé arrêter par rien. Friedrich, lui, n'était pas assez naïf pour croire qu'il avait été le seul homme de sa vie.

—Je lui ai parlé une ou deux fois, dit Nathan, comme pour répondre à la question muette de son interlocuteur. (Friedrich se demanda si ce diable d'homme avait le pouvoir de lire les pensées d'autrui.) Elle avait un don impressionnant pour les prophéties. Enfin, pour une magicienne, bien entendu. Comparée à un vrai prophète, c'était une enfant qui tentait de jouer à un jeu réservé aux adultes. (Nathan sourit afin de modérer ses propos.) Je ne dis pas ça pour diminuer ses mérites, mais afin de mettre les choses en perspective, tout simplement...

Friedrich baissa les yeux sur la tombe.

—Savez-vous ce qui est arrivé? demanda-t-il. (N'obtenant aucune réponse, il regarda de nouveau le prophète.) Et si vous l'aviez su, auriez-vous pu empêcher que ça se produise?

Nathan réfléchit quelques secondes.

954

—Avez-vous souvenir d'un cas où Althea aurait pu modifier un événement qu'elle avait prédit en lançant ses pierres?

—Non, dut admettre Friedrich.

En quelques occasions, il avait serré Althea dans ses bras tandis qu'elle pleurait justement parce qu'elle était incapable de modifier l'avenir. Quand il l'interrogeait, elle lui répondait que ces choses-là n’étaient pas aussi simples que semblaient le croire les gens dépourvus du don. Même s'il ne comprenait pas toutes les subtilités de son pouvoir - loin de là -, Friedrich savait que le fardeau des prédictions pesait souvent très lourd sur les épaules de sa femme.

—Savez-vous pourquoi elle a fait ça? demanda-t-il, en quête d'une explication qui rendrait son chagrin plus supportable. Ou pouvez-vous me dire qui l'a contrainte à agir ainsi?

—Elle a choisi sa façon de mourir, répondit Nathan. Vous devez croire qu'elle a fait ce qu'elle jugeait nécessaire et qu'elle avait d'excellentes raisons. Dites-vous bien

955

une chose, mon ami: elle n'avait pas seulement son intérêt ou le vôtre à l'esprit. Elle s'est aussi sacrifiée pour les autres.

—Les autres? Que voulez-vous dire?

—Vous saviez tous les deux ce que l'amour ajoute à la vie... En se suicidant, elle a fait son possible pour que d'autres personnes aient une chance de connaître la vie et l'amour.

—Je ne comprends toujours pas...

Le regard dans le vague, Nathan secoua lentement la tête.

—Friedrich, je n'ai que des bribes d'informations au sujet de tout ça... Dans cette affaire, je suis aveugle d'une façon que je n'ai jamais expérimentée.

—Vous voulez dire que c'est lié à Jennsen?

Le front soudain plissé, le prophète dévisagea son interlocuteur.

—Jennsen? répéta-t-il, méfiant.

—Un des trous dans le monde... Selon Althea, c'est une fille de Darken Rahl...

—C'est donc ainsi qu'elle s'appelle? (Le prophète eut un petit sourire.) Un «trou

956

dans le monde»... Je n'avais jamais entendu ce nom, mais il est très expressif, aux yeux d'une magicienne au pouvoir limité. Malgré toutes ses qualités, Althea ne pouvait pas appréhender ce que représentent les personnes comme Jennsen. Le fait qu'elles ne soient pas visibles par les sorciers et les magiciennes est la partie visible de l'iceberg. Celle qui importe le moins. Le mot «trou» n'est d'ailleurs pas très précis. «Vide» serait plus approprié.

—Désolé de vous contredire, mais je crois qu'elle comprenait bien mieux que vous le pensez. Althea s'occupait depuis très longtemps de gens comme Jennsen. Elle en savait peut-être plus long que vous le supposez. Devant Jennsen et moi, elle a admis que ce problème la dépassait, pour l'essentiel, mais que l'«invisibilité» des trous dans le monde était un élément capital.

Nathan baissa les yeux sur la tombe toute fraîche. Dans son regard, Friedrich vit un respect parfaitement sincère.

—Votre femme savait énormément de

957

choses, mon ami. Cette histoire de trous dans le monde invisibles est l'arbre qui cache la forêt, quand on s'intéresse à ses connaissances sur le sujet...

Friedrich ne songea pas à contredire le sorcier, car il savait que les magiciennes aimaient à garder des secrets. Elles ne révélaient jamais tout ce qu'elles connaissaient, et Althea ne faisait pas exception à la règle.

Même avec lui... Et il avait conscience que ce n'était pas à cause d'un manque d'amour ou de respect, mais seulement parce que les magiciennes étaient ainsi. Il aurait eu tort de s'en offusquer, car personne ne pouvait aller contre sa nature.

—Donc, il y a bien plus à savoir sur les gens comme Jennsen, si je comprends bien?

—Et comment! Cet iceberg est énorme, mon ami! Hélas, même si mon pouvoir est immensément moins limité que celui d'Althea, je suis incapable de voir, d'analyser et d'interpréter tout ce qui est en jeu dans les événements qui ont commencé à se produire. Sur ce point

958

précis, les prophéties restent obscures, même pour moi. Mais j'en sais assez pour affirmer que la nature même de la vie est en jeu.

—Vous êtes un Rahl... Normalement, vous devriez tout savoir sur ces choses-là.

—J'étais très jeune quand les Sœurs de la Lumière m'ont capturé, conduit dans l'Ancien Monde et incarcéré au Palais des Prophètes. C'est vrai, je suis un Rahl, mais je ne sais pas grand-chose sur D'Hara, qui est pourtant le royaume de mes ancêtres. Et l'essentiel de mes connaissances me vient des prophéties.

» Il n'y a aucune prédiction au sujet des gens comme Jennsen. Récemment, j'ai commencé à comprendre pourquoi, et à mesurer les conséquences de cette lacune... (Nathan croisa les mains dans son dos.) Jennsen est venue voir Althea? Comment connaissait-elle son existence?

—Eh bien, elle était la cause de...

Friedrich détourna le regard du prophète et se demanda comment celui-ci allait réagir à ce qu'il allait dire. Devait-il

959

s'en abstenir? Non, il fallait qu'il parle, quitte à éveiller la colère du sorcier Rahl.

—Quand Jennsen était petite, Althea a tenté de la protéger. Pour se venger, Darken Rahl a rendu ma femme infirme et il l'a enfermée dans marécage. Il l'a privée de son pouvoir, à part le don de voyance.

—Je sais, souffla Nathan, très triste. J'ai vu ça dans les prophéties, mais je n'ai jamais compris pourquoi Darken Rahl a agi ainsi.

—Si vous saviez, pourquoi n'avez-vous pas aidé Althea? demanda Friedrich en faisant un pas en avant.

Cette fois, ce fut Nathan qui détourna le regard.

—Mais je l'ai fait! Quand elle est venue me voir, j'étais emprisonné au Palais des Prophètes, et...

—Emprisonné pour quelle raison?

—À cause des angoisses imbéciles des autres! Je suis un prophète, c'est-à-dire un être très rare... On me redoute à cause de ma spécificité. Les gens pensent que je suis un fou furieux et un destructeur. Tout ça

960

parce que je vois des choses qu'ils ne voient pas. A certains moments, je suis bien obligé d'essayer de modifier le cours des choses.

—Les prophéties ne peuvent pas être modifiées. Si elles ne se réalisent pas, c'est qu'elles sont fausses. Bref, qu'il ne s'agit pas de prophéties.

Nathan leva les yeux au ciel et le vent fit voleter sa longue chevelure blanche.

—Pour comprendre, il faut avoir le don... Vous fournir des explications détaillées serait une perte de temps, mais vous devriez pouvoir saisir les grandes lignes. Certains recueils de prophéties sont vieux de plusieurs millénaires, et ils évoquent des événements qui ne se sont pas encore produits. Pour que le libre arbitre existe, il faut que certaines options restent ouvertes. C'est rendu possible par ce que nous appelons les «prophéties à fourche».

—Vous voulez dire que les événements peuvent suivre deux cours différents?

—Au minimum, car dans cette arborescence, chaque branche peut de nouveau se dédoubler. En ce qui concerne

961

les événements essentiels, en tout cas. Un recueil peut contenir une série de prophéties qui visent les différents résultats de l'application du libre arbitre. Quand une fourche devient la bonne - à savoir, la réalité -, certaines prédictions sont «vraies» et les autres, à partir de ce moment-là, perdent toute leur validité. Mais jusqu'à cet instant, toutes étaient potentiellement fiables. A chaque bifurcation, une branche se ratatine et meurt. Mais bien entendu, les prophéties la concernant ne disparaissent pas. Quand on connaît le cours de l'histoire, on peut les qualifier de «fausses», mais ça ne veut rien dire, parce qu'on ne les considère plus à partir du bon point de vue. Le mot «virtualité» est encore ce qui décrit le mieux ce phénomène.

—Vous saviez ce qui attendait Althea, lâcha Friedrich, furieux, et vous auriez pu la prévenir?

—Lors de notre conversation, je lui ai parlé d'une fourche capitale. J'ignorais quand elle se produirait, mais je savais que la mort serait au bout des deux chemins.

962

Avec les informations que je lui ai données, elle était en mesure de savoir quand le moment crucial se présenterait À l'époque, j'espérais qu'elle trouverait un moyen d'échapper à son destin. Parfois, il existe des fourches voilées qu'aucun prophète ne peut voir. Je souhaitais que ce soit le cas, et qu'elle s'en sorte...

Friedrich n'en crut pas ses oreilles.

—Vous auriez pu l'aider! Oui, vous auriez pu la sauver, si vous l’aviez voulu!

Nathan tendit une main vers la tombe.

—Voilà ce qui arrive quand on tente de modifier ce qui doit se produire. Ça ne marche pas, mon ami...

—Oui, mais si...

—Il n'y a pas de «mais»! Pour la paix de votre âme, je vais vous révéler une seule chose, et ne vous avisez surtout pas de m'en demander plus. Si Althea avait choisi l'autre chemin, elle aurait été tuée d'une façon si affreuse que vous vous seriez suicidé en découvrant ses... restes. Félicitez-vous que ce ne soit pas arrivé. Votre femme n'a pas choisi une mort plus

963

douce parce qu'elle avait peur, mais en partie parce qu'elle vous aimait et ne voulait pas vous infliger ces horreurs. (Nathan désigna de nouveau la tombe.) Voilà le chemin qu'elle a choisi...

—C'était ça, la fourche dont vous lui aviez parlé?

—Pas exactement... Celle-ci est la fourche secondaire. La principale consistait à choisir entre la mort... et la survie. Althea a opté pour la mort, puis elle a décidé comment elle quitterait ce monde.

—Elle aurait pu suivre une autre voie et être encore vivante en ce moment?

—Oui... Enfin, pour quelque temps... Mais dans ce cas, nous aurions tous fini entre les griffes du Gardien. Connaissant les acteurs de ce drame, je sais que la fin de tout nous attendait au bout de cette fourche. Le choix d'Althea nous laisse une chance.

Althea Une chance? Bon sang! une chance de quoi?

Nathan soupira et Friedrich eut le sentiment que son accablement avait pour

964

source une connaissance de l'avenir mille fois supérieure à le qu'avait jamais eue Althea.

—Votre femme a gagné du temps afin que d'autres qu'elle puissent prendre les bonnes décisions quand le moment sera venu. Tour cela est une affaire de libre arbitre, mon ami. Dans le cas qui nous occupe, les fourches sont multiples et presque impossibles à distinguer les unes des autres, mais de toute façon, la plupart ne mènent à rien.

—Comment ça, à rien? Je ne comprends pas... Que voulez-vous dire?

—La vie même est en jeu... J'aurais dû dire «mènent au néant», en fait... Toutes ces prophéties finissent dans le vide - enfin, dans le royaume des morts - et personne n'échappera à ce destin.

—Mais vous voyez quand même un chemin qui conduit au salut?

—Non. Le carrefour qui est devant nous reste un mystère pour moi. Dans ce cas précis, je suis impuissant. Oui, je me sens aveugle, comme les gens qui n'ont pas le

965

don. Réduit à ne rien voir ni rien comprendre, je ne parviens même pas à identifier tous ceux qui feront les choix décisifs.

—Tout tourne autour de Jennsen, j'en suis sûr... Si vous lui mettiez la main dessus, tout changerait... Mais selon Althea, les gens comme elle et vous ne voient pas les rejetons de Darken Rahl privés du don.

—De Darken Rahl ou de n'importe quel seigneur de la lignée... Le pouvoir ne sert à rien quand il s'agit de localiser ces bâtards. Impossible de dire où ils sont! Et pour les reconnaître, il faudrait faire défiler l'humanité tout entière devant les sorciers et les magiciennes. C'est la seule façon d'y arriver, puisque le don et la vue se contredisent. Quand j'ai aperçu Jennsen par hasard, mon pouvoir aurait pu contempler le vide alors que mes yeux distinguaient clairement une très jolie femme.

—Vous pensez également qu'elle est impliquée dans cette histoire?

—Pour les prophéties, les êtres comme

966

elle n'existent pas. J'ignore si elle a des frères et sœurs, et combien ils sont, si la réponse est positive. De plus, je n'ai aucune idée du rôle qu'ils jouent dans tout cela. Tout ce que je sais, c'est qu'il est capital.

»Je connais l'enjeu de cette histoire - au moins en partie - et je peux dire que certains individus auront une influence déterminante sur le cours que prendra l'histoire. Mais les fourches elles-mêmes sont invisibles, comme si un rideau me les dissimulait.

—Vous êtes un prophète, et même un grand prophète, selon ce que disait Althea. Comment pouvez-vous ne pas déchiffrer des prédictions, à partir du moment où elles existent?

—Écoutez bien ce que je vais dire, car c'est un concept que très peu de personnes peuvent comprendre. Mais cette révélation soulagera votre chagrin, parce que c'est cela, justement, qui a influencé la décision d'Althea.

—Je vous écoute...

Althea Les prophéties et le libre arbitre

967

sont des forces antagonistes. L'opposition est permanente et irréductible. Pourtant, il existe une interaction - voire une coopération. Les prédictions sont une forme de magie, et toute magie a besoin d'équilibre. La contrepartie des prophéties -l'antithèse qui leur permet d'exister, si vous préférez-, c'est le libre arbitre.

—Vous êtes un prophète et vous me dites que le libre arbitre est la négation des prédictions?

—Ai-je parlé de «négation»? La mort nie-t-elle la vie? Empêche-t-elle qu'elle existe? Au contraire, elle contribue à la définir et à lui conférer de la valeur.

Devant la tombe d'Althea, tous ces beaux discours n'avaient aucun sens pour Friedrich, et il n'était pas prêt à faire un effort pour qu'il en aille autrement. De toute façon, que changeaient-ils pour lui? La mort avait nié la seule vie qui comptait à ses yeux, celle d'Althea. Cette femme était tout ce qui avait compté, comptait et compterait pour lui. Le chagrin de l'avoir perdue balayait tous ses autres sentiments.

968

L'univers était condamné, selon Nathan? Et alors? Pour le doreur, la fin du monde s'était déjà produite.

Je ne suis pas seulement venu pour vous faire mes condoléances, dit le sorcier Rahl. Je dois vous demander de participer au combat, Friedrich.

Épuisé et se fichant de ce que son interlocuteur penserait de lui, Friedrich se laissa tomber sur le sol, près de la tombe d'Althea.

—Vous vous êtes trompé de sauveur, sorcier Rahl...

—Savez-vous où est le seigneur Rahl?

Friedrich releva les yeux.

—Le seigneur Rahl?

—Oui, lui-même... Vous êtes un D'Haran, non? Donc, vous devriez sentir où il est...

—Le lien se manifeste, mais très faiblement... (Friedrich désigna le sud.) Le seigneur Rahl est par là, mais très loin d'ici. Plus loin qu'il l'a jamais été depuis le jour de ma naissance...

—C'est exact, dit Nathan. Il est dans l'Ancien Monde, et vous devez l'y rejoindre.

969

—Je n'ai plus assez d'argent pour voyager, marmonna Friedrich.

Une excellente raison de refuser, et la première qui lui soir passée par la tête.

Nathan détacha de sa ceinture une bourse de cuir et la laissa tomber à côté du doreur.

—Je savais que vous diriez ça... Je suis un prophète, ne l'oubliez jamais. Cet argent vous remboursera très largement ce qu'on vous a volé. Friedrich soupesa la bourse, qui était vraiment très lourde.

—Où avez-vous eu cette petite fortune?

—Au palais... C'est une mission officielle, donc l'empire d'Haran vous financera.

Friedrich secoua la tête.

—Merci d'être venu me faire vos condoléances... Désolé, mais je ne suis pas l'homme qu'il vous faut. Envoyez quelqu'un d'autre.

—Vous êtes l'homme de la situation! Althea le savait, et elle a dû vous laisser une lettre pour vous dire de ne pas vous dérober face à votre devoir. Le seigneur Rahl a besoin de vous, et je vous demande

970

d'agir.

—Vous savez, pour la lettre? demanda Friedrich en se relevant.

—C'est une des rares et précieuses choses que je connais depuis le début. Les prophéties m'ont appris que vous partiriez rejoindre le seigneur Rahl. Mais vous devez agir librement. Je vous implore de le faire, Friedrich!

—Navré, mais je ne suis pas fait pour cette mission... Vous ne comprenez pas, j'en ai peur. Je me fiche de tout, désormais...

Nathan sortir de sous son manteau un petit livre et le tendit à Friedrich.

—Prenez-le! ordonna-t-il.

Le mari d'Althea obéit et passa machinalement les doigts sur le titre en relief doré à l'or fin. Du très bon travail... Il y avait quatre mots sur la couverture, dans une langue que Friedrich ne comprenait pas.

—Ce livre remonte à l'époque des Grandes Guerres, il y a des milliers d'années. Je viens de le découvrir au Palais

971

du Peuple après une recherche frénétique parmi des tonnes d'ouvrages. Dès que je l'ai déniché, je suis venu ici. N'ayant pas eu le temps de le lire, j'ignore ce qu'il raconte...

—Il est rédigé dans une langue étrangère...

—Non, c'est du haut d'Haran, tout simplement... J'ai aidé Richard à apprendre cette langue, et il faut qu'il lise ce livre.

—Richard?

—Le nouveau seigneur Rahl.

Le ton du prophète fit frissonner Friedrich.

—Si vous ne l'avez pas lu, comment savez-vous que c'est un livre important?

—Le titre suffit...

—Puis-je en connaître la traduction?

— Les Piliers de la Création...

 

972