Chapitre premier
Chapitre 555
Chapitre 24
L'esprit embrumé, Jennsen avançait comme un automate. Elle avait conscience de l'existence du marécage autour d'elle, bien entendu, mais la confusion qui régnait dans sa tête dépassait de loin celle qui prédominait dans ce lieu sinistre et étouffant. En quelques heures, ses certitudes s'étaient écroulées les unes après les autres. Dans ce processus, elle avait perdu la majorité de ses raisons d'espérer. Pis encore, il lui semblait à présent qu'il n'existait pas de solution à ses problèmes.
Pour ne rien arranger, elle venait de découvrir que tous ceux qui s'étaient efforcés de l'aider avaient payé leur bonne volonté au prix fort. Sa mère, Althea... Des vies dévastées, des destins ravagés...
Tant de souffrances à cause d'elle!
La vision brouillée par les larmes, Jennsen avançait à l'aveuglette dans le marécage.
Trébuchant régulièrement, elle s'était
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étalée à plusieurs reprises dans l'eau boueuse. Dès qu'elle s'arrêtait un moment pour reprendre son souffle, elle éclatait en sanglots, le cœur serré dans un étau d'angoisse et de chagrin. On eût dit qu'elle revivait le jour de l'assassinat de sa mère. Tout y était: la tristesse, la désorientation, le désespoir... Mais aujourd'hui, c'était sur la vie gâchée d'Althea qu'elle pleurait.
Tandis qu'elle se frayait un chemin dans la végétation dense et envahissante, la jeune femme s'accrochait à des lianes dès que ses jambes menaçaient de se dérober. Depuis la disparition de sa mère, trouver la magicienne et obtenir son aide avait donné un sens à son existence. A présent, elle ne savait plus que faire. Hier était un cauchemar, aujourd'hui existait à peine et demain lui semblait une porte ouverte sur l'enfer.
Atteignant un endroit où des colonnes de vapeur montaient de grosses crevasses, Jennsen tenta d'abord de les contourner. Prise à la gorge par la puanteur de ces émanations, elle dut vite renoncer.
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Recommençant à progresser dans un rideau de broussailles, elle s'écorcha les mains et les jambes, tomba de nouveau et crut un moment qu'elle n'aurait plus la force de se relever.
Elle y parvint pourtant et arriva bientôt en vue d'une étendue d'eau noire qui lui rappelait vaguement quelque chose. Alors qu'elle entreprenait de la contourner, marchant sur une étroite bande de pierre, elle se demanda si glisser et tomber dans l'eau n'était pas la meilleure chose qui pouvait lui arriver.
Oui, tomber, puis se laisser sombrer et en finir une bonne fois pour toutes avec le calvaire qu'était sa vie! Mourir ainsi paraissait une façon douce et agréable de tirer sa révérence. Pour elle, il n'y avait probablement pas d'autre moyen de trouver la paix qu'elle désirait tant.
Si elle mourait ici, en quelques minutes, son combat perdu d'avance serait terminé. Et elle en aurait également fini avec le chagrin et le désespoir. Avec un peu de chance, elle pourrait rejoindre sa mère et
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les esprits du bien dans un monde meilleur...
Cela dit, elle doutait que les esprits du bien acceptent d'accueillir une personne qui s'était suicidée. Sauf pour défendre la vie, tuer était mal, et ce péché suffirait sans doute à la jeter entre les griffes du Gardien. De plus, si elle renonçait maintenant, tous les sacrifices consentis par sa mère seraient vains. De là où elle regardait sa fille, la femme aux cheveux auburn risquait d'être déçue. Qu'arriverait-il si elle ne pardonnait pas à Jennsen d'avoir jeté sa vie aux orties?
Et Althea? Elle aussi avait pratiquement tout perdu à cause d'elle. Comment pouvait-elle ignorer un pareil courage? Sans parler de celui de Friedrich, dont elle avait également ravagé l'existence. Non, malgré sa culpabilité - ou plutôt, à cause de sa culpabilité–, elle n'avait pas le droit de baisser les bras.
Une idée la hantait: avoir volé son bonheur à Althea. Malgré les propos de la magicienne, qui affirmait avoir écouté la
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voix de sa conscience, Jennsen mourait de honte à l'idée que quelqu'un, à cause d'elle, ait été condamné à une telle souffrance. Jusqu'à la fin de ses jours, Althea resterait prisonnière de ce maudit marécage, payant très cher la générosité qui l'avait poussée à aider Jennsen - et à s'attirer le courroux de Darken Rahl.
Lorsqu'on raisonnait froidement, il était aisé de conclure que le seigneur défunt était l'unique coupable. Mais dans son cœur, Jennsen ne voyait pas les choses ainsi. Parce qu'elle avait pris le risque de l'aider, Althea s'était retrouvée privée de ses jambes, de son don et de sa liberté. Et personne, quoi qu'il arrive, ne pourrait jamais lui rendre ce qu'elle avait perdu.
De quel droit Jennsen exigeait-elle que les autres viennent à son secours? Pourquoi devaient-ils sacrifier leur liberté, voire leur vie, pour elle? Et d'où tirait-elle l'audace de le leur demander?
Comme elle venait de le découvrir, sa mère n'était pas la seule à avoir souffert de son fait. Il y avait aussi Althea et Friedrich.
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Sans oublier Lathea, assassinée à cause d'elle, et Sebastian, emprisonné au Palais du Peuple. Et ce pauvre Tom! Pour lui porter secours, il avait négligé le travail qui lui permettait de gagner sa vie...
Tous les gens qui tentaient de l'aider le payaient cher. D'où tenait-elle la certitude que les autres devaient se plier à ses quatre volontés? Cela dit, que pouvait-elle espérer faire sans leur aide?
Quand elle eut dépassé la mare noire, Jennsen entreprit de slalomer entre des racines affleurantes qui semblaient prendre un malin plaisir à tenter de la faire trébucher. En deux occasions, elle ne parvint pas à maintenir son équilibre et s'étala de tout son long. Chaque fois, elle se releva tant bien que mal et continua son chemin.
La troisième fois qu'elle tomba, sa tête heurta si durement le sol qu'elle en resta sonnée pendant quelques minutes. Se tâtant le front puis les joues, certaine de s'être cassé quelque chose, elle ne trouva ni sang ni bosse.
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Etendue parmi les racines qui ressemblaient à des serpents, Jennsen repensa à tous les gens qui avaient souffert à cause d'elle. Elle eut d'abord honte, puis céda à la colère.
Jennsen.
Elle se remémora les paroles de sa mère: «, Ne te sens pas coupable parce qu'ils sont maléfiques.»
La jeune femme se releva à demi. Oui, ses ennemis étaient maléfiques, et elle n'y pouvait rien. Au fil du temps, beaucoup de braves gens avaient dû tenter d'aider les personnes comme elle - les bâtards privés du don d'un seigneur Rahl - et le payer de leur vie. Cela n'était pas près de cesser, elle le savait. Pourtant, ces «bienfaiteurs», comme elle et comme tous ses semblables, avaient un droit inaliénable à l'existence et au bonheur.
Le vrai coupable était le seigneur Rahl.
Jennsen. Renonce...
Cela cesserait-il un jour?
Grushdeva du kali misht
Sebastian était la dernière victime
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inscrite sur une très longue liste. Etait-il torturé en ce moment même à cause de Jennsen? Parce qu'il avait tenté de lui porter secours?
Renonce...
Pauvre Sebastian... Comme il lui manquait! Il avait été si courageux, si fort, si généreux...
Tu rash misht. Tu vask misht. Grushdeva du kalt misht.
Insistante comme jamais, la voix retentissait dans la tête de Jennsen, répétant des mots qui n'avaient aucun sens pour elle.
La jeune femme se releva péniblement. Ne pourrait-elle donc jamais être libre - au moins dans son propre esprit? La voix du seigneur Rahl la poursuivrait-elle jusqu'à la fin de ses jours?
Jenn...
—Fiche-moi la paix!
Jennsen devait aider Sebastian. Rien d'autre ne comptait.
Elle recommença à avancer, écartant les branches, les lianes et les buissons. Avec la
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brume omniprésente, un éternel crépuscule régnait dans le marécage. Du coup, impossible de savoir quelle heure il était. Mais atteindre la demeure d'Althea lui avait pris longtemps et elle était restée un long moment avec la magicienne. Pour ce qu'elle en savait, la nuit tombait peut-être déjà...
Au mieux, on était en fin d'après-midi, et la prairie où attendait Tom restait à des heures de marche.
Jennsen était venue chercher de l'aide dans le marécage, mais il s'agissait d'une illusion - une fantaisie née de son imagination. Toute sa vie, elle s'était reposée sur sa mère. Puis elle avait voulu transférer ce fardeau sur les épaules d'Althea. A présent, elle devait admettre qu'il lui fallait se débrouiller seule et faire le nécessaire pour ne plus avoir besoin des autres.
Jennsen. Renonce.
—Non! Fiche-moi la paix!
La jeune femme était tellement fatiguée de toute cette histoire. Fatiguée et._ furieuse.
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Elle entreprit de traverser dans l'autre sens l'étendue d'eau semée de racines. Sebastian avait besoin d'elle. 1l fallait qu'elle le rejoigne au plus vite.
Tom l'attendait et il la conduirait au palais.
Et ensuite? Comment tirerait-elle Sebastian des griffes de ses bourreaux? Jusque-là, elle avait compté sur le soutien magique d'Althea. Mais elle savait désormais qu'il n'y en aurait pas...
A bout de souffle à force de courir, Jennsen ralentit quand elle fut en vue de l'endroit où elle avait eu maille à partir avec le serpent. Sondant les eaux paisibles, elle ne repéra rien mais ne fut pas rassurée pour autant. Les racines ne ressemblaient pas à des reptiles, mais dans cette pénombre, on ne pouvait être sûr de rien.
La vie de Sebastian était en jeu! Stimulée par cette idée, Jennsen recommença à marcher.
A mi-chemin, elle se souvint qu'elle avait prévu d'utiliser un bâton pour distinguer les serpents des racines et mieux conserver
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son équilibre si elle glissait. Marquant une pause, elle se demanda si elle devait revenir en arrière pour se procurer une canne de fortune. Après avoir fait la moitié du parcours, conclut-elle, retourner sur ses pas n'aurait eu aucun sens.
Testant du bout du pied la racine suivante, elle détermina qu'il ne s'agissait pas d'un reptile, fit une grande enjambée et sonda de nouveau le terrain.
Elle sursauta, car quelque chose venait de heurter sa cheville. Un simple poisson, constata-t-elle avec soulagement.
Immédiatement après, son pied glissa, elle bascula sur le côté et tomba dans l'eau.
Surprise, elle rua frénétiquement, espérant rencontrer le fond pour se propulser à la surface. Mais elle ne trouva rien. Ici, l'eau était très profonde et elle sombrait inexorablement.
Ses lourdes bottes, si utiles sur la terre ferme, l'entraînaient vers le fond.
Jennsen battit des bras et parvint à crever la surface - juste le temps de prendre une inspiration avant de boire de
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nouveau la tasse.
Terrorisée, elle battit encore des bras pour tenter de revenir à l'air libre. Mais ses vêtements gorgés d'eau ralentissaient ses gestes, les privant de toute efficacité. Les yeux écarquillés, ses cheveux roux flottant autour d'elle, Jennsen voyait la pâle lumière du marécage devenir de plus en plus diffuse au-dessus de sa tête.
Tout se passait si vite!
La jeune femme tentait de s'accrocher à la vie, qui lui glissait entre les doigts...
Tout cela lui semblait irréel.
Jennsen.
Des ombres dansaient autour d'elle et ses poumons brûlaient à cause du manque d'air. Selon Althea, il était impossible de passer par l'arrière du marécage parce que des monstres y rôdaient. La première fois, Jennsen avait eu de la chance. A présent, c'était différent...
Folle de terreur, elle vit qu'une ombre noire approchait.
Jennsen ne voulait pas mourir. Quelques minutes plus tôt, elle avait souhaité que
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vienne la fin, mais ce n'était pas sincère. Elle n'avait qu'une vie et ne désirait la perdre pour rien au monde.
Elle continua à tenter de remonter à la surface, mais ça semblait impossible, comme si elle se débattait dans de la glu.
Jennsen!
La voix était impérieuse - non, pressante...
Jennsen!
Quelque chose venait de percuter la jeune femme'. Apercevant des reflets verts, elle comprit que c'était le serpent.
Jennsen aurait crié, si elle n'avait pas été sous l'eau. Se débattant à peine, elle dut laisser le reptile s'enrouler autour d'elle.
Trop épuisée pour se battre, les poumons vidés de leur air, la jeune femme se laissa entraîner dans les profondeurs du marécage, très loin de la surface et de la vie. Même si elle essayait encore de remonter, ses bras et ses jambes lui semblaient en plomb...
Jennsen!
Voilà, c'était fini, elle allait se noyer.
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Bien sûr elle savait nager, mais avec ses vêtements mouillés et ses bottes trop lourdes, elle n'en était plus capable. De plus, il y avait le serpent, dont le poids l'entraînait vers le fond.
Que c'était douloureux!
Jusque-là, Jennsen avait cru qu'une noyade était une mort relativement douce -une plongée définitive dans des eaux accueillantes. Une idée idiote! De sa vie, elle n'avait jamais autant souffert et le sentiment de suffoquer était horrible. Sa poitrine lui faisait mal comme si elle était sur le point d'exploser, et elle aurait tout donné pour que son calvaire cesse. Oui, sa vie entière pour pouvoir respirer un peu d'air!
Bientôt, elle ne pourrait plus s'empêcher de prendre une inspiration, et elle inhalerait de l'eau.
Que c'était douloureux!
Jennsen sentait la peau du serpent contre ses jambes. Devait-elle tenter de tuer son ennemi alors qu'elle en avait encore l'occasion? En principe, elle devait
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pouvoir dégainer son couteau. Mais elle se sentait trop faible.
Et elle avait trop mal.
Mieux valait abandonner la lutte. Tout cela n'avait plus de sens, et la mort du serpent ne lui apporterait rien.
Jennsen!
La jeune femme s'étonna que la voix ne lui demande pas de «renoncer», comme elle le faisait d'habitude. C'était paradoxal: alors qu'elle baissait enfin les bras, la voix ne l'encourageait pas à continuer et se contentait de répéter son nom.
Une masse compacte percuta l'épaule de la jeune femme, puis sa tête et une de ses cuisses.
On la guidait vers la rive, à l'endroit où les racines s'enfonçaient sous l'eau. Par réflexe, elle tendit les bras, en saisit une et tira de toutes ses forces.
Le serpent entreprit de la pousser doucement vers le haut.
Revenue à la surface, Jennsen respira à fond, avala un peu d'eau, toussa pour la recracher puis parvint à se hisser à demi
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sur la berge. Elle ne réussit pas à faire mieux, mais au moins, sa tête était hors de l'eau et elle pouvait respirer.
Les jambes toujours immergées, elle ferma les yeux, serra très fort sa racine pour ne pas risquer de glisser de nouveau dans l'eau et se concentra sur le rythme de sa respiration.
Avec chaque inspiration, elle sentait ses forces revenir.
Quand elle eut assez récupéré, elle se hissa péniblement sur la berge - à la force du poignet, et pouce après pouce - puis se coucha sur le côté, encore pantelante, et regarda l'eau qui venait lécher la pointe de ses bottes.
Le simple fait de respirer la remplissait de joie.
En silence, la tête du serpent émergea de l'eau, et deux gros yeux jaunes se rivèrent dans ceux de Jennsen.
Un long moment, le reptile et la jeune femme se regardèrent fixement.
—Merci..., murmura Jennsen.
Voyant qu'elle était en sécurité et qu'elle
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respirait, le serpent replongea sous l'eau.
Pourquoi n'avait-il pas tenté de tuer sa proie, alors qu'il lui aurait été facile de le faire? Jennsen n'en savait rien, mais elle pouvait formuler une ou deux hypothèses. Après leur première rencontre, le reptile avait dû conclure qu'elle était trop grosse pour qu'il la dévore. Il était également possible qu'il ait craint qu'elle lui refasse le coup du couteau.
Mais pourquoi l'avait-il aidée? Afin de lui montrer son respect? Parce qu'il la prenait pour une prédatrice concurrente et désirait la chasser de son territoire sans prendre le risque de l'affronter?
Si rien de tout cela n'avait beaucoup de sens, il restait une certitude: le serpent lui avait sauvé la vie. Elle détestait les reptiles, et celui-ci l'avait empêchée de se noyer.
Une des créatures qu'elle redoutait le plus était venue à son secours.
Toujours occupée à reprendre sa respiration - et à recouvrer ses esprits, après être passée si près de la mort -, Jennsen rampa pour s'éloigner de l'eau.
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Encore trop faible pour tenir sur ses jambes, elle ne s'en inquiétait pas vraiment, car le simple fait de pouvoir bouger était délectable. Bientôt, elle serait assez remise pour se lever. Il le fallait, car elle devait continuer son chemin.
Le temps pressait.
Dès qu'elle put se redresser et avancer normalement, elle se sentit revivre. Depuis toujours, elle adorait marcher, et aujourd'hui, cela l'aidait à se sentir de nouveau elle-même. Désormais, elle savait qu'elle tenait à la vie. Une leçon qu'elle avait payée cher.
Maintenant, elle devait s'occuper de Sebastian.
Se frayant un chemin entre les lianes et les broussailles, Jennsen atteignit assez vite le pied de la corniche rocheuse par laquelle elle était arrivée, des heures plus tôt. Mais la lumière continuait à baisser, et l'ascension serait longue, elle le savait. Même si elle n'aurait voulu pour rien au monde passer la nuit dans le marécage, l'idée d'escalader dans le noir ne lui disait
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rien de bon.
Mais l'angoisse lui donna des ailes. Tant qu'il y aurait un peu de lumière, elle devrait avancer, voilà tout!
Cela dit, il lui faudrait rester prudente. A certains endroits, la corniche longeait un gouffre sans fond, et si elle y tombait, aucun serpent au grand cœur ne viendrait à son secours...
Pendant l'ascension, Jennsen repensa à tout ce qu'Althea lui avait dit. Avec un peu de chance, elle y puiserait bien une idée utile ou deux. Pour l'heure, elle ne savait absolument pas comment libérer Sebastian, mais elle devait essayer, car elle était son seul espoir. Par le passé, il lui avait sauvé la vie, et elle devait lui rendre la pareille.
Elle aurait tant voulu le voir sourire, plonger son regard dans le sien, admirer ses étranges cheveux blancs... L'idée qu'on le torture lui était insupportable. Elle devait l'arracher aux griffes de ses bourreaux.
C'était facile à dire... et beaucoup moins facile à faire. D'abord, il fallait retourner au Palais du Peuple. Avec un peu de chance,
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elle trouverait un plan en chemin.
Tom la raccompagnerait jusqu'au palais...
Tom... Il devait l'attendre, mort d'inquiétude. Mais pourquoi l'avait-il aidée, pour commencer?
A bien y réfléchir, cette question était angoissante, car Jensen ne savait pas où la réponse la mènerait. C'était un peu comme basculer dans un abîme, quand on marchait sur une corniche...
Oui, pourquoi Tom était-il venu à son secours?
En avançant, Jennsen se concentra sur cette obsédante question. A l'en croire, Tom avait eu peur de ne plus pouvoir se regarder dans un miroir s'il la laissait s'enfoncer seule dans les plaines d'Azrith. Certain qu'elle y laisserait la vie, il avait voulu empêcher ce drame.
Un noble sentiment, il fallait l'avouer.
Mais il y avait plus que cela, c'était certain. Tom semblait résolu à l'aider, comme s'il s'était agi d'une mission divine. Il n'avait jamais tenté de la dissuader de
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partir dans les plaines, se contentant de la mettre en garde contre une façon de procéder qu'il jugeait dangereuse. Ensuite, il avait fait tout son possible pour l'aider.
Il lui avait même demandé de dire du bien de lui au seigneur Rahl. Ce souvenir la perturbait. Même si Tom avait parlé sur le ton de la plaisanterie, il était sérieux, elle en aurait mis sa tête à couper. Mais pourquoi pensait-il qu'elle pouvait le recommander au maître de D'Hara?
Jennsen retourna cette question dans sa tête tandis qu'elle continuait son ascension. D'étranges cris d'animaux retentissaient autour d'elle et la puanteur du marécage montait encore à ses narines. Mais elle approchait de sa destination, et cela seul comptait.
Au moment où elle s'était aperçue qu'on lui avait volé sa bourse, Tom avait dû voir le couteau à la garde en argent... C'était cela, la réponse! Quand elle avait écarté son manteau, le marchand de vin avait certainement vu et reconnu l'arme gravée du «R» de La maison Rahl.
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Jennsen marqua une pause pour mieux réfléchir. Tom pensait-il qu'elle était une représentante spéciale du seigneur Rahl? Une sorte d'agent de confiance? Croyait-il qu'elle était en mission pour le maître de D'Hara? S'imaginait-il qu'elle le connaissait?
Tom la prenait-il pour une personne importante? En un sens, cela n'aurait rien eu d'étonnant, si on songeait à sa détermination à entreprendre un voyage apparemment impossible. Tom avait bien vu qu'il s'agissait pour elle d'un devoir sacré. De plus, elle lui avait dit que c'était une affaire de vie ou de mort...
Jennsen se baissa pour passer sous un entrelacs de branches basses. Ensuite, elle regarda autour d'elle et s'avisa qu'il faisait de moins en moins clair. Elle devait se dépêcher, sinon, elle ne rejoindrait pas le marchand de vin avant la nuit.
En avançant, elle se souvint de la façon dont Tom avait regardé ses cheveux roux. Souvent, les gens la craignaient à cause de sa chevelure - parfois parce qu'ils la
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tenaient pour une preuve qu'elle avait le don. Tout au long de sa vie, elle s'était servie de cette caractéristique pour rester en sécurité. Et avec Sebastian, le premier soir, elle s'était fait passer pour une magicienne, au cas où il aurait eu de mauvaises intentions. Plus tard, à l'auberge, elle avait encore utilisé l'angoisse des gens pour se protéger des danseurs.
Le souffle court, car la pente devenait de plus en plus raide, Jennsen continua son ascension sans cesser de réfléchir.
La nuit approchait et elle n'arriverait peut-être pas à destination avant qu'il fasse trop noir. Mais elle devait essayer. Oui, pour Sebastian, elle n'avait pas le droit de renoncer!
Soudain, une masse sombre passa devant ses yeux et une autre lui heurta le visage. Criant de terreur, Jennsen faillit glisser tandis que ses deux agresseurs s'éloignaient à tire-d'aile.
Des chauves-souris, rien de plus! En soupirant, Jennsen posa une main sur son
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cœur, qui battait au moins aussi vite que leurs ailes. Les deux petites bêtes chassaient simplement les insectes qui voletaient par centaines autour d'elle...
Un incident ridicule! Cela dit, surprise et effrayée, Jennsen avait bel et bien failli basculer dans le vide. Au crépuscule, la moindre erreur pouvait être mortelle quand on avançait sur une étroite corniche. Un geste un peu brusque, et adieu! Mais rester dans le marécage aurait été au moins aussi dangereux...
Moralement et physiquement épuisée, Jennsen continua sa route en s'efforçant de rester au centre de sa corniche. Une précaution utile, mais qui ne lui servirait à rien si un des monstres magiques dont avait parlé Althea lui sautait soudain dessus.
Selon la magicienne, personne ne pouvait entrer dans le marécage par l'arrière. Dans ce cas, une fois la nuit tombée, Tom serait peut-être lui aussi en danger. Sous le couvert de l'obscurité, une des créatures risquait de s'aventurer dans
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la prairie pour l'attaquer.
Qu'arriverait-il à Jennsen si elle découvrait, en arrivant, les cadavres mutilés de Tom et de ses chevaux? Que ferait-elle, si ça se produisait?
Allons, elle avait assez de raisons de s'inquiéter! Pourquoi en inventer de nouvelles?
Soudain, elle se retrouva sur un terrain découvert et vit devant elle les flammes d'un feu de camp.
—Jennsen! s'écria Tom.
Il se leva d'un bond, courut vers son amie et lui passa un bras autour des épaules pour la soutenir.
—Par les esprits du bien! ça va?
Trop fatiguée pour parler, la jeune femme hocha la tête.
Sans remarquer son geste, Tom la lâcha, fonça vers le chariot et revint au pas de course avec une couverture.
—Tu es trempée, dit-il en enveloppant son amie dans la couverture. Que t'est-il arrivé?
—J'ai nagé un peu..., répondit Jennsen,
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incroyablement heureuse d'être là, hors du maudit marécage.
Tom la regarda, l'air sévère.
—Je sais que ça ne me regarde pas, mais de toute évidence, ce n'était pas une très bonne idée.
—Le serpent serait sûrement d'accord avec toi.
—Le serpent? Que s'est-il passé dans ce marécage? Et que veux-tu dire par «serait sûrement d'accord avec toi»?
Ayant toujours du mal à reprendre son souffle, Jennsen éluda la question d'un vague geste de la main. Terrorisée à l'idée d'être surprise par la nuit sur la corniche, elle avait couru pendant toute la dernière heure et cela l'avait vidée de ses maigres forces.
Rattrapée par la peur, elle se mit à trembler et s'aperçut qu'elle serrait le bras musclé de Tom aussi fort que la racine, au bord du lac.
Le marchand de vin ne parut pas s'en apercevoir. Et s'il faisait semblant, c'était un excellent acteur...
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Si agréable que fût sa présence, Jennsen le lâcha et s'écarta un peu de lui.
—Tu as vu Althea? demanda-t-il.
Jennsen hocha la tête.
Tom lui tendant une outre d'eau, elle s'en empara et but goulûment.
—Bon sang, je n'ai jamais entendu parler de quelqu'un qui ait réussi à pénétrer dans ce marécage sans y être invité! Tu as vu les... créatures?
—Un énorme serpent s'est enroulé deux fois autour de moi, si tu veux le savoir... J'ai eu tout loisir de l'admirer, même si je m'en serais bien passée.
Tom émit un sifflement admiratif.
—La magicienne a accepté de t'aider? As-tu obtenu d'elle tout ce que tu désirais? Jennsen, dis-moi que tout va bien! (Tom cessa soudain de bombarder son amie de questions.) Désolé... Tu es glacée et trempée comme une soupe, et je te fais subir un interrogatoire en règle...
—J'ai eu une longue conversation avec Althea... Sans résultat concluant, mais connaître la vérité vaut mieux que courir
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après des illusions.
—Si je comprends bien, dit Tom, très inquiet, tu n'as rien obtenu du tout. Que vas-tu faire, à présent?
Jennsen prit une grande inspiration pour se donner de l'assurance, puis elle dégaina son couteau, le tint par la lame et brandit la garde devant le nez de Tom. A la lueur des flammes du feu de camp, le «R» gravé sur la garde brilla comme un petit soleil.
La jeune femme tenait l'arme comme un talisman ou un sceptre - le symbole d'un pouvoir auquel rien ne devait être refusé.
—Je dois retourner au Palais du Peuple.
Aussitôt, Tom prit son amie dans ses bras - pour lui, on eût dit qu'elle ne pesait rien - et la porta jusqu'au chariot. Avec une touchante délicatesse, il la déposa à l'arrière, dans le nid de couvertures.
—Ne t'en fais pas, je vais t'y ramener. Le plus dur est derrière toi. A' présent, repose-toi bien au chaud et laisse-moi me charger du reste.
Depuis qu'elle avait brandi le couteau devant Tom, Jennsen savait que son
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hypothèse était juste: il la prenait pour un agent du seigneur Rahl. Un grand avantage pour elle, même si mentir à son ami et l'utiliser sans vergogne l'emplissait de honte. Ce n'était pas bien du tout, mais elle ne voyait pas ce qu'elle aurait pu faire d'autre.
Avant qu'il puisse s'éloigner, elle prit Tom par le bras.
—N'as-tu pas peur de m'aider alors que je suis impliquée dans une affaire si...
—... Dangereuse? acheva le marchand de vin. Ma modeste contribution n'est rien comparée aux risques que tu cours. (Il désigna la crinière rousse de Jennsen.) Contrairement à toi, je suis une personne banale, et je me réjouis que tu me laisses jouer un petit rôle dans tout ça.
—Je suis très banale aussi, dit Jennsen, qui se sentit soudain route petite. Je fais ce qui doit être fait, voilà tout...
Tom prit une couverture et l'étendit sur la jeune femme.
—Je vois beaucoup de gens, tu sais... Inutile d'avoir le don pour s'apercevoir que
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tu n'es pas comme tout le monde.
—Tu as compris que c'était secret, n'est-ce pas? Je ne peux rien te dire... Je suis désolée, mais c'est ainsi...
—C'est tout à fait normal! Pour avoir une arme pareille, il faut être une personne très importante. Je ne m'attends pas à des confidences, et je ne t'en demanderai pas.
—Merci, Tom...
Se détestant de manipuler ainsi un homme d'une telle loyauté, Jennsen lui serra gentiment le bras, comme pour se racheter.
—Sache au moins que c'est important et que ton aide m'est précieuse...
—Allons, blottis-toi dans ces couvertures et sèche-toi! Nous serons bientôt de retour dans les plaines d'Azrith. Au cas où tu l'aurais oublié, c'est l'hiver partout ailleurs qu'ici! Trempée comme tu l'es, tu mourras de froid.
—Merci, Tom. Tu es un homme formidable.
Trop épuisée pour rester assise, Jennsen se laissa tomber sur les couvertures.
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—Eh bien, ne manque pas d'en informer le seigneur Rahl! plaisanta Tom avant de s'éloigner.
Il recouvrit le feu de poussière et sauta sur le banc du conducteur.
Sans la moindre arrière-pensée, Tom aidait Jennsen et il se disait que cela lui faisait courir quelques risques. En réalité, il se mettait gravement en danger en secourant la fille de Darken Rahl. Convaincu de travailler dans l'intérêt du nouveau seigneur, il faisait exactement le contraire - sans le savoir, et en ignorant qu'il bravait la mort.
Et avant que tout soit terminé, Jennsen allait le mettre dans une situation encore plus périlleuse.
Bien qu'elle fût terrorisée à l'idée de retourner dans le fief de l'homme qui désirait sa mort - et ce après un voyage inutile, puisqu'elle n'avait pas obtenu l'aide qu'elle cherchait -, Jennsen s'endormit comme une masse malgré les cahots du chariot. Oubliant jusqu'à ses vêtements glacés, elle sombra dans un sommeil
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réparateur. Une excellente chose, considérant les épreuves qui l'attendaient.
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