Chapitre premier
Chapitre 69
Chapitre 5
Réfugiée dans son enclos, Betty, la chèvre de Jennsen et de sa mère, ne cachait pas son déplaisir à l'idée de partager sa résidence avec un inconnu. Tandis que la jeune femme préparait un lit de paille pour son invité, Betty ronchonna d'abondance, sa courte queue s'agitant furieusement, et elle consentit à se calmer un peu uniquement lorsque sa maîtresse vint lui grattouiller les oreilles, lui caresser le poitrail et lui offrir une délicieuse moitié de carotte.
Sebastian se débarrassa de son sac et de son manteau, mais il garda la ceinture où pendaient ses toutes nouvelles armes. Déroulant sa couverture, il l'étendit sur le matelas de paille. Malgré l'insistance de Jennsen, il refusa de s'allonger pendant qu'elle allumait un feu de camp près de l'entrée de la grotte.
Alors qu'il l'aidait à empiler des brindilles, Jennsen vit qu'il transpirait de plus en plus. À l'évidence, il se sentait très
70
mal.
Il parvint pourtant à «peler» avec son couteau une petite branche encore verte, à entasser les lanières de fibres et à les embraser avec son briquet à amadou. Agenouillé devant les petites flammes, il souffla dessus jusqu'à ce qu'elles soient assez fortes pour se communiquer aux brindilles puis aux petites branches de sapin baumier à la fumée si odoriférante.
Jennsen avait prévu d'aller chercher un boulet de charbon chaud dans la cabane pour allumer le feu, mais son compagnon l'avait prise de vitesse. A le voir trembler, elle comprit qu'il avait hâte de se réchauffer un peu, même s'il était brûlant de fièvre.
Une délicieuse odeur de poisson grillé montait de la cabane. Quand le vent consentait à ne pas souffler pendant quelques secondes, Jennsen entendait les grésillements annonciateurs d'un véritable festin.
Les volailles s'étaient réfugiées au fond de la grotte et Betty, pleine d'espoir, ne
71
quittait pas Jennsen des yeux en se demandant si elle allait lui offrir une autre moitié de carotte.
La caverne était simplement une petite partie de la montagne dont un gros morceau de roche s'était détaché dans un très lointain passé. Comme si une dent géante était tombée d'une mâchoire tout aussi géante pour y laisser un trou béant. Aujourd'hui, des arbres poussaient entre toute une série de « dents», ainsi déracinées et disséminées sur le flanc du pic.
La grotte faisait à peine vingt pieds de profondeur, mais un contrefort rocheux, à l'entrée, la protégeait efficacement des intempéries. Grâce à cet auvent naturel, on était toujours au sec dans ce refuge.
La voûte était assez haute pour que Jennsen, pourtant d'une bonne taille, se tienne droite sans difficulté. À peine plus grand qu'elle, Sebastian n'avait pas besoin non plus de se pencher, et ses cheveux blancs hérissés sur son crâne ne frôlèrent pas la pierre quand il alla au fond de la
72
caverne ramasser un peu de petit bois. Les volailles caquetèrent, fort mécontentes qu'on les dérange, mais elles se tinrent prudemment le plus loin possible de l'intrus.
Jennsen s'agenouilla devant le feu, en face de Sebastian, et le regarda tandis qu'ils se réchauffaient tous deux les mains sur les flammes. Après une journée passée dehors, ce feu était une petite bénédiction. Mais l'hiver n'avait pas encore dit son dernier mot, et les pires semaines restaient encore à venir.
Jennsen tenta de ne pas trop penser que sa mère et elle allaient devoir quitter leur douillette cabane. Dès qu'elle avait vu les deux mots, sur le morceau de parchemin, elle avait su qu'une période de leur vie s'achevait...
—Tu as faim? demanda-t-elle à Sebastian.
—Je meurs de faim! répondit le jeune homme, l'air aussi avide que Betty lorsqu'on lui montrait une carotte.
A vrai dire, les délicieuses odeurs de
73
cuisson faisaient également gargouiller l'estomac de Jennsen.
—C'est très bien... Comme le dit ma mère, un malade qui n'a pas perdu l'appétit sera bientôt guéri.
—J'espère être remis dans un jour ou deux...
—Te reposer te fera du bien. (Jennsen dégaina son couteau.) Comme tu le sais, nous n'avons jamais accueilli personne ici. Donc, tu comprendras que nous prenions des précautions.
Elle lut dans le regard de Sebastian qu'il ne saisissait rien à son petit discours. Cela dit, il semblait trouver logique que les deux femmes se montrent prudentes.
Le couteau de Jennsen n'avait aucun rapport avec l'arme magnifique que portait le soldat d'Haran. Les deux fugitives n'avaient pas les moyens de s'offrir des merveilles de ce genre. Cette arme-là avait une garde en corne et une lame très fine -certes fragile, mais bien tranchante, parce que sa propriétaire l'aiguisait régulièrement.
74
Jennsen se fit une petite incision au creux du bras. Choqué, Sebastian parut vouloir protester. D'un regard glacial, Jennsen le dissuada d'aller plus loin dans cette voie.
Se rasseyant, il la regarda passer la lame dans le sang qui coulait de la petite plaie.
Jennsen riva son regard dans celui du jeune homme aux cheveux blancs, puis elle se leva, lui tourna le dos et approcha un peu plus de l'entrée de la grotte, où la pluie parvenait à détremper le sol.
Avec la lame ensanglantée, la jeune femme dessina d'abord un grand cercle dans la terre. Consciente que Sebastian ne la quittait pas des yeux, elle traça ensuite un carré à l’intérieur de ce cercle, puis un plus petit cercle à l'intérieur du carré.
En travaillant, Jennsen implora à voix basse les esprits du bien de guider sa main. Sebastian l'entendrait prier, elle le savait, mais il ne parviendrait pas à comprendre ce qu'elle disait. Soudain, elle s'avisa que ce serait pour lui la même expériences quelle vivait depuis toujours avec les voix qui
75
résonnaient dans sa tête. Parfois, quand elle dessinait le cercle extérieur, il lui semblait entendre la voix des morts murmurer son prénom...
Jennsen traça enfin une étoile à huit branches dont toutes les pointes traversaient le cercle intérieur, le carré et le cercle extérieur.
Quand elle eut terminé, elle leva les veux et vit que sa mère se tenait devant elle comme si elle s'était matérialisée dans le diagramme pour être illuminée par la lueur du feu. Avec l'aura que lui conféraient les flammes elle ressemblait davantage à un esprit qu'à une femme, si belle soit-elle
—Sais-tu ce que représente ce dessin, jeune homme? demanda-t-elle d'une voix à peine plus forte qu'un murmure.
Sebastian leva la tète, fixa intensément la mère de Jennsen - presque tous les gens réagissaient ainsi quand ils la voyaient pour la première fois- et secoua la tète.
—C'est une Grâce... Ceux qui ont le don en dessinent depuis des milliers d'années. Certains disent que la première fut tracée
76
le jour même de la Création. Le cercle extérieur représente la frontière du royaume des morts, sur lequel règne le Gardien. Le cercle intérieur symbolise le monde des vivants, et le carré incarne le voile qui sépare la vie de la mort - en les touchant parfois toutes les deux. L'étoile est l'image de la Lumière du Créateur, qui resplendit partout et à tout instant.
Alors que la mère de Jennsen se dressait devant lui, le dominant dans la lueur des flammes, Sebastian n'osa pas émettre l'ombre d'un commentaire.
—Ma fille a dessiné cette Grâce pour veiller sur toi pendant que tu te reposeras -et pour nous protéger. Un diagramme identique est tracé devant la porte de notre maison. Traverser ces symboles sans notre autorisation ne serait pas très sage, jeune homme...
—Je comprends, dame Daggett, dit Sebastian, toujours très calme. (Il tourna la tète vers Jennsen et eut l'ombre d'un sourire.) Tu es une femme surprenante, Jennsen Daggett! Et pleine de mystère... Ce
77
soir, je dormirai sur mes deux oreilles...
—Et très profondément, dit dame Daggett. En plus du repas, je t'apporte des herbes qui t'aideront à trouver le repos.
Le plat de poissons frits dans la main gauche, dame Daggett prit le poignet de Jennsen de la main droite et la fit s'asseoir à côté d'elle devant le feu, juste en face de Sebastian.
A voir l'expression grave et concentrée du jeune homme, la « démonstration» semblait avoir eu l'effet recherché.
Dame Daggett sourit discrètement à sa fille, qui s'en était merveilleusement bien sortie. Puis elle offrit du poisson à Sebastian et s'adressa de nouveau à lui:
—Jeune homme, je voudrais te remercier d'avoir aidé Jennsen, aujourd'hui...
—Appelez-moi Sebastian, je vous en prie...
—C'est ton prénom, effectivement, si j'en crois ma fille...
—J'ai été très heureux de l'aider. Pour être franc, c'était également très bon pour moi. Je détesterais que des soldats d'harans
78
se lancent à mes trousses.
—Le premier morceau de poisson, dit dame Daggett, est saupoudré d'herbes qui t'aideront à dormir.
De la pointe de son couteau, Sebastian s'empara de la tranche spécialement préparée pour lui. Après avoir essuyé la lame de son propre couteau sur sa jupe, Jennsen se servit également.
—Ma fille m'a dit que tu n'es pas originaire de D' Hara.
—Et c'est la vérité.
—J'ai du mal à le croire... Notre pays est entouré par une frontière infranchissable. Je n'ai jamais entendu dire que quelqu'un ait pu un jour entrer ou sortir du royaume. Comment aurais-tu fait?
Sebastian souffla sur le morceau de poisson, attendit un peu puis le mordit à belles dents.
—Depuis combien de temps vous cachez-vous dans cette forêt demanda-t-il quand il eut avalé sa première bouchée. Sans voir personne ni entendre de nouvelles??
—Cela fait des années...
79
—Dans ce cas, je comprends que vous ne soyez pas au courant. Eh bien, sachez que la frontière n'existe plus, désormais...
Jennsen et sa mère encaissèrent en silence cette incroyable nouvelle. Et sans avoir besoin de se consulter, elles entrevirent immédiatement les possibilités qui s'offraient à elles.
Pour la première fois de sa vie, Jennsen avait une chance de s'enfuir. Un rêve qu'elle croyait irréalisable était peut-être à portée de sa main. Après des années d'errance, sa mère et elle allaient pouvoir se reposer un peu...
—Sebastian, dit dame Daggett, pourquoi as-tu aidé Jennsen aujourd'hui?
—Parce que j'aime être utile aux gens... Votre fille était terrifiée par le soldat, même mort, et je l'ai trouvée jolie... (Le jeune homme sourit.) Du coup, j'ai volé à son secours. De plus, il faut avouer que je ne porte pas les militaires d'harans dans mon cœur. (Dame Daggett lui tendant le plat. il se resservit avec joie.) Chères amies, je crains de m'endormir comme une masse
80
dans très peu de temps. Si vous entriez dans le vif du sujet.
—Nous sommes traquées par les soldats d'harans.
—Pourquoi?
—Tu le sauras une autre nuit, Sebastian... Enfin, peut-être, selon ce qui résultera de notre conversation. Pour l'heure, une seule chose compte: on nous traque, et Jennsen est visée davantage que moi. Si les soldats nous capturent, elle sera assassinée
Dit comme cela, songea Jennsen, c'était d'une simplicité trompeuse. Mais il lui réservait un sort bien plus terrible qu'un banal assassinat. Avec ce qu'il lui ferait subir, la mort apparaîtrait comme une délivrance.
—Je n'aime pas cette idée, dit Sebastian.
—Dans ce cas, fit dame Daggett, nous avons au moins un point commun...
—Maintenant, je comprends pourquoi vous aimez tant vos couteaux, toutes les deux.
—C'est effectivement pour ça que nous y
81
tenons tellement, confirma dame Daggett.
—Donc, résuma Sebastian, vous redoutez que des soldats d'harans vous trouvent. Mais ce pays pullule de militaires. Celui d'aujourd'hui vous a terrorisées toutes les deux, dirait-on. Pour quelle raison particulière?
Ravie que sa mère se charge de la conversation, Jennsen ajouta un peu de bois dans le feu. Dans son coin, Betty bêlait pour avoir une carotte - ou un peu d'attention. Au fond de la grotte, les volailles protestaient bruyamment contre la lumière et le bruit.
—Jennsen, dit dame Daggett, montre à Sebastian le morceau de parchemin que tu as trouvé sur le soldat mort.
Stupéfiée, la jeune femme attendit que sa mère lui confirme d'un regard qu'elle était disposée à courir tous les risques pour fuir D'Hara.
—Je l'ai découvert dans la poche du cadavre, dit-elle en sortant de sa poche la note qu'elle tendit à Sebastian. Juste avant ton arrivée...
82
Le jeune homme aux cheveux blancs déplia le morceau de parchemin, le lissa entre le pouce et l'index et jeta un regard soupçonneux aux deux femmes. Puis il baissa les yeux sur les deux mots écrits en lettres capitales.
—Jennsen Lindie, lut-il à voix haute. Je ne comprends pas... Qui est Jennsen Lindie?
—Moi, dit Jennsen. Enfin, je l'étais à une époque...
—Pardon? Désolé, mais je ne comprends pas.
—C'était mon nom, il y a quelques années, quand je vivais très loin au nord d'ici. Ma mère et moi, nous nous déplaçons sans cesse pour ne pas être capturées. Chaque fois que nous nous installons quelque part, nous changeons de nom ou de prénom - ou nous intervertissons l'un et l'autre - pour ne pas risquer d'être reconnues.
—Alors, vous ne vous appelez pas vraiment Daggett?
—Non.
83
—Et quel est votre véritable nom de famille?
—Cela aussi, tu l'apprendras un autre soir, dit dame Daggett d'un ton assez catégorique pour que le débat soit clos. Une seule chose compte: ce soldat mort avait sur lui un ancien nom de Jennsen. Ça ne peut rien présager de bon.
—Justement, dit Sebastian, c'est un ancien nom. Maintenant, vous vous appelez Daggett et personne ne vous con naît sous le patronyme de Lindie.
Voyant sa mère se pencher sur le jeune homme aux cheveux blancs, Jennsen devina qu'elle le foudroyait du regard, et qu'il devait se sentir très mal à l'aise. Dame Daggett, comme il l'appelait, pouvait dévisager les gens d'une façon qui leur glaçait les sangs.
—Ce n'est peut-être plus notre nom, mais cet homme l'avait sur lui et il rôdait non loin de notre cachette actuelle. D'une manière ou d'une autre, il avait dû établir un lien entre ce nom et nous. Lui, ou plus probablement son maître, d'ailleurs... Et à
84
présent, on nous cherche dans les environs.
Sebastian détourna le regard et prit une profonde inspiration.
—Je vois ce que vous voulez dire..., fit-il avant de se réattaquer à son morceau de poisson.
—Ce soldat mort n'était sûrement pas seul..., dit dame Daggett. En l'enterrant, Jennsen et toi avez gagné du temps, puisque ses camarades ne sauront pas ce qui lui est arrivé. C'est notre seul avantage, et nous devons en profiter en filant avant que le piège se referme sur nous. Demain à l'aube, Jennsen et moi partirons d'ici.
—Vous êtes sûre que c'est la bonne solution? demanda Sebastian. Vous avez un foyer, dans cette forêt, et personne ne peut vous trouver. Si je n'avais pas vu Jennsen près du mort, je ne me serais jamais douté que deux femmes vivaient dans le coin. Les soldats ne vous débusqueront pas. Alors, pourquoi abandonner un refuge si agréable?
—Parce que nous tenons à rester vivantes, répondit dame Daggett. Je
85
connais l'homme qui nous traque. Depuis des millénaires, sa lignée persécute et égorge des innocents. Il ne renoncera pas. Si nous restons, il nous trouvera un jour ou l'autre. Fuir est notre seul espoir.
Dame Daggett tirade sa ceinture le couteau à garde d'argent.
—Le «R» gravé sur le manche, dit-elle, est l'emblème de la maison Rahl. Le seigneur Rahl, l'homme qui nous persécute, doit avoir offert cette arme à un soldat particulièrement... méritant. Je ne veux pas d'un couteau donné à un monstre par un autre monstre.
Sebastian baissa les yeux sur le couteau mais ne s'en empara pas. Puis il jeta aux deux femmes un regard plein de férocité et de détermination qui surprit Jennsen et lui glaça les sangs.
—Chez moi, nous trouvons très bien d'utiliser contre un ennemi un objet auquel il tient ou qu'il a offert à une personne chère.
Jennsen n'avait jamais entendu quelqu'un tenir un discours pareil. Elle
86
remarqua que sa mère ne bougeait pas, l'arme toujours dans la main...
—Je ne...
—Voulez-vous retourner contre lui un couteau qu'il vous a involontairement remis? demanda Sebastian. Ou préférez-vous rester des victimes?
—Que veux-tu dire? demanda Jennsen.
—Pourquoi ne le tuez-vous pas?
Dame Daggett parut moins étonnée que sa fille par cette suggestion.
—Nous ne pouvons pas, répondit-elle, parce que cet homme est trop puissant. Il est protégé par des milliers de soldats ordinaires et des centaines de «spécialistes» comme celui que vous avez enterré aujourd'hui. De plus, des sorciers veillent sur sa sécurité. Deux pauvres femmes ne peuvent pas s'attaquer à lui.
Sebastian ne parut pas convaincu par ce discours.
—Il ne renoncera pas tant qu'il ne vous aura pas tuées, dit-il. (Il brandit le morceau de parchemin.) En voilà la preuve. Rien n'arrêtera cet homme. Alors, pourquoi ne
87
pas le frapper la première, dame Daggett? Un bon moyen de sauver votre fille, pas vrai? Préférez-vous vraiment continuer à fuir et attendre le jour où il vous capturera?
—Et comment pourrions-nous assassiner le seigneur Rahl, d'après toi? demanda la mère de Jennsen, très agacée.
Avant de répondre, Sebastian piqua un nouveau morceau de poisson au bout de son couteau.
—Pour commencer, gardez ce couteau! C'est une arme bien supérieure aux vôtres. Retournez contre votre ennemi les objets qui lui appartiennent. Refuser cette lame revient à rendre service à Rahl, pas à Jennsen...
Dame Daggett ne broncha pas plus qu'une statue de marbre.
Jennsen n'avait jamais entendu quelqu'un parler comme Sebastian. Après l'avoir écouté, on ne voyait plus les choses de la même façon.
—Ce que tu dis est logique, il faut l'avouer, déclara daine Daggett. Tu m'as ouvert les veux, Sebastian. Enfin, à demi...
88
Je connais trop le seigneur Rahl pour tenter de l'assassiner, comme tu le proposes. Au mieux, ce plan serait un suicide, et au pire, il reviendrait à entrer dans le jeu de notre bourreau. Mais je garderai le couteau, et je penserai à l'utiliser pour me défendre et protéger ma fille. Sebastian, merci d'avoir été la voix de la raison alors que je m'entêtais à faire la sourde oreille.
—Je suis content que vous gardiez l'arme, dit le jeune homme. (Il goba son bout de poisson et le savoura un moment.) J'espère qu'elle vous sera utile... (Du dos de la main, il essuya la sueur qui ruisselait sur son front.) Si vous ne voulez pas essayer de tuer Rahl, qu'envisagez-vous de faire pour rester en vie? Fuir jusqu'à la fin de vos jours?
—Tu as dit que la frontière n'existait plus. Je propose que nous quittions D'Hara pour vivre dans un pays où Darken Rahl ne pourra pas nous atteindre.
Sebastian se servit un nouveau morceau de poisson puis leva les yeux sur dame Daggett.
89
—Darken Rahl? Cet homme est mort...
Jennsen en fut sonnée. Depuis toujours, elle fuyait Darken Rahl, se réveillant presque chaque nuit d'un cauchemar où elle voyait ses yeux bleus de prédateur se river sur elle. Combien de fois avait-elle imaginé qu'il lui bondissait dessus sans qu'elle puisse se défendre? Y avait-il eu un jour, depuis toutes ces années, où elle n'avait pas pensé aux tortures qu'il lui infligerait s'il parvenait à s'emparer d'elle? Un soir où elle n'avait pas imploré en vain les esprits du bien de la débarrasser de son bourreau et de ses séides?
Pour elle, Darken Rahl était un être quasiment immortel, comme le mal lui-même. Et voilà qu'il n'était plus?
—Mort, Darken Rahl? C'est impossible..., souffla-t-elle, des larmes de soulagement ruisselant sur ses joues.
En même temps, elle se sentait oppressée, comme si son cœur venait d'être pris dans un étau.
—Et pourtant, c'est la stricte vérité, dit Sebastian. Darken Rahl est mort il y a deux
90
ans, d'après ce que j'ai entendu dire...
—Alors ce n'est plus lui qui nous menace, dit Jennsen. Mais s'il ne règne plus sur D'Hara...
—Son fils l'a remplacé, acheva Sebastian.
—Son fils? répéta Jennsen, comprenant dans quel nouvel étau était pris son cœur.
—Rien n'a changé, dit dame Daggett. Parfaitement calme et résignée Le seigneur Rahl nous traque, comme avant, et il continuera jusqu'à la fin des temps. Immortel comme le mal lui-même.
—Le nouveau seigneur se nomme Richard, dit Sebastian. Richard Rahl... Ainsi, Jennsen connaissait maintenant le nom de son bourreau.
Une idée terrifiante lui traversa l'esprit. Jusque-là, elle n'avait jamais entendu la voix murmurer autre chose que son nom et le mot «renoncer». Mais quelques heures plus rôt, elle avait exigé qu'elle renonce à sa chair et à sa volonté.
Si c'était bien la voix de son poursuivant, comme le pensait sa mère, le nouveau
91
seigneur Rahl devait être encore plus puissant et maléfique que son père. Serait-il simplement possible de fuir un tel monstre?
—Ce Richard Rahl, dit dame Daggett, cherchant à faire le tri dans une cataracte de nouvelles, est monté sut le trône après la mort de son père?
Le regard brillant soudain de rage, Sebastian se pencha vers la mère de Jennsen.
—Richard Rahl règne sur D'Hara depuis qu'il a assassiné son père pour prendre le pouvoir. Et si vous êtes encline à penser qu'il est moins dangereux que son géniteur, permettez-moi de vous détromper en vous apprenant une nouvelle de plus : c'est Richard Rahl qui a détruit la frontière et les Tours de la Perdition!
Jennsen ne dissimula pas qu'elle n'y comprenait plus rien.
—Mais pourquoi a-t-il fait ça? En agissant ainsi, il ouvre une voie d'évasion aux gens qu'il persécute en D'Hara...
—Certes, mais il s'en fiche, car cela lui
92
permet d'exercer sa tyrannie sur des pays qui étaient hors de portée de son père. (Sebastian se frappa la poitrine du poing.) Ce chien veut conquérir ma terre natale! Richard Rahl est fou. D'Hara ne lui suffit plus: il veut dominer le monde.
Dame Daggett baissa les yeux sur les flammes et soupira d'accablement.
—J'ai toujours cru - ou plutôt espéré, je crois - que la mort de Darken Rahl serait une chance pour nous. Le morceau de parchemin que Jennsen a trouvé aujourd'hui sur le soldat mort prouve que le fils est encore pire que le père. Je m'étais fait des illusions... Darken Rahl n'était jamais parvenu à nous serrer de si près...
Après avoir eu une bouffée d'espoir éphémère. Jennsen se sentait plus terrifiée et désespérée que jamais. Voir qu'il en allait de même pour sa mère lui brisait le cœur.
—Je garderai le couteau, dit dame Daggett d’un ton qui trahissait à quel point elle redoutait le nouveau seigneur Rahl.
—Parfait, dit Sebastian.
93
Dans les flaques d'eau, devant l'entrée de la grotte, les gouttes de pluie faisaient éclater en improbables arcs-en-ciel les reflets de la lumière dansante qui filtrait de la cabane. Dans un ou deux jours, l'eau serait glacée partout et voyager deviendrait un peu plus facile s'il cessait de pleuvoir.
—Sebastian, dit Jennsen, crois-tu... Eh bien, crois-tu nous ayons une chance de quitter D'Hara? Peut-être pour aller dans ton pays, aussi loin que possible de ce monstre...
—C'est envisageable, oui... Mais tant que Richard Rahl vivra, rien ni personne ne sera hors de sa portée. Vous devez le savoir...
Dame Daggett glissa le superbe couteau à sa ceinture puis croisa les mains autour de ses genoux.
—Merci, Sebastian, tu nous as beaucoup aidées... A force de nous cacher, nous vivions dans l'obscurité et tu nous auras apporté un peu de lumière.
—Désolé de ne pas avoir eu de meilleures nouvelles...
94
—La vérité est précieuse, car elle nous aide à savoir que faire... (Dame Daggett sourit à sa fille.) Jennsen s'acharne depuis toujours à découvrir la vérité sur tout, et je ne lui ai jamais menti, même et surtout quand cela l'aurait protégée. La vérité est la meilleure arme possible lorsqu'on se bat pour survivre, c'est aussi simple que ça.
—Si vous ne voulez pas tenter de le tuer pour qu'il ne vous menace plus, dit Sebastian, vous pourriez imaginer un plan pour détourner de Jennsen l'attention du seigneur Rahl.
Dame Daggett secoua la tête.
—Les choses sont bien plus compliquées que tu ne le penses, et nous ne pouvons pas tout te dire ce soir. Sache que notre ennemi ne renoncera jamais. Tu ne peux pas comprendre jusqu'à quelles extrémités ira le seigneur Rahl - quel que soit son prénom- pour se débarrasser de Jennsen.
—Dans ce cas, vous feriez peut-être bien de filer, toutes les deux...
—Nous aideras-tu à fuir D'Hara? demanda daine Daggett. Sebastian prit le
95
temps de réfléchir à sa réponse.
—Si c'est possible, je veux bien essayer... Mais une fois encore, sachez que vous ne trouverez aucun refuge sûr. Pour être libres, vous devrez tuer cet homme.
—Je n'ai pas l'âme d'un assassin, déclara Jennsen, très calme, comme si elle avouait simplement son impuissance face à un adversaire qui ne reculait devant rien. Je veux vivre, mais commettre un crime n'est pas dans ma nature. Me défendre, oui, ruer de sang-froid, sûrement pas! C'est triste à dire, mais je ne suis pas à la hauteur du seigneur Rahl, qui a le meurtre dans le sang.
Sebastian chercha le regard de Jennsen et le soutint froidement.
—Tu serais surprise de ce que peut faire un être humain, quand on lui fournit les bonnes motivations...
Dame Daggett leva une main pour interrompre cette conversation fumeuse. En digne femme de tête, elle refusait de perdre son temps en spéculations philosophiques.
96
—Pour le moment, l'important pour nous est de fuir. Les séides du seigneur Rahl sont bien trop près de nous. D'après sa description, et l'arme qu'il portait, le soldat mort devait appartenir à un quatuor.
—Un quoi? demanda Sebastian.
—Une équipe de quatre tueurs... Quand la cible a beaucoup de valeur et ne se laisse pas attraper facilement, il arrive que plusieurs quatuors la traquent. Jennsen entre bien entendu dans cette catégorie de proies.
—Pour quelqu'un qui se cache depuis des années, dit Sebastian, vous savez beaucoup de choses sur ces «quatuors». Dame Daggett, vous êtes sûre de vos informations?
—Quand j'étais jeune, je vivais au Palais du Peuple, mon garçon, et j'ai souvent vu les tueurs que Darken Rahl lançait sur la piste de ses ennemis. Ce sont des brutes dont tu ne peux même pas imaginer la perversité.
—Eh bien, fit Sebastian, mal à l'aise, je suppose que vous en savez plus long que
97
moi... (Il bâilla et s'étira.) Vos herbes agissent déjà, dame Daggett, et cette fièvre m'a épuisé. Après une bonne nuit de sommeil, je suis prêt à vous aider, votre fille et vous, à quitter D'Hara pour aller dans l'Ancien Monde, si c'est ce que vous voulez.
—C'est notre désir, oui... (Dame Daggett se leva.) Finissez le poisson, mes enfants... (Alors qu'elle gagnait la sortie, elle caressa la nuque de Jennsen.) Je vais préparer nos affaires... Enfin, tout ce que nous pourrons emporter...
—Je te rejoindrai dès que j'aurai couvert le feu, maman...
98