Chapitre premier
Chapitre 1120
Chapitre 47
Le souffle coupé par la cavalcade, Jennsen se pencha en avant et entoura de ses deux bras l'encolure de Rouquine. Fonçant avec des milliers d'autres chevaux vers le même objectif - Aydindril -, la jument n'avait plus besoin que sa cavalière la dirige.
Assourdie et terrorisée parle cri de guerre qui sortait de quarante mille gorges, Jennsen était en même temps grisée par cette aventure. Bien entendu, elle mesurait l'horreur et l'énormité de ce qui était en train de se produire. Malgré sa lucidité, une petite part d'elle-même exultait à l'idée d'être une des actrices de ce drame.
Des cavaliers aux yeux brillants de rage guerrière la dépassaient de tous les côtés. Partout, des lames et des pointes de lance reflétaient les rayons du soleil. Au cœur de cette charge fantastique, exaltée par les bruits, les couleurs et les odeurs, Jennsen bouillait d'envie de dégainer son couteau. Mais elle se força à attendre, car elle savait
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que son heure viendrait un peu plus tard.
Sebastian chevauchait à ses côtés, veillant sur elle comme sur la prunelle de ses yeux. La voix aussi était là, et elle ne se taisait pas, méprisant les efforts que la jeune femme produisait pour l'ignorer.
Jennsen refusait de se laisser distraire. Elle devait se concentrer sur la bataille, et ce n'était vraiment pas le moment d'écouter des phrases qu’elle connaissait par cœur.
Alors que la voix lui répétait de renoncer à sa volonté et à sa chair, ajoutant son habituelle litanie de mots incompréhensibles mais étrangement séduisants, le vacarme ambiant permit à Jennsen de crier à pleins poumons sans que nul l'entende :
—Fiche-moi la paix! Oui, laisse-moi tranquille!
Avoir la possibilité de rabrouer la voix ainsi lui fit un bien fou. Dans des circonstances normales, elle n'aurait jamais osé.
Soudain, les cavaliers déboulèrent dans la ville. Sautant par-dessus des clôtures ou
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les renversant, ils piétinèrent des jardins et passèrent devant des bâtiments dont les façades défilaient devant eux comme dans un rêve.
Jennsen en eut le tournis et elle dut fermer les yeux un moment.
La grande attaque ne se déroulait absolument pas comme elle l'avait imaginé. Pour elle, une armée avançait en rangs et en silence. Là, on eût dit qu'une horde sauvage déferlait sur Aydindril.
La ville semblait magnifique, avec des bâtiments tous plus raffinés les uns que les autres, mais cet assaut laissait à peine le temps aux cavaliers de choisir les avenues dans lesquelles ils s'engouffraient.
Sans réfléchir ni hésiter, les soldats de l’Ordre Impérial s'emparaient d'Aydindril.
Et cela ressemblait horriblement à un viol...
L'absence de vie dans la capitale rendait les choses encore plus surréalistes. Des foules effrayées auraient dû fuir devant les cavaliers en hurlant de terreur. Dans toutes les autres villes que Jennsen avait visitées,
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les rues grouillaient de monde. Des badauds, des marchands ambulants, des soldats, des enfants...
Ici, il n'y avait rien. Les vitrines des boutiques elles-mêmes étaient vides comme si les commerçants ne s'étaient pas donné la peine de les rendre attrayantes pour des acheteurs fantômes.
Charger au grand galop dans une ville déserte était désorientant et dangereux. À force de ne pas rencontrer d'obstacles, on ne prenait plus garde à rien, et les impasses ou les ruelles trop étroites pouvaient devenir des pièges mortels. Pris par surprise, des cavaliers avaient été désarçonnés, et les plus malchanceux s'étaient brisé le cou.
Sans un ennemi pour tenter de l'enrayer, une charge de cavalerie ressemblait vite à une ruée désordonnée. Mais ce devait être une illusion, songea Jennsen, parce qu'il y avait là l'élite des forces montées de l'Ordre Impérial. De plus, Jagang paradait en tête, et il paraissait maître de la situation.
Soulevant des nuages de gravillons, des
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centaines de chevaux franchirent un immense portail et traversèrent au galop les luxueux jardins du Palais des Inquisitrices. Dans cet îlot de beauté et de raffinement, les héroïques guerriers de l'Ordre ressemblaient plus que jamais à des bêtes sauvages.
Jennsen chevauchait toujours à côté de Sebastian, pas très loin derrière Jagang et plusieurs de ses officiers. Malgré tout ce que son compagnon lui avait dit, et tout ce qu'elle savait avant même de le connaître, Jennsen éprouvait le sentiment de participer à une profanation. C’était absurde, bien sûr, mais elle ne pouvait s'en empêcher.
Son malaise se dissipa un peu lorsqu'elle put se concentrer sur quelque chose qui se dressait devant elle, un peu avant les marches de marbre blanc qui menaient à l'entrée principale du palais. On eût dit qu’il s'agissait d'une lance, mais avec un objet rond piqué sur la pointe. Un morceau de tissu rouge était accroché à la hampe et battait au vent comme un étendard. On eût
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dit qu'il incitait les envahisseurs à approcher.
Intrigué, Jagang galopa vers l'étrange bannière rouge.
Le suivant de près, Jennsen se plaqua un peu plus contre l'encolure de Rouquine, dont la chaleur familière la rassurait. Cependant, elle ne put s'empêcher de lever les yeux pour admirer l'extraordinaire entrée de marbre blanc flanquée de fantastiques colonnes. Si élégant et accueillant qu'il fût, ce palais était le repaire du mal, se rappela Jennsen. Et aujourd'hui, l'Ordre Impérial allait en prendre possession pour le début d'une nouvelle ère.
Jagang leva son épée afin d'ordonner aux cavaliers de s'arrêter. Aussitôt, des milliers de guerriers cessèrent de crier et tirèrent sur les rênes de leur monture. Jetant un coup d'œil derrière elle, Jennsen s'émerveilla que la manœuvre se déroule si vite et si bien. Avec tant d'armes brandies, il aurait pu y avoir des accidents, mais personne ne s'était blessé.
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La jeune femme flatta l'encolure de Rouquine puis se laissa glisser à terre et se retrouva au milieu d'une meute d'officiers, de conseillers et d’hommes du rang qui se déployaient pour protéger l'empereur.
Jennsen n'avait jamais été aussi près des soldats réguliers, et elle frissonna quand des centaines de regards curieux ou lubriques se posèrent sur elle. Tous ces guerriers semblaient impatients de passer à l’action, et ils ne manquaient sûrement pas de bravoure. Cela dit, ils étaient couverts de crasse et empestaient davantage que leurs chevaux.
Pour une raison qui la dépassait, c'était cette puanteur qui terrorisait le plus Jennsen.
Sebastian la prit par le bras et la tira vers lui.
—Tu vas bien?
Jennsen fit «oui» de la tête, puis elle tenta de voir pourquoi l’empereur s'était arrêté. Egalement désireux de le savoir, Sebastian entraîna sa compagne avec lui au milieu de la foule d'officiers et de soldats.
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Le reconnaissant, ceux-ci s'écartèrent pour le laisser passer.
Les deux jeunes gens s'immobilisèrent quand ils virent enfin le dos de l'empereur. Jagang était comme pétrifié. Les épaules voûtées, son épée pendant au bout de son bras, il ne bronchait pas et ses hommes semblaient avoir peur de l'approcher.
Sebastian et Jennsen avancèrent et rejoignirent l'empereur, toujours campé devant la lance à la bannière rouge. Ses yeux noirs écarquillés, il regardait le morceau de tissu battre au vent.
Une tête était fichée au bout de la lance.
Jennsen eut la nausée devant ce spectacle. Coupée proprement à ras du cou, la tête aux joues creuses semblait presque vivante. Sous des sourcils épais, ses yeux noirs fixaient intensément l'empereur.
Un calot noir austère dont s'échappaient quelques mèches de cheveux blancs ajoutait à l'expression sévère du mort. On eût dit que ses lèvres fines allaient d'un instant à l'autre dessiner un rictus sinistre.
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De son vivant, cet homme n'avait pas dû souvent sourire, et il devait être à peine plus joyeux qu'aujourd'hui.
Voir l'empereur transformé en statue, les yeux rivés sur l'atroce relique, tandis que des milliers d'hommes se taisaient derrière lui, paniqua totalement Jennsen. Que se passait-il donc?
Elle regarda Sebastian et vit qu'il était aussi sonné que son maître.
Des larmes aux yeux, il sortit un instant de son hébétude pour se pencher vers Jennsen et lui souffler:
—C'est le frère Narev...
Ce nom fit l'effet d'une gifle à Jennsen. Était-ce vraiment le grand homme? Le guide spirituel de l'Ancien Monde? Le plus proche ami de Jagang et son conseiller spécial?
Le frère Narev, un homme qui selon Sebastian était plus près que quiconque du Créateur? Un maître à penser comme il n'en existait pas deux?
Et sa tête était fichée au bout d'une lance?
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Jagang tendit le bras et s'empara d'une feuille de parchemin pliée à demi glissée sous le calot du frère Narev.
Tandis que l'empereur dépliait le message, Jennsen songea à celui qu'elle avait découvert sur le soldat mort, le jour de sa rencontre avec Sebastian. Quelques heures plus tard, les tueurs du seigneur Rahl avaient assassiné sa mère...
Jagang resta un long moment figé, le regard braqué sur la petite feuille de parchemin. Puis il baissa lentement les bras, étouffa un cri de rage et regarda de nouveau la tête coupée du frère Narev.
D’une voix vibrante d'indignation, il répéta les six mots qu'il venait de lire -tellement bas que seuls ceux qui se tenaient très près de lui l’entendirent.
«Avec les compliments de Richard Rahl.»
En silence, les officiers et les conseillers attendirent que leur maître donne des ordres.
Les narines agressées par une odeur épouvantable, Jennsen leva les yeux et vit que la tête, parfaitement conservée
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quelques instants plus tôt, se décomposait à vue d'œil. La chair partait en lambeaux, la mâchoire se décrochait et les lèvres se desserraient comme si le cadavre avait voulu pousser un dernier cri.
Comme tout le monde, y compris l'empereur, Jennsen recula d'un pas quand la peau éclata pour révéler les vers qui grouillaient dessous. Une langue noire jaillit d'entre les dents toujours blanches et les globes oculaires à demi liquéfiés glissèrent de leur orbite.
En quelques secondes, la décomposition venait de Faire l'œuvre qui aurait normalement dû lui prendre des mois...
—Un sort protégeait ce crâne, Excellence, dit sœur Perdita en avançant. Il a été conservé jusqu'à l'instant où vous avez récupéré le message coincé sous le calot. Dès lors, les lois de la nature ont repris le dessus.
Jagang jeta un regard noir à la Sœur de la Lumière.
—Ce sort de protection très complexe était conçu pour se dissiper à votre contact,
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Excellence, continua Perdita. Bref, ce message vous était destiné.
Un instant, Jennsen redouta que l'empereur lève son épée pour décapiter la femme - qui n'y était pourtant pour rien.
—Regardez, c'est elle ! cria soudain un officier en désignant une fenêtre du palais.
—Créateur bien-aimé..., souffla Sebastian, quand il tourna la tête et aperçut une silhouette derrière cette même fenêtre.
D'autres soldats crièrent qu'ils voyaient la Mère Inquisitrice.
Jennsen se dressa sur la pointe des pieds pour essayer de distinguer quelque chose, mais elle n'y parvint pas.
—Et là! cria un autre officier. Regardez, c'est le seigneur Rahl.
Jennsen en eut les sangs glacés. Après une si longue quête, cela paraissait impossible. Pourtant, c'était bien le sens des mots que l'homme venait de prononcer.
—Et maintenant, ils sont ensemble! cria un nouvel officier.
—Je les vois..., grogna Jagang. Je
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reconnaîtrais cette garce dans le recoin le plus sombre du royaume des morts. Et son mari l'accompagne. Jennsen aperçut seulement deux silhouettes qui passaient derrière une fenêtre.
Jagang leva son épée.
—Encerclez le palais pour qu'ils ne puissent pas sortir. (Il se tourna vers ses officiers:) Toutes les compagnies d'assaut avec moi! Et une dizaine de sœurs! Perdita, reste là avec les autres et ne laisse personne sortir.
Jagang chercha Jennsen du regard.
—Si tu veux saisir ta chance, ma petite chérie, viens avec moi! Alors que Sebastian et elle emboîtaient le pas à l'empereur, la jeune femme s'aperçut qu'elle avait d'instinct dégainé son couteau.
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