Chapitre premier
Chapitre 1134
Chapitre 48
Sur les talons de Jagang, Jennsen gravit les marches de marbre flanquées de fabuleuses colonnes. Tout au long de cette ascension, la main rassurante de Sebastian resta posée sur son dos.
Autour des deux jeunes gens, des guerriers aux yeux brillants de sauvagerie montaient souplement l'escalier.
Les hommes des compagnies d'assaut étaient équipés d'une cuirasse couverte par une cotte de mailles. Brandissant dans une main une épée courte, une hache de guerre ou un fléau d'armes, ils tenaient dans l'autre une rondache munie au centre de plusieurs pointes qui pouvaient se révéler plus dangereuses encore que leur lame. Leur ceinture et leurs diverses bandoulières étaient hérissées de clous, afin qu'il soit très difficile de les attraper par là quand on les affrontait au corps à corps.
Mais existait-il au monde quelqu'un d'assez téméraire pour se dresser devant
1135
de pareilles machines à tuer?
En rugissant comme des fauves, les premiers soldats défoncèrent les portes du palais à coups d'épaule sans même prendre le temps de vérifier si elles étaient ouvertes. Voyant voler vers elle des échardes, Jennsen leva un bras pour se protéger les yeux et le visage.
Les guerriers de l'Ordre déboulèrent dans un grand hall de marbre éclairé par de hautes fenêtres munies de vitraux bleus. Sans s'arrêter pour admirer les belles colonnades, les conquérants s'engagèrent dans l'escalier qui menait au premier étage, où ils avaient aperçu la Mère Inquisitrice et le seigneur Rahl.
Assourdie par le vacarme des centaines de bottes qui martelaient dalles, Jennsen avait du mal à contenir son excitation. Était-il possible elle soit à quelques minutes de la fin d'un cauchemar? Un seul coup de couteau, puissant et décisif, la libérerait-il de son esclavage? Elle devait le faire, et elle était la seule à pouvoir le faire, parce qu'elle était invincible.
1136
Etre sur le point de tuer un homme ne la gênait presque pas. En gravissant les marches, elle pensait exclusivement au mal que lui avait fait Richard Rahl Ce monstre ne s'était d'ailleurs pas attaqué qu'à elle, et il était plus que temps d'en débarrasser l'univers.
Avançant toujours aux côtés de sa compagne, Sebastian avait dégainé son épée. Une dizaine de colosses conduits par l'empereur en personne précédaient les deux jeunes gens, et des centaines de soldats d'élite résolus à verser le sang impur de l'ennemi les suivaient en compagnie d'un petit détachement de Sœurs de la Lumière.
En haut de l'escalier, les hommes de tête s'arrêtèrent net, leurs bottes crissant sur le parquet en chêne ciré.
Jagang sonda le couloir, à droite et à gauche.
Une des sœurs le rejoignit.
—Excellence..., fit-elle, le souffle court, ça n'a pas de sens! L'empereur foudroya la magicienne du regard.
1137
—Excellence, insista la sœur, pourquoi les deux chefs ennemis, essentiels pour leur cause, seraient-ils seuls dans ce palais? Nous n'avons pas aperçu l'ombre d'un garde devant les portes. C'est absurde, je ne le dirai jamais assez!
Même si elle brûlait d'envie d'en finir avec le seigneur Rahl, Jennsen dut admettre que la femme avait raison. C'était ridicule.
—Qui t'assure qu'ils sont seuls? demanda Jagang. Leur foutue magie peut encore nous réserver des surprises. Tu en sens dans l'air?
L'empereur avait raison de s'inquiéter, bien entendu. Mille soldats en armes pouvaient les attendre derrière la porte d'une grande salle, dissimulés par on ne savait quel sortilège. Mais cette éventualité ne semblait pas très probable. Car s'il y avait eu des défenseurs, ils auraient sans doute tout fait pour empêcher les conquérants d'entrer.
—Non, répondit la sœur, je ne sens rien... Mais la sorcellerie peut frapper en
1138
un éclair. Excellence, vous vous mettez inutilement en danger. Il est périlleux de poursuivre des adversaires pareils quand la situation est si trouble...
La femme aurait volontiers ajouté qu'agir ainsi était idiot, mais elle préféra s'en abstenir.
N'accordant déjà plus d'attention à la sœur, Jagang fit signe à une dizaine d'hommes de partir vers la gauche. Puis il en envoya autant sur la droite. D'un claquement de doigts, il signifia qu'une Sœur de la Lumière devait accompagner chaque groupe.
—Tu réfléchis comme un jeune officier qui sort à peine de l'école militaire, dit-il à la sœur. La Mère Inquisitrice est dix fois plus intelligente et rusée que tu le penses. Quand elle tend un piège, il est extrêmement compliqué. Tu l'as vu à plusieurs reprises dans cette campagne. Cette fois, je ne me laisserai pas avoir.
—Si elle est géniale, pourquoi serait-elle seule ici avec son mari? demanda Jennsen quand elle comprit que la sœur avait trop
1139
peur pour continuer le débat. Pourquoi s'exposerait-elle ainsi?
—Tu connais une meilleure cachette qu'une cité déserte? rétorqua Jagang. Ou qu'un palais vide? S'il y avait eu des gardes, ça nous aurait alertés.
—Mais pourquoi la Mère Inquisitrice et le seigneur Rahl se cacheraient-ils ici?
—Parce que la fin est proche pour eux... Ils le savent, et ce sont des lâches. Pour éviter d'être capturés, les gens aux abois reviennent souvent chez eux, afin de se terrer dans un endroit qu'ils connaissent. (Un pouce glissé dans sa ceinture, Jagang regarda autour de lui.) C'est le foyer de cette chienne... Quand tout s'écroule, les criminels comme elle pensent à sauver leur peau, et ils se fichent de ce qui arrivera au reste de l'humanité.
Bien que Sebastian la tirât discrètement en arrière pour lui signifier d'en rester là, Jennsen ne put s'empêcher d'insister.
—S'ils se cachent, pourquoi se laissent-ils voir derrière toutes les fenêtres? Oui, expliquez-moi en quoi ça les aide à rester
1140
en sécurité?
—Ce sont des monstres! explosa Jagang. Ils voulaient me voir découvrir la tête de Narev. Ils ont tué puis mutilé un grand homme, et ça les amuse! Dans leur perversité, ils se réjouissent de cet acte abominable.
—Mais...
—Allons-y! cria l'empereur à ses hommes.
Tandis qu'il s'élançait dans le couloir, Jennsen prit Sebastian par le bras pour l'empêcher de suivre le mouvement.
—Tu crois vraiment que ce sont eux? Tu es un brillant stratège. Franchement, tu penses qu'un comportement pareil aurait un sens?
Sebastian regarda dans quelle direction s'éloignaient l'empereur et son détachement, puis il se tourna vers sa compagne, les yeux brillants de colère.
—Jennsen, tu veux tuer le seigneur Rahl, et tu as peut-être ta chance...
—Mais je ne vois pas pourquoi...
—Assez! Pour qui te prends-tu, à la fin?
1141
Tu crois en savoir plus long que tout le monde?
—Sebastian, je...
—Je ne peux pas répondre à toutes tes questions! C'est pour ça que nous sommes ici.
Jennsen avala la boule qui s'était formée dans sa gorge.
—Je m'inquiète pour toi et pour l'empereur, c'est tout... Je ne voudrais pas que vous finissiez comme le frère Narev.
—Durant une guerre, il faut ourdir des plans, mais aussi saisir les occasions quand elles se présentent. Cela implique de prendre des risques, donc d'agir parfois d'une façon qui peut sembler stupide. Inversement, la Mère Inquisitrice et le seigneur Rahl ont peut-être commis une énorme erreur en croyant bien faire. Quand un ennemi se trompe, il faut savoir en tirer parti. Lors d'un conflit, le vainqueur est souvent celui qui attaque et qui pousse au maximum son avantage. Bref, on n'a pas toujours le temps de réfléchir au moindre détail.
1142
Jennsen rougit de confusion. Qui était-elle pour donner des leçons de tactique à un stratège de l'empereur Jagang?
—Sebastian, je voulais simplement...
Ivre de colère, le jeune homme aux cheveux blancs prit sa compagne par le devant de sa robe et la tira vers lui.
—Vas-tu gaspiller ce qui sera peut-être ta seule chance de venger ta mère? Si Richard Rahl est assez idiot pour être ici -ou s'il a imaginé un plan qui nous dépasse -, qu'éprouveras-tu quand tu découvriras que tu as manqué l'occasion de lui transpercer le cœur?
Jennsen frissonna à cette idée. Si Sebastian avait raison, et qu'elle ait discutaillé au lieu de poursuivre son ennemi...
—Ils sont là! lança soudain une voix au fond du couloir.
C'était celle de Jagang. Au milieu d'un groupe de soldats, il agitait son épée en criant:
—Attrapez-les! Attrapez-les!
Sebastian prit Jennsen par le poignet, la
1143
força à se tourner et l'entraîna avec lui dans le corridor.
La jeune femme ne résista pas. À présent, elle était honteuse d'avoir voulu enseigner la stratégie à des hommes qui savaient tout de la guerre. Pour qui se prenait-elle, en effet? Elle n'était rien du tout!
Un grand homme lui donnait une chance de briller, et elle discutaillait bêtement? Quelle idiote!
Alors que son compagnon et elle passaient devant de hautes fenêtres - celles où la Mère Inquisitrice et le seigneur Rahl s'étaient récemment montrés -, quelque chose attira l'attention de Jennsen. Elle tira sur le bras de Sebastian pour qu'il s'arrête.
—Regarde!
L'air agacé, le jeune homme aux cheveux blancs consentit à jeter un coup d'œil dehors.
Dans les jardins du palais, des dizaines de milliers de cavaliers avaient formé les rangs. Apparemment, ils s'apprêtaient à attaquer, épées au clair et lances brandies.
1144
Un cri de guerre monta d'innombrables gorges, et la charge commença.
Jennsen en resta bouche bée. C'était un spectacle grandiose, à un détail près: il n'y avait personne en face de ces hommes qui galopaient vers la gloire et le sang.
Absolument personne!
La jeune femme pensa que les cavaliers allaient sortir du palais.
Au fond, ils allaient peut-être intercepter une force ennemie qu'elle ne voyait pas approcher de là où elle était.
Mais au milieu des jardins, la charge se brisa net comme si elle venait de percuter un mur invisible.
Ou un ennemi bardé d'acier.
L'onde de choc fit trembler les vitraux de la fenêtre.
Jennsen ne parvint pas à en croire ses yeux. Elle essaya de réfléchir, mais ce qu'elle voyait n'avait aucun sens. Pour être franche, elle n'y aurait pas cru s'il n'y avait pas eu le bruit et le sang...
Des hommes et des chevaux éventrés... D'autres bêtes, derrière, qui s'écroulaient
1145
et se brisaient les jambes...
Des têtes et des bras volaient dans les airs comme si une épée ou une hache venait de les couper net.
Les agresseurs, repoussés par des coups d'une violence formidable, mouraient la poitrine défoncée ou le crâne explosé. La cavalerie vêtue de noir de l'Ordre Impérial n’était désormais plus qu'une masse rougeâtre. Un massacre si terrible que l'herbe et la terre se teintaient d'écarlate.
Plus un cri de guerre ne retentissait. En revanche, les blessés qui tentaient de ramper à l'abri hurlaient de douleur ou appelaient leur mère comme des enfants. Mais pour eux, il n'y avait plus d'espoir. Seule la mort mettrait un terme à leur souffrance.
Jennsen regarda Sebastian et vit sur son visage le reflet de sa propre stupéfaction. Avant qu'elle ou son compagnon aient pu dire un mot, le palais entier vibra comme s'il avait été frappé par la foudre. Une seconde plus tard, le couloir s'emplit de fumée.
1146
Des flammes fondaient sur les deux jeunes gens. Prenant Jennsen par la main, Sebastian l'entraîna dans un couloir latéral qui s'éloignait de la fenêtre.
La langue de feu dévasta le corridor, enflammant les tentures et les guéridons.
Dès que cet ouragan embrasé fut passé, Jennsen et Sebastian, arme au poing, coururent dans la direction où était allé l'empereur un peu plus tôt.
La jeune femme oublia toutes ses objections et ses questions. Désormais, une seule chose comptait: Richard Rahl était là, et elle devait l'abattre. Enfin, elle tenait sa vengeance!
La voix l'encourageait à agir. Cette fois, elle ne tenta pas de la réduire au silence, mais la laissa stimuler sa soif de sang et son besoin de tuer.
Les deux jeunes gens coururent dans le corridor, arrivèrent au bout, s'engagèrent dans un nouveau couloir et ralentirent le pas. Ici, le parquet et les murs étaient rouges de sang, comme si...
Oui, il y avait bien eu un massacre. Près
1147
de cinquante soldats d'élite gisaient sur le sol, tous brûlés et certains éventrés par des éclats de bois ou de verre. Le visage de ces malheureux n'était plus qu'une bouillie sanglante, et des côtes brisées jaillissaient de leur poitrine, transperçant jusqu'à leur épaisse cuirasse. Des armes étaient éparpillées un peu partout sur un lit noirâtre d'entrailles encore fumantes. De loin, on aurait pu croire qu'il s'agissait d'anguilles ou de serpents morts, mais ces immondices étaient bien des intestins humains.
Une des Sœurs de la Lumière avait péri avec les soldats. Elle était quasiment coupée en deux, ses yeux grands ouverts exprimant une surprise infinie.
Suffoquant à cause de l'odeur du sang et des multiples déjections. Jennsen suivit Sebastian, qui marchait entre les cadavres en prenant soin de ne pas glisser sur des tripes ou sur une flaque de sang.
Le spectacle était tellement atroce qu'il ne se grava pas dans l'esprit de Jennsen et ne l'atteignit pas en profondeur. Se
1148
déplaçant comme dans un rêve, elle n'avait pas le sentiment que ce qu'elle voyait existait pour de bon.
Quand ils eurent dépassé le charnier, Sebastian et sa compagne suivirent une traînée de sang qui les entraîna dans un autre couloir. Devant eux, mais assez loin, des hommes criaient.
Jennsen fut soulagée de reconnaître la voix de l'empereur au milieu d'une dizaine d'autres.
—Messire! appela un homme debout sur le seuil d'une pièce. Messire, par là!
Sebastian s'arrêta, étudia rapidement le soldat puis entraîna Jennsen dans une immense pièce au sol couvert d'un tapis aux motifs géométriques rouges et ocre. Ici, de riches tentures pendaient devant les fenêtres, et le mobilier - des divans, des fauteuils et des tables basses - évoquait un somptueux salon ou une antichambre géante - mais dans ce cas, à quoi pouvait ressembler la salle attenante?
Sebastian et Jennsen rejoignirent le soldat qui se tenait debout devant une
1149
porte, à l'autre extrémité de la vaste pièce.
—C'est elle! cria l'homme. Dépêchez-vous! C'est elle et je viens juste de la voir passer.
Le souffle court, son épée pointée vers le sol comme s'il avait eu du mal à la tenir droite, le soldat jeta un coup d'œil dehors -apparemment, dans un nouveau couloir, pas une autre salle.
Un instant avant que Jennsen et Sebastian l'aient rejoint, il y eut un bruit sourd. Lâchant son arme, le soldat plaqua une main sur sa poitrine, écarquilla les yeux et s'écroula. Alors qu'il ne portait aucun signe de blessure, il était mort en quelques secondes.
Jennsen poussa son compagnon contre le mur pour l'empêcher de franchir la porte. Il ne devait pas s'exposer à la force mystérieuse qui venait de tuer le guerrier.
Dans son dos, Jennsen entendit soudain un sifflement qui semblait venir d'un autre monde. D'instinct, la jeune femme se jeta sur Sebastian et lui fit un bouclier de son corps comme si elle avait voulu protéger un
1150
enfant. Fermant les yeux, elle cria de terreur quand une explosion fit trembler les cloisons et le sol.
Des gravats tombèrent du plafond et volèrent dans les airs.
Quand le calme revint, Jennsen rouvrit les yeux. Autour d'eux, le mur était constellé de gros trous. Mais par miracle, son compagnon et elle étaient indemnes.
Une confirmation de plus de l'hypothèse que Jennsen avait récemment formulée...
—C'était lui! cria Sebastian. (Il tendit un bras.) C'était lui!
Jennsen se retourna mais ne vit personne.
—De qui parles-tu?
—Du seigneur Rahl! Je l'ai vu juste avant que tu me pousses contre le mur. Il est entré par l'autre porte, et il a jeté un sort. Bon sang ! Je me demande comment nous avons survécu...
—Un coup de chance..., mentit Jennsen.
La pièce était dévastée. Il ne restait plus rien des jolis meubles, des tentures, des moulures du plafond et des murs...
1151
Jennsen avança parmi les débris et approcha de l'autre porte.
Quelques secondes plus tôt, Richard Rahl en personne s'était campé dans son encadrement...
Sebastian rattrapa sa compagne et sortit avec elle.
Le couloir aussi était ravagé. Au milieu, le cadavre d'une autre sœur gisait dans une mare de sang. Quand ils passèrent à côté d'elle, Jennsen et Sebastian virent de la stupéfaction dans les yeux écarquillés de la morte.
—Au nom de la Création, marmonna Sebastian, que se passe-t-il ici?
À voir l'expression de la sœur, Jennsen supposa qu'elle s'était posée la même question avant de rendre le dernier soupir.
Jetant un coup d'œil dehors, les deux jeunes gens découvrirent un incroyable charnier.
—Tu dois faire sortir l'empereur d'ici, dit Jennsen à Sebastian. J'avais raison, il ne fallait passe fier aux apparences.
—C'était un piège, oui... Mais nous ne
1152
devons pas renoncer à nos objectifs. Si nous réussissons, toutes ces vies n'auront pas été perdues pour rien.
Incapable de comprendre ce qui s'était passé, Jennsen était tout à fait d'accord avec le plan de son compagnon. Si Richard Rahl mourait aujourd'hui, tout ça n'aurait pas été inutile.
Sebastian et Jennsen s'enfoncèrent dans les entrailles du palais. Traversant des pièces et des couloirs dépourvus de fenêtres, ils eurent vite le sentiment curieux d'explorer une sorte de province du royaume des morts.
Bien au-delà de l'horreur, et trop désorientée pour avoir peur, Jennsen avait le sentiment de se regarder agir et sa propre voix lui semblait très lointaine. Dans un coin de sa tête, elle s'étonnait de ce qu'elle était en train de faire et se rengorgeait d'être capable de tenir le coup.
À la croisée de deux couloirs, Sebastian et sa compagne découvrirent une vingtaine de soldats et quatre Sœurs de la Lumière massés devant l’entrée d'une petite pièce.
1153
A l'intérieur, l'empereur Jagang, appuyé contre un mur, reprenait difficilement son souffle.
En approchant, Jennsen croisa le regard du maître de l'Ancien Monde. Elle n'y lut aucune peur ni aucune tristesse -seulement une colère et une détermination hors du commun.
—Nous approchons, ma petite chérie. Si tu ne perds pas ton couteau, tu auras bientôt ta chance!
Sebastian fit signe à quelques hommes de le suivre. A l'évidence, il avait l'intention de s'assurer que le terrain était libre pour l'empereur.
—Excellence, dit Jennsen, incapable de croire que des hommes si brillants puissent se comporter si bêtement, vous devez sortir d'ici.
—Tu as perdu l'esprit, femme?
—Nous nous faisons tailler en pièces! Il y a partout des soldats morts, et j'ai vu des sœurs coupées en deux par...
—... la magie! lâcha Jagang avec un rictus mauvais qui fit frissonner Jennsen.
1154
—Excellence, vous devez quitter ce palais avant d'être blessé ou tué!
—C'est la guerre! explosa l'empereur. Pensais-tu qu'il s'agissait d'un jeu? Les carnages sont le prix à payer. Nos ennemis en ont fait un, et je me vengerai, tu peux me croire. Si tu n'as pas le courage d'utiliser ton couteau, enfuis-toi à toutes jambes! Mais ne viens plus jamais me demander de l'aide.
—Il n'est pas question que je m'en aille, dit Jennsen, impassible. Mais vous devez vous mettre en sécurité. Qu'arriverait-il si l'Ordre vous perdait après avoir été privé du frère Narev?
—Que c'est émouvant..., grogna Jagang, écœuré. (Il se tourna vers ses hommes.) La moitié dans la pièce de droite, devant nous! Les autres, restez avec moi. Je veux que nous poussions nos proies à découvert. (Il brandit son épée sous le nez des quatre sœurs.) Deux avec eux et deux avec moi. Et maintenant, ne me décevez plus!
Les soldats et les magiciennes obéirent. Sebastian fit signe à Jennsen de le suivre,
1155
et tous deux partirent avec le groupe de l'empereur.
—Il est là! cria Jagang. Je le vois!
L'explosion qui suivit fut si violente que Jennsen en tomba à la renverse. Des débris volèrent dans les airs, tuant au moins un homme sur leur passage.
Sebastian prit Jennsen par un bras, l'aida à se relever et la tira dans une petite pièce où ils seraient relativement à l'abri.
Dans le couloir, des soldats hurlaient de douleur, et ces cris firent frissonner Jennsen. Malgré sa peur, elle suivit Sebastian quand il sortit de la pièce pour aller explorer le couloir dévasté.
Plusieurs cadavres gisaient sur le sol près de blessés trop grièvement touchés pour avoir une chance de s'en tirer. Leur agonie serait atroce, et les deux jeunes gens ne pouvaient rien faire pour les soulager, car ils devaient à tout prix trouver Jagang.
Ils le découvrirent près des vestiges d'une table basse. Couché à côté d'une sœur clouée au mur par une énorme poutre
1156
tombée du plafond, l'empereur vivait toujours mais il avait une cuisse ouverte jusqu'à l'os.
—Créateur bien-aimé, pardonne-moi…, murmura la Sœur de la Lumière agonisante. Oui, je t'en conjure, pardonne-moi et aide-moi...
Cette femme avait certainement été blessée alors qu'elle tentait de défendre l'empereur avec son pouvoir. A présent, elle payait le prix de sa loyauté...
Sebastian glissa une main sous son manteau, dans son dos. Tirant sa hache de sa ceinture, il l'abattit à la vitesse de l'éclair et, d'un seul coup, décapita la moribonde.
Dégageant son arme, qui s'était fichée dans le mur, le jeune homme aux cheveux blancs la remit en place et regarda Jennsen, qui le dévisageait comme s'il était un étranger terrifiant.
—Si tu avais été à la place de cette malheureuse, dit-il, tu n'aurais pas voulu que je t'achève?
Incapable de répondre, Jennsen se
1157
détourna et se laissa tomber à genoux près de l'empereur. Un homme normal aurait souffert le martyre. Jagang, lui, semblait se ficher comme d'une guigne de sa blessure. Tenant les deux lèvres de la plaie serrées l'une contre l'autre afin de perdre le moins de sang possible, il paraissait surtout furieux de ne plus être en mesure de poursuivre sa proie.
Jennsen n'avait aucune formation de guérisseuse. Mais ce n'était pas nécessaire pour comprendre qu'il fallait intervenir d'urgence. Sinon, l'hémorragie finirait par tuer l'empereur.
—Sebastian, j'ai vu cette chienne! Elle était à deux pas de moi, et j'ai failli l'avoir. Ne la laisse pas fuir!
Une sœur vêtue d'une robe marron maculée de poussière apparut soudain et s'agenouilla elle aussi près de l'empereur.
—Excellence, j'ai entendu votre voix... Je peux vous aider... Oui, Je le peux...
—Eh bien, qu'attends-tu? demanda Jagang. Sebastian, la garce n'est pas loin! Ne la laisse pas fuir!
1158
—Compris, Excellence! (Sebastian posa brièvement une main sur l'épaule de Jennsen.) Reste ici! La sœur vous protégera, l'empereur et toi. Je serai très vite de retour!
Jennsen voulut retenir son compagnon par la manche, mais il était déjà trop loin. Rameutant les soldats survivants, il s'engouffra avec eux dans un couloir obscur et enfumé.
Jennsen resta seule avec un empereur blessé, une Sœur de la Lumière et la voix qui parlait dans sa tête.
Tendant une main, elle tira de sous un tas de gravats un morceau de rideau déchiré.
—Excellence, vous perdez beaucoup de sang. Il faut que je referme la plaie... (Elle plongea son regard dans les yeux terrifiants de Jagang.) Pouvez-vous tenir la blessure fermée pendant que je la bande?
L'empereur sourit, l'air détaché malgré la sueur qui ruisselait sur son front et ses joues.
—Ça ne fait pas mal, ma petite chérie...
1159
Vas-y et n'aie pas peur! J'ai eu pis que ça. Dépêche-toi!
Jennsen glissa le morceau de rideau sous la jambe de l'empereur et improvisa un pansement serré. En quelques secondes, le tissu blanc s'imbiba de sang et vira au rouge sombre.
La Sœur de la Lumière posa une main sur la cuisse blessée de Jagang, qui hurla de douleur.
—Désolée, Excellence, mais je dois enrayer l'hémorragie. Sinon, vous ne survivrez pas.
—Alors agis, espèce d'idiote! Mais ne me fais pas mourir d'ennui à t'écouter bavasser.
La femme, visiblement terrifiée, plaqua ses deux mains tremblantes sur la jambe ensanglantée de l'empereur.
S'écartant un peu, Jennsen regarda la magicienne travailler.
Au début, il n'y eut pas grand-chose à voir. Puis Jagang serra les dents et grogna de douleur tandis que le pouvoir de la femme faisait son œuvre. Fascinée, Jennsen
1160
songea qu'elle était en train de voir le don agir de manière bénéfique. Comment l'Ordre Impérial pouvait-il penser que cette magie-là aussi était maléfique? Et si cette conviction était sincère, Pourquoi l'empereur se laissait-il soigner?
Jennsen se pencha un peu en avant. Le sang avait cessé de jaillir de la plaie, et la sœur s'acharnait à présent à la refermer.
—Il est là, Jennsen..., murmura soudain Jagang. (Il tourna la tête vers le fond du couloir.) Richard Rahl... C'est lui!
Serrant très fort son couteau, Jennsen suivit le regard de Jagang,
Dans la pénombre et la fumée, un homme les regardait, les mains sur les hanches.
Soudain, il leva les bras, et du feu jaillit de ses mains tendues. Pas le genre de feu qui crépite dans une cheminée, mais plutôt celui qu'on voit dans ses rêves. Des flammes irréelles... et pourtant bien présentes et terriblement dangereuses.
Jennsen eut l'impression d'être coincée entre la réalité et le fantasme, dans un
1161
minuscule espace où elle n'avait plus de prise sur rien.
Pourtant, les flammes étaient une menace concrète - et mortelle si elle ne faisait rien.
Pétrifiée, elle garda les veux rivés sur la silhouette, au bout du couloir, qui expédiait une boule de feu sur l'empereur blessé et ses deux compagnes.
Selon Jagang, ce tueur implacable était Richard Rahl en personne. Hélas, Jennsen ne parvenait pas à distinguer ses traits. Bizarrement, les flammes illuminaient les murs mais laissaient dans l'ombre le corps de celui qui les générait.
La boule de feu volait vers ses cibles en rugissant. Jennsen n'avait jamais rien vu de si terrifiant.
En même temps, et d'une étrange façon, cela semblait parfaitement... insignifiant.
—Du feu de sorcier! cria la Sœur de la Lumière en se relevant. Créateur bien-aimé, non!
La femme courut dans le couloir, à la rencontre de la boule de feu. Écartant les
1162
bras, elle invoqua sans doute une protection magique, mais invisible, car Jennsen ne distingua rien.
La boule de feu, désormais énorme, volait en rugissant comme une bête fauve.
La sœur tendit les mains.
Le feu la percuta et la transforma en une torche vivante si brillante que Jennsen dut s'abriter les yeux derrière un bras. En une fraction de seconde, les flammes consumèrent la Sœur de la Lumière puis se dissipèrent. Jennsen n'en crut pas ses yeux. Comment une vie pouvait-elle être détruite ainsi ? C'était inimaginable, et pourtant...
Au fond du couloir, le seigneur Rahl invoquait déjà une autre boule de feu.
Jennsen était impuissante. Ses jambes refusaient de la porter, et de toute façon, elle ne pourrait pas courir assez vite pour échapper à cette sphère.
La boule mortelle volait vers Jagang et elle, grossissant à mesure qu’elle approchait de ses cibles.
Certain que le destin de ses proies était scellé, le seigneur tourna Rahl les talons et
1163
s'éloigna.
1164