Chapitre premier
Chapitre 1037
Chapitre 44
Jennsen finissait par ne plus être capable de s'étonner. À force de voir des hommes grouiller dans la plaine - une marée humaine incessante -, elle ne distinguait et n'entendait plus rien. Avec ses tentes, ses chariots et ses enclos à chevaux, le campement de l'armée impériale emplissait le vaste terrain plat encaissé entre de hautes murailles rocheuses. A des lieues à la ronde, on devait entendre le bourdonnement de cette ruche géante. Des cris, des grincements, des craquements, des hennissements, des bruits métalliques: bref, tous les sons de la vie, et parfois, plus bizarrement des hurlements de femme difficiles à interpréter...
Jennsen avait l'impression de regarder une mégalopole imaginée par un architecte fou. A croire que l'ingéniosité et le sens de l'ordre de l'esprit humain s'étaient effacés pour jeter des soldats et des civils dans un décor de cauchemar qui les ramenait peu à peu à l'état sauvage. Luttant contre les
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forces de la nature, ces gens faisaient ce qu'ils pouvaient pour ne pas succomber, et ce n'était pas facile.
Cela dit, depuis le début de son voyage avec Sebastian, Jennsen avait vu bien pis que ça. Quelques semaines plus tôt, plus loin au sud, son compagnon et elle avaient traversé l'endroit où l'armée de Jagang s'était arrêtée pendant l'hiver. Une force de cette importance infligeait inévitablement des dégâts à la nature. Quand elle y séjournait un long moment, il ne s'agissait plus de dégâts mais de dévastation. Il faudrait des années avant que la terre guérisse de ses blessures.
Pour ne rien arranger, des milliers d'hommes, vaincus par les rigueurs du climat, étaient morts de maladie. Sur le site du camp désormais désert, des tombes éparpillées un peu partout témoignaient de la catastrophe. Déjà terrifiée par les ravages que pouvaient faire la fièvre et le froid, Jennsen préférait ne pas imaginer le carnage qu'entraînerait la grande bataille pour la liberté.
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Depuis le dégel, le sol boueux avait suffisamment séché pour que l'armée puisse se remettre en route et quitter ses désastreux «quartiers d'hiver».
L'immense colonne se dirigeait vers Aydindril, le cœur même du pouvoir dans les Contrées du Milieu. Selon Sebastian, l'armée venue de l'Ancien Monde était si grande que les derniers soldats s'arrêtaient pour la nuit des heures après que leurs camarades des premiers rangs eurent cessé de marcher. Et au matin, le phénomène inverse se produisait...
Si la grande marche vers le nord n'était pas encore très rapide, elle était lancée, et plus rien ne l'arrêterait. Et quand les soldats sentiraient leurs proies, ils accéléreraient le pas d'eux-mêmes.
Jennsen jugeait lamentable que l'appétit de conquête et de pouvoir du seigneur Rahl contraigne l'Ordre Impérial à se battre. La vallée aurait été si jolie, sans tous ces soldats... Avec l'arrivée du printemps, la végétation remontrait le bout de son nez, et toutes les collines environnantes
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verdoyaient déjà. Sur les pentes plus abruptes, au-delà des collines, la forêt reprenait ses droits. Dans le lointain, les plus hauts pics restaient toujours couverts de neige, mais les torrents gonflés par le dégel dévalaient leurs pentes en rugissant. Tous venaient se jeter dans un grand fleuve qui serpentait au milieu d'une autre plaine. Dans ce coin-là, la terre brune semblait si fertile qu'on aurait pu y planter des cailloux avec de réelles chances de les voir pousser.
Avant que Sebastian et elle aient rejoint l'armée, Jennsen avait découvert les plus beaux paysages qu’elle n’ait jamais eu l'occasion d'admirer. Les forêts, surtout, l'avaient impressionnée, et elle aurait donné cher pour les explorer puis s'y bâtir une cabane. Quand on contemplait tant de beauté, il devenait difficile de se souvenir que les Contrées étaient le royaume du mal et de la sorcellerie.
Sebastian était pourtant formel: des monstres et des sorciers rôdaient dans ces bois, et il ne fallait surtout pas s'y aventurer.
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Jennsen avait appris assez de choses, ces derniers temps - par exemple dans le marécage - pour envisager de courir le risque. Mais cela ne l'aurait pas mise hors de portée des sbires du seigneur Rahl, qui pouvaient la retrouver n'importe où, comme ils l’avaient prouvé le jour funeste de la mort de sa mère. Depuis ce drame, ces assassins infatigables avaient traqué la jeune femme dans tout D'Hara et dans une bonne moitié des Contrées du Milieu.
Si les hommes de son demi-frère la rattrapaient, ils la conduiraient dans le donjon où Sebastian avait été emprisonné. Elle y subirait la torture jusqu'à ce que le seigneur consente à la laisser mourir lentement dans d'atroces souffrances. Tant que cet homme la poursuivrait, elle n'aurait pas la paix, c'était certain. Donc, elle allait inverser les rôles, le gibier devenant le chasseur...
Comme ça s'était déjà produit plusieurs fois, des sentinelles venaient de repérer les deux cavaliers, et une patrouille était déjà en route pour les intercepter.
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Dès qu'ils aperçurent les cheveux blancs de Sebastian, qui les salua d'un geste nonchalant, ces guerriers sourirent et s'en retournèrent faire cuire leur repas sur un feu de camp.
Tous les soldats de l'Ordre Impérial étaient des colosses à l'air sauvage vêtus de peaux de bête ou d'un uniforme de cuir crasseux. Dans la vallée, ils avaient planté au hasard leurs tentes aussi disparates que possible. Au milieu de ce fouillis, également disposées au hasard, Jennsen avait repéré des forges de campagne, des tables de réfectoire, des piles d'armes, des chariots bâchés ou non, des enclos à bestiaux ou à chevaux et quelques étals de marchands ambulants où se pressaient sans cesse des soldats avides d'améliorer leur ordinaire.
Un peu partout, des types au visage émacié parfois perchés sur un tonneau haranguaient la foule. Trop loin pour comprendre ce qu'ils disaient, Jennsen avait vu assez de prédicateurs pour les reconnaître à dix lieues de distance. Selon sa mère, les chantres de la fin du monde et
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de la rédemption se ressemblaient tous. Et quand on en avait écouté un, on savait ce que les autres avaient à dire.
En approchant du camp, Jennsen vit des soldats occupés à nettoyer leurs armes, à jouer aux dés, à boire ou à chanter au sein de chorales improvisées.
D'interminables rangées d'hommes attendaient d'être servis par les cuistots retranchés derrière de gigantesques chaudrons. Sans doute parce qu'ils détestaient attendre - et qu'ils avaient le palais fin -, beaucoup de soldats cuisinaient eux-mêmes sur de petits feux.
Partout, des hommes s'occupaient des animaux ou s'acquittaient d'une multitude de corvées. Dans certains coins, un peu à l'écart, les parties de dés acharnées tournaient au pugilat.
Le camp était un endroit crasseux, puant et bruyant où régnait une confusion qui finissait par devenir terrifiante.
Jennsen n'avait jamais été à l'aise dans les foules, mais là, ça dépassait ses pires cauchemars. Alors qu'elle approchait de
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cette fourmilière humaine, elle aurait donné cher pour pouvoir tourner bride et galoper dans la direction opposée. Mais elle venait pour une bonne raison, et rien ne l'empêcherait d'aller jusqu'au bout de sa démarche.
Si sa métamorphose intérieure avait pris du temps, désormais, il n'était plus question de revenir en arrière. Elle avait pris la décision de tuer, et elle assumerait ce choix jusqu'à ses ultimes conséquences.
Sa détermination ne lui facilitait pourtant pas les choses quand il s'agissait de frayer avec les brutes que Sebastian appelait des «combattants de la liberté». Vêtus comme des bandits de grand chemin, ces hommes chevelus et barbus lui donnaient des sueurs dans le dos. Avec son apparence soignée et sa distinction naturelle, il n'était pas étonnant que les soudards reconnaissent Sebastian de loin. Mais ils semblaient tous le connaître, et ceux qui l'apercevaient ne manquaient jamais de lui adresser un salut. Parmi eux, le jeune homme aux cheveux blancs
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évoquait un cygne entouré d'une bande de canards boiteux.
Il avait expliqué à Jennsen que lever une armée défensive était une tâche très difficile, surtout quand il fallait ensuite la lancer dans une longue expédition. Ces guerriers étaient loin de chez eux, et on les avait chargés d'accomplir une mission terrible. Dans ces conditions, ils n’avaient pas le temps de faire des ronds de jambe aux dames, de se pomponner et de dresser des camps proprets et bien organisés. C'étaient des combattants, et ils risquaient leur vie tous les jours.
Comme les soldats d'harans, avait pensé Jennsen. Et pourtant, ils ne ressemblent pas à des barbares.
Mais elle avait préféré garder cette réflexion pour elle, car elle comprenait ce que voulait dire son compagnon. D'ailleurs, elle vivait à peu près la même expérience. Concentrée sur un seul objectif - fuir les tueurs du seigneur Rahl -, elle prenait de moins en moins le temps de soigner son apparence. Même sans poursuivants, le
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voyage à travers les montagnes aurait été difficile, et elle s'était souvent irritée de devoir se montrer à Sebastian mal coiffée, poisseuse de sueur et presque aussi puante que leurs chevaux.
Pour être franche, il n'en avait jamais paru gêné. Toujours souriant quand il posait les yeux sur elle, il s'était échiné à jouer les chevaliers servants pendant tout le voyage.
La veille, ils avaient emprunté un raccourci à travers les collines afin d'approcher plus vite de la tête de la colonne. En chemin, ils étaient tombés sur une ferme abandonnée, et Sebastian avait accepté qu'ils y passent la nuit, même s'il était encore un peu tôt pour camper.
Après s'être baignée et lavé les cheveux dans le vieux baquet de la minuscule salle de bains, Jennsen avait utilisé l'eau pour ses vêtements. Assise devant le feu que Sebastian avait allumé dans la cheminée, elle s’était longuement brossée pendant que ses affaires séchaient.
Nerveuse à l'idée de rencontrer
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l'empereur, Jennsen tenait au moins à être présentable.
La regardant d'un air émerveillé, Sebastian avait assuré qu'elle était la plus belle femme que Jagang aurait jamais rencontrée. Et ce serait resté vrai, avait-il ajouté, même si elle s'était présentée devant lui sale comme un peigne et la crinière en bataille.
À présent, alors qu'ils chevauchaient le long du camp, montant vers la tête de la colonne, Jennsen avait la gorge et l'estomac noués.
À voir les nuages qui arrivaient des montagnes, un orage éclaterait avant longtemps. Dans le lointain, on entendait déjà des roulements de tonnerre. Si la pluie tombait trop tôt, Jennsen aurait ses cheveux et ses vêtements trempés avant sa rencontre avec l'empereur, et tous ses efforts n'auraient servi à rien.
—Là..., dit Sebastian. (Il se pencha sur sa selle et tendit un bras.) Tu vois ces tentes? Il y a celle de l'empereur, et tout autour, celles des officiers supérieurs et
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des conseillers spéciaux. Aydindril n'est pas très loin au-delà de cette vallée. Jagang n'a pas encore lancé l'assaut. Nous arrivons à temps.
Les tentes des gens importants étaient imposantes. Celle de Jagang était en réalité un immense pavillon - une sorte de palais ambulant, songea Jennsen, très impressionnée.
Dressé à l'écart du campement principal- le plus loin possible, en fait, de la soldatesque -, cet ensemble de tentes évoquait bel et bien le château d'un roi dominant un vulgaire village de cabanes.
Le cœur de Jennsen s'affola quand Sebastian fit obliquer Pete pour s'engager franchement dans le camp. Comme son compagnon, Rouquine n'eut pas l'air ravie de s'enfoncer dans un endroit si bruyant.
Jennsen talonna sa jument, se porta au niveau de Sebastian et prit main qu'il lui tendait.
—Ta paume est moite de sueur, souffla le jeune homme aux cheveux blancs. Ne me dis pas que tu es nerveuse?
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—Un tout petit peu, quand même, mentit Jennsen.
En réalité, elle crevait de trouille.
—Eh bien, c'est parfaitement inutile. C'est Jagang qui sera dans tous ses états face à une si jolie femme...
Jennsen sentit qu'elle s'empourprait.
Elle allait bientôt rencontrer un empereur. Qu'en aurait pensé sa mère?
Alors qu'elle n'était qu'une jeune servante, dame Daggett, comme l'appelait Sebastian, avait été présentée à Darken Rahl. Qu'avait-elle éprouvé à ce moment-là? Pour la première fois de sa vie, Jennsen mesurait l'énormité qu'avait dû être cet événement pour une adolescente qui ignorait tout de l'existence.
Alors que Sebastian et elle traversaient le camp, Jennsen sentit peser sur elle de plus en plus de regards masculins. Les soldats accouraient en masse pour découvrir cette femme qu'ils ne connaissaient pas.
Jennsen s'aperçut que des hommes armés de piques, des deux côtés de la
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route, empêchaient les curieux de se jeter en travers de son chemin. Pour des raisons très particulières, l'armée impériale lui faisait une haie d'honneur...
—L'empereur sait que nous arrivons, dit Sebastian quand il vit que sa compagne s'interrogeait sur les motifs de ce traitement de faveur.
—Comment l'a-t-il appris?
—Les éclaireurs que nous avons rencontrés il y a quelques jours ont sûrement envoyé un messager à Jagang pour le prévenir de mon retour et lui préciser que je n'étais pas seul. Lorsque je lui amène un invité, l'empereur fait tout pour assurer sa sécurité...
Les hommes armés étaient donc bien là pour tenir en respect les autres soldats. Cette précaution paraissait étrange, dans un camp ami, mais à voir l'allure des soudards - certains étant à l'évidence ivres morts -, Jennsen aurait été malvenue de s'en plaindre.
—Ces soldats... Eh bien, comment dire... Ils ont l'air de brutes épaisses...
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—Quand tu plongeras ta lame dans le cœur de Richard Rahl, as-tu l'intention de lui faire d'abord des ronds de jambe, puis de lui demander son autorisation, histoire de montrer que tu es bien élevée?
—Bien sûr que non, mais...
—Lorsque des tueurs ont fait irruption chez toi pour tuer ta mère, quel genre d'hommes aurais-tu voulu avoir à tes côtés pour te protéger?
Jennsen fut abasourdie par cette question.
—Sebastian, je ne vois pas le rapport...
—Eh bien, le voici: aurais-tu voulu être défendue par des soldats d'opérette, comme ceux qui paradent avant les banquets des rois - ou par des gaillards comme ceux-là, qui n'ont peur de rien et sont prêts à donner leur vie au nom du devoir? Franchement, n'aurais-tu pas préféré que des barbares assoiffés de sang se dressent entre ta mère et ses meurtriers?
—Je vois ce que tu veux dire..., dut admettre Jennsen.
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—Ces hommes servent de boucliers aux innocents de l'Ancien Monde menacés par le seigneur Rahl. Quelle que soit leur apparence, ce sont des héros!
Le souvenir de la mort de sa mère, surtout ravivé si brusquement, glaça les sangs de Jennsen. Alors qu'elle tentait de bannir cette horreur de son esprit, elle dut reconnaître que le discours de Sebastian se tenait.
Elle était ici pour une raison bien précise, et cela seul comptait. Les hommes qui devaient affronter ceux du seigneur Rahl étaient de vrais professionnels de la guerre. Que pouvait-elle vouloir de plus?
Jennsen n'aperçut pas de femmes dans le camp avant que Sebastian et elle aient atteint la lisière du complexe de tentes de l'empereur - une partie du camp lourdement défendue, ce qui n'avait rien de très étonnant.
Les femmes en question étaient un mélange de jeunes beautés et de vénérables grand-mères. En voyant Jennsen, certaines parurent intriguées,
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d'autres plissèrent sombrement le front et quelques-unes semblèrent franchement inquiètes. Mais toutes la regardèrent approcher.
—Pourquoi ont-elles un anneau à la lèvre inférieure? demanda Jennsen à Sebastian.
—C'est une façon de montrer leur loyauté envers l'Ordre Impérial et Jagang le Juste.
Jennsen trouva que c'était une manière étrange et inquiétante de manifester sa fidélité. De plus, la plupart de ces femmes avaient les cheveux en bataille et étaient habillées comme des souillons.
Quand les deux cavaliers eurent mis pied à terre, des soldats vinrent prendre en charge leurs montures. Jennsen caressa les naseaux de Rouquine et lui murmura à l'oreille pour la calmer. Voyant que la jument n'avait plus peur, Pete la suivit sans protester jusqu'à l'enclos le plus proche. Être séparée de Rouquine rappela à Jennsen combien sa chère Betty lui manquait.
Les femmes l'observaient toujours et se
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gardaient bien d'approcher. Jennsen avait l'habitude qu'on se méfie d'elle. Tout ça à cause de ses cheveux roux, bien entendu. Par cette agréable journée de printemps, elle avait oublié de relever sa capuche avant d'entrer dans le camp. Elle voulut remédier à cette omission, mais Sebastian lui prit le poignet au vol.
—Ce n'est pas nécessaire..., dit-il. (Il désigna les femmes.) La plupart sont des Sœurs de la Lumière qui ne redoutent pas la magie. En revanche, elles détestent que des inconnues entrent dans le campement de l'empereur.
Jennsen comprit soudain pourquoi beaucoup de ces femmes la regardaient bizarrement. Étant des magiciennes, elles la voyaient avec leurs yeux et pas avec leur don, et ça les perturbait.
Sebastian ne pouvait pas s'en douter, parce qu'elle ne lui avait jamais répété tout ce qu'Althea lui avait dit au sujet des rejetons des seigneurs Rahl et de la magie. En particulier, elle ne lui avait pas parlé des «trous dans le monde».
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En plus d'une occasion, le jeune homme aux cheveux blancs n'avait pas caché que tout ce qui touchait au pouvoir le révulsait. Du coup, Jennsen n'avait pas eu envie de s'étendre sur ce que lui avait appris Althea. Ni sur les choses, plus importantes encore, qu'elle avait découvertes toute seule. Ayant déjà assez de mal à vivre avec tout ça, elle déférait attendre des circonstances idéales pour informer complètement son compagnon. Et jusqu'à présent, l'occasion ne s'était pas présentée.
Jennsen parvint à sourire aux femmes qui l'épiaient de loin. En réponse, elle reçut des regards peu amènes.
—Sebastian, pourquoi l'empereur est-il séparé ainsi de ses hommes? Et si bien gardé dans son propre camp?
—Avec autant de soldats, comment savoir si l'un ou l'autre n'est pas un espion ennemi ou un fou qui risque de s'en prendre à Jagang pour devenir célèbre? Tu imagines qu'un attentat nous prive de notre précieux chef? Pour empêcher ça, nous avons décidé de multiplier les précautions.
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Jennsen ne put qu'acquiescer. Après tout, Sebastian avait réussi à s'infiltrer au Palais du Peuple. S'il avait croisé un homme important il aurait pu jouer du couteau et faire de gros dégâts. Les D'Harans redoutaient également les espions, et c'était même pour ça qu'ils avaient arrêté Sebastian.
Par bonheur, Jennsen était parvenue à le tirer de sa cellule. En réfléchissant, elle avait compris, entre bien d'autres choses, comment elle avait réussi cet exploit. Pour l'instant, elle n'avait pas trouvé le temps d'en parler à son compagnon. Et de toute façon, elle pensait qu'il ne comprendrait pas ou refuserait de croire à une théorie si bizarre.
Sebastian prit Jennsen par la taille et la guida jusqu'à l'entrée du pavillon impérial gardée par deux soldats armés jusqu'aux dents. Après que ces hommes l'eurent salué, Sebastian écarta un lourd rabat incrusté or et d'argent et avança tout naturellement.
Jennsen n'avait jamais imaginé qu'une
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tente puisse être si luxueuse. Et à l'intérieur, c'était encore plus frappant qu'à l'extérieur!
Le sol était entièrement couvert de riches tapis et des tentures ornées de broderies exotiques séparaient les différentes «pièces». Les tables, les coffres elles autres meubles étaient tous en bois précieux, et les objets qui reposaient dessus, des coupes aux saladiers en passant par les vases devaient valoir une petite fortune. Dans un coin, Jennsen vit même un grand vaisselier à vitrine où étaient rangées des assiettes à liseré d'or.
Il y avait des coussins moelleux un peu partout. A la lumière tamisée des chandeliers, cet endroit au silence impressionnant - à cause des tapis et des tentures - faisait irrésistiblement penser à un temple.
Des femmes s'affairaient dans le pavillon impérial. Toutes portaient un anneau à la lèvre inférieure, et leur attitude évoquait davantage des esclaves que de loyales zélatrices. Alors que la plupart se
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concentraient sur leur travail, l'une d'elles dépoussiérait une série de petits vases précieux en regardant Jennsen du coin de l'œil. D'âge moyen, large d'épaules, elle portait une simple robe grise très longue et au col boutonné. Ses cheveux grisonnants noués en queue-de-cheval, elle paraissait insignifiante, n'était le rictus satisfait qu'elle affichait.
Jennsen en fut intriguée, et son regard s'attarda sur l'étrange domestique. Quand leurs yeux se croisèrent, la voix s'éveilla dans la tête de Jennsen, murmura son nom et lui ordonna de renoncer à sa chair.
Sans comprendre pourquoi, la jeune femme eut la certitude terrifiante que l'inconnue savait que la voix venait de lui parler. Elle s'empressa de chasser cette idée de sa tête - une sinistre fantaisie due au bizarre sentiment de supériorité que semblait éprouver cette femme alors qu'elle était réduite à des tâches subalternes.
Les autres servantes s'affairaient à balayer les tapis ou à remplacer les bougies dans les chandeliers. Quelques-unes, peut-
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être des Sœurs de Lumière, allaient et venaient de «pièce» en «pièce» pour s'occuper des coussins, des lampes et des fleurs en vase.
Un jeune homme très mince vêtu d'un simple pantalon était agenouillé au bord d'un tapis dont il lissait les franges avec un petit peigne. A part la femme qui nettoyait les vases, tous ces domestiques, concentrés leur travail, n'accordaient aucune attention aux visiteurs.
Sebastian serra un peu plus fort la taille de Jennsen tandis qu'i1 avançaient dans le pavillon dont les cloisons et le toit ondulaient un peu au vent. Si son compagnon l'avait conduite au gibet, le cœur de la jeune femme n'aurait sûrement pas battu plus fort.
S'avisant qu'elle avait saisi la garde de son couteau pour s'assurer qu'il coulissait bien dans son fourreau, Jennsen sursauta puis se força à lâcher l'arme.
Au fond de la première «pièce» un homme était assis dans un splendide fauteuil drapé de soie rouge aux accoudoirs
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sculptés et dorés à l'or fin.
Jennsen frissonna quand son regard se posa pour la première fois sur l'empereur Jagang. Le menton appuyé sur ses mains croisées, il affichait une parfaite décontraction, comme s'il attendait simplement des amis pour leur offrir le thé.
Pourtant, Jennsen en avait les sangs glacés.
Jagang le Juste avait un cou de taureau et la lumière des bougies qui se reflétait sur son crâne rasé donnait l'impression qu'il était coiffé d'une couronne de flammes. Arborant de fines moustaches et l'ombre d'un bouc, le chef suprême de l'Ordre Impérial portait autour du cou de lourdes chaînes d'or et d'argent qui brillaient comme de petits soleils sur sa poitrine musclée. D'énormes bagues à chaque doigt, il portait une veste en laine sans manches qui dévoilait ses épaules et ses bras aux muscles saillants. Même s'il n'était pas très grand, cet homme avait tout du colosse, et trois mots venaient à l'esprit pour le décrire: «montagne de muscles ».
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Une chaînette reliait l'anneau d'or passé à sa narine gauche à celui qui ornait son oreille, du même côté.
Malgré les précautions prises par Sebastian, Jennsen tressaillit quand elle vit les yeux de l'empereur. Aucune description ne pouvait préparer à un choc pareil.
Les yeux de Jagang, dépourvus de blanc, d'iris et de pupille, étaient deux puits noirs dans lesquels dansaient des ombres semblables à des nuages d'orage.
Bien que de tels yeux dussent en principe être aveugles, Jennsen ne douta pas un instant que l'empereur la voyait parfaitement bien.
Quand Jagang lui sourit, la jeune femme sentit que ses genoux se dérobaient. Par bonheur, Sebastian la soutint au bon moment.
—Empereur, dit-il en esquissant une révérence, je remercie le Créateur d'avoir veillé sur toi.
—Moi, je Lui suis reconnaissant de t'avoir protégé, Sebastian, dit l’empereur d'une voix puissante et menaçante en
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parfaite harmonie avec son apparence. Voilà bien longtemps que nous ne nous sommes vus... Trop longtemps, même... Je me félicite que tu sois de retour.
Sebastian tourna la tête vers Jennsen.
—Excellence, je t'ai amené une invitée très importante. Permets-moi de te présenter Jennsen.
Jennsen se libéra du bras de son compagnon et tomba à genoux devant l'empereur. Une initiative intelligente, plutôt que de s'écrouler à cause de l'émotion. Profitant de sa position, elle se prosterna jusqu'à ce que son front touche le sol. Sebastian ne lui avait pas dit ce qu'elle était censée faire, mais elle avait l'angoissante certitude que se montrer humble s'imposait. De plus, ça lui permettait pour un temps de ne plus voir les yeux cauchemardesques de l'empereur.
Un homme pareil - un guerrier qui espérait vaincre les envahisseurs d'harans -ne pouvait être qu'un colosse à la volonté de fer et à l'opiniâtreté sans faille. Diriger un peuple qui cherchait à ne pas tomber
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sous le joug d'un tyran était une mission taillée sur mesure pour un gaillard de ce genre.
—Excellence, dit Jennsen sans relever les yeux, je suis à votre service.
—Allons, Jennsen, lança Jagang, foin de tout ce protocole!
Tandis que Sebastian l'aidait à se relever, Jennsen devina qu'elle était rouge comme une pivoine. En authentiques gentilshommes, son compagnon et l'empereur firent mine de ne pas s'en apercevoir.
—Sebastian, où as-tu déniché une jeune femme si adorable?
—C'est une longue histoire, Excellence, et je te la raconterai un autre jour. Pour l'instant, sache que Jennsen a pris une décision importante qui aura des conséquences pour nous tous.
Les terribles yeux de Jagang se posèrent de nouveau sur Jennsen, qui en eut l'estomac tout retourné.
—Et de quelle décision s'agit-il, jeune dame? demanda l'empereur avec le sourire
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indulgent d'un grand de ce monde qui rencontre une moins-que-rien.
Jennsen.
Une image de sa mère morte sur le plancher de leur cabane revint â l'esprit de la jeune femme. Elle n'oublierait jamais les derniers instants de sa mère. Ni le désespoir d'avoir dû partir sans pouvoir s'occuper de sa dépouille.
Jennsen.
La colère balaya d'un coup la timidité de la jeune femme.
—J'ai décidé de tuer Richard Rahl, répondit-elle avec assurance, comme si elle ne s'adressait pas à un empereur. Et je suis venue vous demander de l'aide.
Un lourd silence s'ensuivit.
Sa bienveillance forcée oubliée, Jagang dévisageait Jennsen, l'air menaçant. A l'évidence, il ne tolérait pas qu'on plaisante sur ce sujet.
Rien d'étonnant quand on songeait que Richard Rahl avait envahi la patrie adorée de cet homme, tué ses sujets par milliers et condamné le monde entier à la guerre et à
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la souffrance.
Jagang attendait que Jennsen s'explique. Et gare à elle si elle ne le convainquait pas de son sérieux.
—Je me nomme Jennsen Rahl, dit-elle d'une voix qui ne tremblait plus.
Elle dégaina son couteau, le prit fermement par la lame et tendit vers l'empereur la garde ornée d'un «R».
—Jennsen Rahl, répéta-t-elle, la sœur de Richard. Je veux le tuer. Selon Sebastian, vous êtes susceptible de m'aider à le faire. Si vous y consentez, je vous serai éternellement reconnaissante. Si vous refusez, dites-le tout de suite, car je ne renoncerai pas pour autant, et je devrai me remettre en route le plus vite possible.
Les coudes posés sur les bras ornementés de son trône de campagne, Jagang se pencha vers la jeune femme et riva sur elle son regard terrifiant.
—Chère Jennsen Rahl, sœur de Richard, pour t'aider à accomplir cette mission, je mettrai le monde entier à tes pieds. Il te suffira de demander pour avoir tout ce que
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tu voudras.
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