Chapitre premier

Dominique · Chapitre 30 sur 60

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Chapitre premier

Chapitre 718

Chapitre 30

Jennsen et Sebastian traversèrent les plaines d'Azrith quasiment dans la direction d'où la jeune femme était venue le matin même avec Tom, après son excursion dans le marécage d'Althea. Sa visite à la magicienne, qui remontait pourtant à moins de vingt-quatre heures, paraissait très lointaine à Jennsen - tout comme sa périlleuse aventure dans le «fief» de la pauvre femme, d'ailleurs.

Mais la journée avait été harassante. D'abord la longue ascension, avec l'angoisse permanente d'être démasquée par des gardes, puis la libération de Sebastian, le jeu mortel avec Nyda - être parvenue à la bluffer était un incroyable exploit - et pour terminer la descente jusqu'au marché en plein air avec le sorcier Rahl aux trousses...

A cause de l'heure tardive, les deux fugitifs furent assez vite contraints de s'arrêter pour camper à découvert dans les plaines.

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—Avec ces voleurs à nos trousses, dit Sebastian, nous ne pouvons pas prendre le risque de faire du feu. (Il parut désolé de voir sa compagne trembler de froid.) Nos poursuivants nous repéreraient à des lieues de distance. En outre, éblouis par la lueur des flammes, nous risquerions de ne pas les voir venir...

Les étoiles brillaient dans un ciel sans lune. Perplexe, Jennsen repensa à la théorie d'Althea au sujet des oiseaux qu'on pouvait voir, par de pareilles nuits, lorsqu'ils bloquaient la lumière des étoiles. Selon la magicienne, c’était ainsi qu'elle parvenait à distinguer les trous dans le monde...

Pour l'heure, Jennsen ne voyait pas d'oiseaux, mais seulement trois coyotes, dans le lointain, occupés à arpenter leur territoire de chasse nocturne. Dans ces plaines désertes, il était facile de repérer les prédateurs la lueur pourtant faiblarde des étoiles.

Les doigts gourds, Jennsen détacha sa couverture de l'arrière de sa selle et la posa sur le sol.

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—De toute façon, où voudrais-tu trouver du bois pour faire un feu? lança-t-elle à son compagnon.

Sebastian se tourna vers la jeune femme, la dévisagea puis lui sourit.

—Je n'avais pas pensé à ce détail... Même si nous voulions faire un feu, il faudrait nous en passer...

Tout en sondant les plaines désertes, Jennsen retira sa selle à Rouquine et la posa sur le sol près de Sebastian. Même sans les rayons de lune, la jeune femme y voyait assez clairement, cette nuit...

—Si des voleurs approchent, dit-elle, nous les verrons venir de loin. Tu crois que nous devrions monter la garde à tour de rôle?

—C'est inutile... Sans feu de camp, personne ne pourrait nous localiser dans ces vastes étendues obscures. Il vaut mieux nous offrir une bonne nuit de sommeil, histoire d'avancer à un excellent rythme demain.

Jennsen s'assit sur sa selle et commença à dérouler sa couverture. A l'intérieur, elle

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découvrit deux petits paquets - des objets ronds enveloppés dans du tissu blanc. Ce n'était pas elle qui les avait mis là, elle en avait l'absolue certitude.

Défaisant le noeud d'un des paquets, elle rouvrir et dévoila... une magnifique tourte à la viande.

Elle tourna la tête et vit que Sebastian avait fait la même découverte dans sa propre couverture.

—On dirait que le Créateur a pensé à notre estomac, fit-il. Jennsen baissa les yeux sur sa tourte et sourit.

—J'y vois plutôt l'œuvre de Tom, corrigea-t-elle.

Sebastian ne demanda pas d'où son amie tirait cette certitude.

—Eh bien, dit-il, le Créateur s'est occupé de nous par l'intermédiaire de Tom. Selon le frère Narev, même quand nous pensons qu'une autre personne subvient à nos besoins, cette manne provient en réalité du Créateur. Dans l'Ancien Monde, nous sommes persuadés qu'aider les nécessiteux revient à accomplir la volonté du Créateur.

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C'est pour ça que le bien-être des autres est notre devoir sacré.

Jennsen ne dit rien, car elle craignait que Sebastian croie qu'elle entendait critiquer le frère Narev - voire le Créateur. Mais elle n'aurait jamais osé mettre en doute la parole d'un grand homme comme le frère Narev. Comparée à lui, qu'avait-elle donc accompli en ce monde? Lui était-il seulement arrivé d'aider quelqu'un? Ne serait-ce qu'en lui fournissant une banale tourte à la viande? Au contraire, elle avait toujours été une source de problèmes et de souffrance pour les autres : sa mère, Lathea, Althea, Friedrich, et combien d'autres encore? Si une force surnaturelle l'animait, ce n'était certainement pas celle du Créateur.

Comme s'il avait lu certaines de ses pensées, Sebastian se pencha vers sa compagne et souffla:

—C'est pour ça que je t'aide... Parce qu'il me semble que c'est la volonté du Créateur. Ainsi, je sais que le frère Narev et l'empereur Jagang approuveraient ma

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décision de t'assister. C'est le cœur même de notre combat: faire en sorte que les gens s'entraident et partagent leur fardeau.

Jennsen sourit pour signifier qu'elle était admirative face à de si nobles et si bonnes intentions. Pourtant, et pour des raisons qui la dépassaient, ces «nobles intentions», à certains moments, lui paraissaient être la pointe d'un couteau braquée dans son dos...

—Ainsi, dit-elle en relevant les yeux, c'est pour ça que tu m'aides... (Son sourire vacilla.) Parce que c'est ton devoir...

Sebastian sursauta comme si elle venait de le gifler.

—Non! (Il approcha de Jennsen et s'agenouilla devant elle.) Non, je... Au début, c'était ça, bien sûr, mais... Eh bien, ce n'est plus du tout une affaire de devoir!

—En t'entendant parler, j'ai eu l'impression d'être une lépreuse que tu devais...

—Non, ce n'est pas du tout ça! (Alors qu'il cherchait ses mots, Sebastian eut le sourire radieux et désarmant de bonté qui

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faisait chavirer le cœur de Jennsen.) Je n'ai jamais rencontré une personne comme toi, je le jure! Sache-le, c'est la première fois que mes yeux se posent sur une femme aussi intelligente et aussi belle que toi. Devant toi, je me sens tout petit. Un type insignifiant. Mais dès que tu me souris, j'ai l'impression d'être un homme important. Personne ne m'a jamais fait éprouver de tels sentiments. Au début, j'ai accompli mon devoir, mais depuis, c'est...

Jennsen ne réagit pas, assommée d'entendre des propos si touchants sortir de la bouche de son ami.

—Sebastian, je...

—Je n'aurais pas dû t'embrasser! J'ai tout de suite compris que c était une erreur. Je consacre ma vie à aider mon peuple - non, toute l'humanité! - et je n'ai rien à offrir à une femme comme toi.

Pourquoi voulait-il avoir quelque chose à lui offrir? se demanda Jennsen. Il lui avait sauvé la vie, n'était-ce pas suffisant?

—Si tu penses ça, pourquoi m'as-tu embrassée?

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—Sebastian regarda Jennsen dans les yeux. On eût dit qu'il avait un mal fou à parler, comme s'il allait puiser ses mots dans d'insondables et douloureuses profondeurs.

—Désolé, mais je n'ai pas pu m'en empêcher... Pourtant, j'ai essayé... Je savais qu'il ne fallait pas, mais tu étais si près de moi, ton regard plongé dans le mien et tes bras passés autour de mon torse... De ma vie, je n'ai jamais eu autant envie de quelque chose. C'était plus fort que moi, et j'en suis navré...

Jennsen détourna le regard. Affichant de nouveau son impassibilité coutumière - un masque, à l'évidence -, Sebastian alla s'asseoir sur sa selle.

—Ne te désole pas, souffla Jennsen en gardant les yeux baissés sur sa tourte. J'ai aimé ce baiser.

—Vraiment? s'exclama Sebastian. Jennsen hocha la tête.

—Vraiment, et je suis contente d'apprendre que tu ne m'as pas embrassée par sens du devoir.

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Cette remarque fit sourire le jeune homme et dissipa la tension.

—Aucun devoir n'a jamais été aussi agréable, crois-moi!

Les deux jeunes gens éclatèrent de rire.

Depuis quand Jennsen n'avait-elle pas ri ainsi? Une petite éternité, et elle se réjouissait d'en être de nouveau capable.

En dévorant sa tourte, se régalant de la viande savoureusement épicée, Jennsen se sentit bien pour la première fois depuis très longtemps.

Elle espéra n'avoir pas été trop dure avec Tom, coupable d'avoir oublié Betty. Très injustement, elle avait défoulé sur lui son angoisse, ses craintes et sa colère. Mais c'était un type bien, et il l'avait aidée au moment où elle en avait le plus besoin.

La jeune femme pensa un long moment à Tom. Près de lui, elle était... eh bien... à l'aise. Elle se sentait importante et pleine de confiance, alors que Sebastian lui inspirait plutôt un respect craintif qui augmentait son humilité naturelle. Et il y avait aussi l'affaire des sourires...

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Celui de Tom était différent de celui de Sebastian parce qu'il venait du cœur. Comme toutes ses expressions, celui de Sebastian était... insondable.

Quand Tom lui souriait, la jeune femme se sentait forte et en sécurité. Face à Sebastian, elle avait l'impression d'être faible et sans défense...

Quand elle eut dévoré la tourte, Jennsen s'enveloppa dans sa couverture. Tremblant de froid malgré cette protection, elle repensa à Betty et à la façon dont elle leur avait tenu chaud la nuit.

Peu à peu, l'angoisse revint hanter la jeune femme. Bien qu'elle fût épuisée après deux journées très éprouvantes, elle ne parvint pas à s’endormir.

Sa vie était devenue un piège mortel. Dès qu'elle songeait à l'avenir, elle voyait une longue traque qui finirait le jour où les hommes du seigneur Rahl la captureraient. Mais ce n'était pas tout... Sans sa mère et sans Betty, son existence lui semblait vide. De fait, elle n'avait aucun projet, à part continuer à fuir tant que ce serait possible.

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Quelques jours durant, elle s'était réconfortée en songeant qu'Althea l'aiderait, mais ce rêve était tombé en miettes au cœur du marécage. Dans un recoin secret de son âme, Jennsen avait espéré que revenir sur les lieux de son enfance l'aiderait à reconstruire sa vie. Une pure illusion, bien entendu.

Elle tremblait de plus en plus, constata-t-elle. Et ce n'était pas seulement de froid...

La peur de l'avenir, toujours...

Sebastian se rapprocha un peu d'elle, coupant le vent glacial. Savoir qu'elle était davantage pour lui qu'une «bonne action» la réconfortait un peu.

Elle s'imagina couchée dans ses bras et frissonna en repensant à leur baiser.

Les mots qui l'avaient tant surprise lui revinrent en mémoire. «Sache-le, c'est la première fois que mes yeux se posent sur une femme aussi intelligente et aussi belle que toi.»

Jennsen n'était pas sûre de devoir croire cette déclaration exaltée.

Mais n'avait-elle pas plutôt peur d'y

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croire, en réalité?

Le jour de leur rencontre, Sebastian l'avait déjà couverte de compliments. Selon lui, les gens risquaient de penser que la chute du soldat était sa faute, parce que voir une belle femme l'avait perturbé. Il y avait eu aussi l'affaire du couteau et la fameuse première règle de Sebastian au sujet de la beauté...

Jennsen n'avait jamais été encline à croire les beaux parleurs.

Mais Sebastian n'en était pas vraiment un. Chaque fois qu'il faisait assaut de courtoisie, il semblait emprunté, comme si ça ne lui était pas naturel. Les menteurs faisaient souvent montre d'aisance. Les gens honnêtes, en revanche, étaient mal à l'aise quand on en venait aux sentiments les plus profonds.

Le plus surprenant restait que Sebastian ait déclaré «se sentir important» quand elle lui souriait. Comment pouvait-il éprouver les mêmes sentiments qu'elle? C'était déconcertant, vraiment...

Jennsen n'aurait jamais cru qu'on

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pouvait être euphorique parce qu'un homme comme Sebastian vous trouvait belle. Il était tellement important, alors qu'elle ne valait rien... De plus, comparée à sa mère, la jeune femme s'était toujours trouvée parfaitement ordinaire. Elle aimait beaucoup savoir que quelqu'un pensait le contraire.

Que se passerait-il si Sebastian se retournait, la prenait dans ses bras et l'embrassait alors qu'ils étaient seuls dans la nuit?

Le cœur de Jennsen battit soudain la chamade à cette idée.

—Je suis navré pour ta chèvre, dit soudain Sebastian, lui tournant toujours le dos.

—Je sais...

—Mais elle nous aurait ralentis, et avec le sorcier Rahl à nos trousses, nous n'aurions pas eu besoin de ça...

Malgré l'intensité de son amour pour Betty, Jennsen savait qu'elle devait avoir d'autres priorités. Pourtant, elle aurait donné presque n'importe quoi pour

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entendre de nouveau les bêlements de la chèvre et pour la voir agiter la queue de joie.

Dans son sac, qui lui servait d'oreiller, il y avait la réserve de carottes destinée à Betty...

Sebastian avait raison: rester près du palais aurait été de la folie. Mais ça ne rendait pas les choses plus faciles, quand on devait abandonner sa meilleure amie.

En réalité, Jennsen en avait le cœur brisé.

—T'ont-ils fait du mal, en prison? demanda-t-elle à son compagnon. C'était ma plus grande inquiétude...

—La Mord-Sith m'en aurait fait voir. Tu es arrivée juste à temps.

—Qu'as-tu ressenti quand elle t'a frappé avec son Agiel? Sebastian réfléchit quelques secondes.

—J'ai eu l'impression d'être touché par la foudre, ou quelque chose dans ce genre.

Jennsen se demanda pourquoi l'arme de la femme en rouge n'avait eu aucun effet sur elle. Son compagnon devait se poser la

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même question, mais il ne jugeait pas utile de l'énoncer à voix haute. De toute façon, Jennsen ignorait la réponse.

Nyda avait paru très surprise. À l'en croire, l’Agiel était efficace sur tout le monde. Eh bien, elle se trompait. Bizarrement, Jennsen trouvait ça plutôt inquiétant, si elle y réfléchissait bien.

 

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