Chapitre premier
Chapitre 924
Chapitre 39
Quand Oba atteignit la lisière du marché en plein air, il fur un instant désorienté par la foule et le bruit. Après avoir traversé les plaines désertes, tant de vie et d'activité saturait ses sens. En temps normal, il se serait intéressé à ce qui se passait autour de lui, Là, ça ne l'intéressait pas le moins du monde.
Lors de son premier passage, il avait appris qu'on pouvait louer des chambres au palais. C'était son seul désir entrer dans le Palais du Peuple et y obtenir un petit refuge douillet et tranquille. Après avoir bien dormi et s’être rempli le ventre, il irait s'acheter de nouveaux vêtements, puis il ferait en quelque sorte le tour du propriétaire. Mais pour l'instant, il voulait seulement se reposer. Et bizarrement, l'idée même de manger, en ce moment précis, lui fichait la nausée.
En un sens, il lui semblait anormal qu'un Rahl doive s'abaisser à louer une chambre dans la demeure de ses ancêtres, mais il
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réglerait cette question plus tard. Pour l'instant, il désirait simplement s'allonger dans le noir. Sa tête lui faisait un mal de chien et ses yeux brûlaient chaque fois qu'il tentait de regarder quelque chose. Il marchait donc la tête baissée, en fixant la pointe de ses bottes, car ça l'aidait à avancer droit.
Revenir du marécage jusqu'au palais avait été une épreuve dont il avait triomphé par miracle. En dépit du froid, il avait transpiré tout au long du voyage. Se méfiant du climat qui l'attendait dans les plaines d'Azrith, il avait dû s'habiller trop chaudement. Après tout, on approchait du printemps et il faisait beaucoup moins froid qu'à l'époque où sa folle de mère l'avait contraint à s'attaquer à un tas de fumier gelé.
Oba tira sur un repli de tissu inconfortable, sous son aisselle. Les chemises étant trop petites, il avait dû exploser les coutures à certains endroits. Comme il les portait les unes sur les autres, celles qui avaient fini par se déchirer
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complètement lui faisaient des bourrelets un peu partout, car le tissu s'était enroulé sur lui-même.
Son sac de voyage improvisé craquait lui aussi et un grand pan de couverture noire en dépassait, faisant comme une traîne au fils de Darken Rahl.
Avec ses chemises déchiquetées et de toutes les couleurs - sans parler des couvertures qui lui tenaient lieu de manteau -, Oba devait avoir l'air d'un mendiant. Pourtant, il était assez riche pour s'acheter tout le marché - et probablement deux fois plutôt qu'une. Mais il verrait plus tard pour les vêtements. L'urgence était de se reposer dans un endroit tranquille.
Pas de nourriture, pour l'instant... Décidément, il ne se sentait pas capable d'avaler quelque chose. Il avait mal partout, pour être franc, mais le plus grave restait ses intestins, qui lui semblaient en feu.
Lors de sa première visite, les bonnes odeurs de nourriture l'avaient fait saliver. Aujourd'hui, il parvenait par miracle à ne pas vomir quand elles venaient lui agresser
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les narines. Etait-ce parce qu'il avait désormais des goûts plus raffinés? Au palais, il pourrait peut-être s'acheter des mets assez fins pour ne pas le rendre malade.
Cette idée pourtant séduisante ne stimula pas son appétit. Il était épuisé au point de ne plus avoir faim, voilà tout...
Traversant le marché la tête basse, Oba se dirigeait vers l'entrée du complexe souterrain, droit devant lui. Sur son dos, le sac improvisé semblait peser trois tonnes. Sans doute un ultime sort de la maudite magicienne. Sachant qu'il allait venir chez elle, cette chienne avait dû se débrouiller pour que ses saucisses soient aussi lourdes qu'un cheval!
Penser à des saucisses retourna l'estomac du pauvre Oba.
Alors qu'il relevait brièvement les yeux pour contempler le palais qui brillait au soleil, très haut au-dessus de sa tête, le fils de Darken Rahl percuta accidentellement un passant. Agacé, il allait écarter cet enquiquineur de son chemin quand il le
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reconnut soudain.
C'était Clovis, ce maudit voleur au dos voûté! Toujours vêtu des mêmes haillons, il puait le bouc, comme le jour de leur rencontre.
Avant qu'Oba ait pu le prendre par le col, Clovis détala à toutes jambes, manquant renverser deux innocents badauds. Lui collant aux basques, le fils de Darken Rahl, plus large d'épaules, fit bel et bien tomber les deux pauvres types.
Il parvint à ne pas trébucher et continua à pister Clovis.
Immobile entre deux étals, le colporteur semblait se demander par où il devait fuir. Sautant sur l'occasion, Oba lui plongea dessus, mais il rata sa cible d'un souffle.
Clovis lui ayant échappé au dernier moment, Oba perdit l'équilibre et s'étala face dans la poussière.
En se relevant, il vit sa proie sauter au-dessus d'un feu où des voyageurs faisaient cuire des brochettes. Pour un individu si rabougri, Clovis était rudement agile et il courait plus vite que le vent!
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Mais Oba aussi était rapide. Sautant à son tour au-dessus des flammes, il se lança à la poursuite du colporteur, qui courait désormais entre deux rangées de chevaux attachés à des piquets.
Effrayés par les deux humains qui passaient près d'eux, certains équidés ruèrent en hennissant de fureur. L'homme qui les surveillait insulta les imbéciles qui jouaient à faire peur aux bêtes. Se fichant comme d'une guigne de ce crétin, Oba l'écarta sans douceur quand il eut l'audace de vouloir lui barrer le chemin.
Les chevaux s'agitèrent de plus belle.
Fou de colère, Oba continua à traquer le petit voleur.
Ce n'était plus une question d'argent, car il était vingt fois plus riche qu'avant. Même s'il ne se refusait rien, il aurait probablement du mal à tout dépenser avant de mourir. Mais la question n'était pas là. Il s'agissait d'un crime et d'une trahison. Il avait payé Clovis, qui n'avait pas hésité à abuser de sa confiance.
Ce chien l'avait pris pour un idiot! Sa
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mère adorait le traiter de crétin. «Oba le balourd», comme elle disait. Eh bien, il ne se laisserait plus humilier ainsi par personne. Il prouverait à sa folle de mère qu'elle s'était toujours trompée.
Il avait triomphé du marécage et en était sorti plus riche qu'avant.
Certes, mais Clovis n'y était pour rien! Oba avait réussi ça tout seul.
Au moment où il se croyait retombé dans la pauvreté, il était parvenu à s'approprier une fortune qui lui revenait en quelque sorte de droit. Ne l'avait-il pas amplement méritée après avoir traversé ce foutu marécage - tout ça pour se faire jouer un tour de cochon par la maudite Magicienne?
Clovis avait tout manigancé avec l'espoir qu'il ne reviendrait pas vivant. Et s'il avait finalement survécu, ce n'était pas grâce au colporteur! Tout bien pesé, Clovis était un meurtrier. Quand il l'aurait châtié, Oba mériterait la reconnaissance de tous les D'Harans, heureux d'être débarrassés d'une telle vermine.
Clovis venait juste de contourner un étal
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où étaient exhibées des centaines de petits articles en corne. Plus lourd que sa proie, Oba eut du mal à obliquer aussi vite. De plus, en tentant la manœuvre, il glissa sur du crottin de cheval. A sa place, plus d'un homme se serait ridiculement étalé. Mais des années à porter de lourdes charges dans toutes les conditions climatiques, y compris sur du verglas, lui avaient conféré un sens de l'équilibre hors du commun.
Bref, il chancela mais ne s'écroula pas.
A cet instant, il ne regretta plus ses années de labeur et d'effort, car grâce à elles, il allait sûrement pouvoir mettre la main sur son meurtrier potentiel.
Surpris que son poursuivant soit parvenu à le suivre avec une agilité déconcertante pour un homme de sa taille et de son poids, Clovis manqua s'étaler à son tour. Mais voir le colosse qu'il avait détroussé fondre sur lui le stimula, et il réussit à se rétablir par miracle. Certain qu'il passerait un mauvais quart d'heure s'il tombait entre les mains de sa victime, le petit voleur s'engagea encre deux autres
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rangées d'étals - une «ruelle» plus étroite et beaucoup moins fréquentée.
Mais Oba l'avait suivi et le serrait de près. Terrifié, Clovis sentit une main se poser sur son épaule, saisir fermement ses haillons et le tirer en arrière.
Le colporteur battit ridiculement des bras comme s'il était un oiseau géant tentant en vain de s'envoler.
Soudain, il écarquilla les yeux. De surprise, pour commencer, puis parce qu'une main puissante venait de se refermer sur sa gorge. Il tenta de crier, mais pas un son ne consentit à jaillir de ses lèvres.
Son épuisement oublié, le fils de Darken Rahl tira le misérable cloporte entre deux chariots rangés si près l'un de l'autre que leurs toiles se rejoignaient, formant comme une frondaison artificielle. Une pile de caisses, au fond de l'espace exigu, interdisait toute fuite à Clovis. Debout devant l'entrée de cette minuscule cellule improvisée, Oba bloquait la vue des éventuels badauds.
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Cette vermine de voleur était bel et bien piégée.
Dans son dos, Oba entendait des gens vaquer à leurs occupations en bavardant joyeusement. Plus loin, des clients marchandaient opiniâtrement avec des commerçants résolus à ne pas céder un pouce de terrain.
Partout, les marchands ambulants beuglaient pour attirer la clientèle. À les en croire, bien entendu, tous proposaient les produits les plus merveilleux de l'univers.
Clovis, lui, fermait sa grande gueule, mais ce n'était pas volontaire. Il tentait de dire quelque chose - pour sa défense, sans doute -, mais la main d'Oba lui écrasait la glotte. Très calme, le fils de Darken Rahl souleva sa victime du sol. Les pieds battant dans le vide, Clovis tenta de desserrer l'étau qui l'empêchait de respirer. Ses ongles crasseux se brisèrent contre le poing d'acier de la justice. Ses yeux étaient désormais aussi ronds que les pièces d'or qu'il avait volées à Oba.
Tenant sa proie d'une main, le vengeur
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invincible la plaqua contre la pile de caisses et entreprit de la fouiller.
Il n'y avait rien dans les poches du voleur. Rouge comme une pivoine, Clovis désigna frénétiquement sa poitrine.
Oba sentit une bosse sous les épaisses couches de haillons. Déchirant les «vêtements», il vit que sa bourse pendait à une lanière de cuir passée autour du cou du voleur.
Le fils de Darken Rahl tira. Avant de casser net, la lanière s'enfonça dans la chair de Clovis, l'entaillant profondément.
Oba glissa la bourse dans sa poche, d'où elle n'aurait jamais dû sortir.
Le petit voleur tenta de sourire. Une façon de s'excuser et de dire qu'ils étaient quittes, maintenant...
Mais le fils de Darken Rahl ignorait le pardon.
S'abandonnant à un juste courroux, il frappa Clovis au foie – un formidable coup de poing, assez puissant pour assommer un boeuf Alors que les joues du vermisseau tournaient à l'écarlate, Oba lui écrasa son
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poing sur la figure et sentit des os se briser sous l'impact.
D'un coup de coude, l'instrument de la vengeance divine cassa toutes les dents de devant du colporteur. Après cette saine opération, une série de gifles manqua briser le coude l'abominable vermine.
La tête de Clovis n'était plus qu'un melon qui finirait tôt ou tard par exploser.
Oba était fou furieux!
Ces derniers jours, il avait été trahi par un minable voyou qui s’était enfui avec son argent après l'avoir envoyé dans un piège mortel. Comme si ça ne suffisait pas, il avait dû combattre un serpent géant au risque de se noyer dix fois. Puis il avait été roulé dans la farine par Althea, qui avait osé regarder au fond de son âme sans lui demander la permission. Elle l'avait privé des réponses qui lui revenaient de droit, et elle était morte avant qu'il ait le plaisir de la tuer.
Sans compter ses allées et venues dans le marécage, il avait traversé les plaines d'Azrith vêtu de misérables haillons - lui,
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Oba Rahl, un héritier royal, rien que ça ! Tant d'humiliations devaient être lavées dans le sang.
Il était d'humeur à en verser, du sang, pour sûr que oui! Par miracle, il tenait entre ses mains l'objet de tout son ressentiment. Eh bien, Clovis n'échapperait pas à un juste châtiment.
Plaquant le vermisseau au sol, un genou pressé sur sa poitrine, Oba laissa libre cours à sa fureur. Frappant à coups redoublés, il accabla le petit colporteur d'insultes bien senties censées lui faire au moins aussi mal que sa punition corporelle.
Oui, il allait réduire ce chien en bouillie et l'humilier comme il le méritait!
En nage, Oba eut soudain du mal à respirer et ses bras lui parurent peser des tonnes. Dans sa poitrine, son cœur s'affolait et il voyait en double, voire en triple, l'objet de son courroux.
Le sol était rouge de sang. Ce qui restait de Clovis n'était plus identifiable, et sa propre mère ne l'aurait pas reconnu. La mâchoire déboîtée. un œil hors de son
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orbite... De la bouillie, vraiment! En plus, le genou d'Oba, dans cette furie vengeresse, avait défoncé le sternum du misérable.
Une exécution glorieuse!
Le fils de Darken Rahl sentit des mains se refermer sur ses bras et le tirer en arrière. À bout de forces, il ne songea même pas à résister.
Quand on l'eut traîné loin de sa victime, il vit la foule qui avait formé un demi-cercle devant les deux chariots. Tous les gens semblaient frappés d'horreur.
Oba en fut ravi, car cette réaction prouvait que Clovis avait eu ce qu'il méritait. Pour avoir force d'exemple, les châtiments devaient être horribles et marquer l'imagination du peuple. C'était sûrement ce que son père aurait dit sur la question.
Oba regarda enfin les hommes qui s'étaient emparés de lui. Des soldats en cotte de mailles bardés d'armes qui étincelaient au soleil - et dont une bonne moitié étaient braquées sur lui.
Trop fatigué pour simplement lever une
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main, Oba cligna des yeux afin de ne pas être ébloui.
Épuisé, haletant et trempé de sueur, il ne parvenait plus à tenir la tête droite.
Alors qu'on l'emmenait sans douceur vers son destin, il perdit connaissance.
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