Chapitre premier

Dominique · Chapitre 7 sur 60

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Chapitre premier

Chapitre 126

Chapitre 7

Oba Schalk prit la poule par le cou et la souleva de la couveuse. Au-dessus de son énorme poing, la tête de la volaille paraissait minuscule. De sa main libre, Oba saisir un gros oeuf encore chaud dans la paille et le posa délicatement avec les autres, au fond de son panier d'osier.

Mais il ne lâcha pas la poule pour autant.

Avec un méchant sourire, il l'approcha de son visage et la regarda agiter la tête, son bec s'ouvrant et se fermant frénétiquement.

Oba posa les lèvres sur le bec de la poule, prit une grande inspiration et souffla très fort dans la gorge exposée de sa victime.

La volaille battit follement des ailes, caqueta d'angoisse et tenta en vain d'échapper à son tortionnaire ricanant.

—Oba! Oba, où es-tu?

Dès qu'il entendit sa mère l'appeler, Oba laissa retomber la poule dans son nid de paille. La voix féminine venait de l'étable...

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Suivant la volaille affolée, qui voletait frénétiquement, Oba sortit du poulailler.

La semaine précédente, un orage avait détrempé le sol. Dès le lendemain, alors que toutes les flaques d'eau étaient gelées, la neige avait succédé à la pluie. De la poudreuse chassée par le vent couvrait à présent les plaques de verglas, rendant le terrain plus traître que jamais. Pourtant, malgré sa haute taille, Oba ne glissait pratiquement jamais. Il était très fier de son équilibre et de son agilité.

Il était essentiel, selon lui, de ne jamais laisser s'encroûter son corps ou son esprit. Apprendre sans cesse de nouvelles choses lui paraissait important, car c'était un moyen de continuer à évoluer. Et pour se développer continuellement, un être humain devait se servir de tour ce qu'il apprenait...

La ferme et son étable attenante constituaient une unique structure très simple en torchis. Mais à l'intérieur, l'espace réservé aux humains était séparé du reste par un mur de pierre. Après avoir

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construit la ferme, Oba avait ajouté cette cloison en empilant des cailloux plats récupérés dans un champ. Une technique apprise en observant un voisin, qui avait érigé un murer sur un côté de sa propriété.

Cette cloison était un luxe que peu de fermes possédaient.

Entendant sa mère l'appeler de nouveau, Oba essaya de déterminer ce qu'il avait pu faire de travers. Alors qu'il se repassait mentalement la liste des corvées dont elle l'avait chargé, il ne parvint pas à en trouver une qu'il aurait oubliée. Il avait une excellente mémoire, et d'autant plus pour les tâches qui revenaient régulièrement. Dans l'étable, sa mère ne pouvait rien avoir trouvé qu'il eût omis de faire en temps et en heure.

Bien entendu, ça ne le protégeait en rien de la fureur maternelle. Chaque jour, cette femme imaginait de nouvelles raisons de lui faire des reproches aussi injustifiés les uns que les autres.

—Oba ! Oba! Combien de temps devrai-je m'égosiller?

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Devant son œil mental, Oba vit la petite bouche dure et pincée de sa mère cracher son nom comme si elle s'attendait qu'il se matérialise devant ses yeux dès qu'elle l'appelait. Cette femme avait une voix assez aiguë pour briser du verre à dix pas de distance...

Oba se mit de profil pour franchir l'étroite porte latérale de l'étable. Des rats dérangés par son intrusion détalèrent devant lui. Munie d'un grenier à foin, l'étable abritait une vache laitière, deux boeufs et deux cochons.

Alors que les trois bovins restaient bien au chaud, la mère d'Oba avait laissé sortir les cochons pour qu'ils cherchent des glands sous la neige.

Debout sur un tas de fumier gelé, les mains sur les hanches, la solide mégère foudroya son fils du regard. Avec la buée blanche qui lui sortait des narines, par cette journée glaciale, elle ressemblait un peu à un dragon...

La mère d'Oba était large d'épaules, de hanches et de tout ce qu'on pouvait

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imaginer d'autre, y compris son grand front de génisse. Dans sa jeunesse, racontait-on, elle avait été très belle. De fait, quand Oba était gamin, elle ne manquait pas de galants. Mais au fil des années, les outrages d'une vie de dur labeur avaient effacé toute douceur de ses traits et alourdi sa silhouette. Depuis longtemps, plus aucun homme ne venait lui faire sa cour...

Oba traversa l'étable au sol gelé et, les mains dans les poches, vint se camper devant sa mère, qui lui tapa sur le côté de l'épaule avec un gros bâton.

—Oba! Oba! Oba!

Oba tressaillit, car chaque occurrence de son prénom était ponctuée d'un coup de bâton un peu plus fort que le précédent. Quand il était plus jeune, les séances de ce type le laissaient couvert de bleus. Désormais, il était trop fort et trop grand pour être marqué ainsi. Sa mère le savait, et cela la rendait folle de rage.

S'il ne souffrait plus physiquement, maintenant qu'il avait grandi, le mépris qu'il entendait dans la voix de cette femme

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continuait à le torturer. Elle le faisait penser à une grosse araignée... Ou à une énorme mante religieuse...

Oba se recroquevilla sur lui-même pour paraître un peu moins grand.

—Que se passe-t-il, maman?

—Pourquoi traînes-tu les pieds quand ta mère t'appelle? (La grosse femme plissa le front, accentuant encore les rides qui marquaient son visage.) Oba le boeuf! Oba le crétin! Oba le lourdaud! Où étais-tu donc?

Pressentant une nouvelle série de coups de bâton, Oba leva un bras pour se défendre.

—Je ramassais les oeufs, maman! Les oeufs!

—Tu as vu ce désastre? Seras-tu un jour capable de faire quelque chose avant qu'une personne dotée d'un cerveau te l'ait ordonné?

Oba regarda autour de lui et ne vit pas de quel «désastre» parlait sa mère. Il y avait des choses à faire, bien sûr, mais rien qui ne fût pas déjà prévu à son programme.

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Comme toujours, des rats observaient les humains, leurs moustaches frémissant tandis qu'ils espionnaient des conversations qu'ils n'étaient pas censés comprendre

Oba regarda sa mère mais ne lui répondit pas. De route façon, rien de ce qu'il aurait pu dire ne l'aurait satisfaite.

—Regarde-moi ça! cria-t-elle en désignant le sol. Tu n'aurais pas pu penser à déblayer le fumier? Au moment du dégel, cette infâme bouillasse passera sous le mur pour s'introduire dans la maison où je dors! Tu crois que je te nourris pour que tu te tournes les pouces, gros balourd paresseux? Oba le lourdaud!

Oba nota que sa mère lui avait déjà craché cette insulte-là au visage. Parfois, il s'étonnait qu'elle ne soit pas plus imaginative. À croire qu'elle n'apprenait jamais rien. Quand il était petit, il la prenait pour une personne capable de lire ses pensées et de le paralyser avec quelques mots d'une redoutable efficacité. Maintenant qu'il la dépassait de plus d'une tête, il se demandait s'il n'avait pas toujours

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surestimé cette matrone. Beaucoup moins puissante qu'il l'avait cru, ne le dominait-elle pas essentiellement à cause du « pouvoir» qu'il lui accordait, et qui se réduisait peut-être à une illusion? Cette femme était une langue de vipère, certes, mais rien ne prouvait qu'elle ait le venin correspondant.

Pourtant, elle parvenait toujours à lui en imposer, même après tant d'années...

Bien entendu, elle était sa mère, et à ce titre, il lui devait le respect. Se comporter comme il le fallait avec la femme à qui on devait la vie était essentiel. Elle lui avait enseigné très tôt cette leçon, et il l'avait retenue.

Cela dit, Oba doutait de pouvoir en faire davantage pour mériter le gîte et le couvert. Ne travaillait-il pas déjà du matin au soir? Il n'avait rien d'un paresseux et s'en rengorgeait. En bon homme d'action, il trimait deux fois plus dur que n'importe qui. Sur ce plan-là, aucun gaillard ne lui arrivait à la cheville. En règle générale, d'ailleurs, les autres hommes ne lui

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posaient aucun problème. Les femmes en revanche... Malgré sa taille et ses muscles, il se sentait toujours emprunté devant elles...

Du bout d'une botte, il éprouva la texture du monticule de fumier, actuellement dur comme de la pierre. Les animaux y ajoutaient sans cesse des déjections qui gelaient avant qu'on ait le temps de les déblayer. Régulièrement, Oba répandait de la paille sur le tas pour épargner une glissade à sa mère. Mais cette protection était très vite souillée, exigeant un remplacement immédiat...

—Maman, dit Oba, le sol est gelé...

Jusque-là, il avait toujours attendu le printemps pour nettoyer l'étable. A cette époque de l'année, une simple fourche suffisait pour déblayer le fumier. En hiver, il formait une masse compacte qu'il aurait fallu attaquer à la pioche.

—Toujours ces mauvaises excuses! C'est comme ça que tu espères t'en tirer, Oba? Avec des mensonges? Décidément, tu n'es qu'un bâtard et un vaurien!

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Les bras croisés, la solide femme foudroya son fils du regard. Devant elle, il ne pouvait fuir la vérité, et elle le savait.

Du coin de l’œil, il repéra la pelle à fumier, dans un coin de l'étable.

—Je vais nettoyer, maman... Retourne à tes travaux de filage, et je me chargerai de l'étable...

Oba ignorait comment il s'y prendrait pour déblayer le fumier gelé. Mais si sa mère le lui demandait, il devait le faire, voilà tout...

—Commence tout de suite, tant qu'il fait encore un peu jour... Au crépuscule, je veux que tu ailles en ville voir Lathea. J'ai besoin de son médicament...

Oba comprit enfin pourquoi sa mère l'avait appelé.

—Mes genoux me font terriblement mal, dit-elle comme pour étouffer les objections que son fils n'avait aucune intention d'émettre.

Cela dit, il les formulait mentalement. Et sa mère semblait toujours pouvoir lire dans son esprit...

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—Commence ce soir, dit-elle, et finis de nettoyer demain. Mais surtout, n'oublie pas d'aller chercher mon médicament!

Oba baissa les yeux et se tritura nerveusement le lobe de l'oreille. Il n'aimait pas aller voir Lathea, la femme aux potions et aux onguents. Pour être franc, il la détestait, parce qu'elle le regardait toujours de haut, comme s'il était un ver de terre. Cette femme était la méchanceté incarnée. Et une abominable sorcière!

Quand Lathea n'aimait pas quelqu'un, l'objet de son antipathie souffrait beaucoup. Dans la région, tout le monde avait peur d'elle. Même s'il trouvait ça plutôt réconfortant, ça ne consolait pas Oba, quand il était contraint de lui rendre visite.

—J'irai chercher ton médicament, maman, ne t'inquiète pas. Et je trouverai un moyen de nettoyer l'étable, comme tu le désires.

—Il faut que je te dise tout, pas vrai? Je me demande pourquoi j'ai élevé un crétin pareil! Ah! Si seulement j'avais écouté les conseils de Lathea...

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Oba connaissait par cœur cette chanson-là. Sa mère l'entonnait chaque fois qu'elle se lamentait sur elle-même parce qu'elle n'avait pas trouvé de mari. Oba était une malédiction pour elle, et elle n'en faisait pas mystère. Ce bâtard lui avait gâché la vie. Sans lui, elle aurait trouvé un homme disposé à l'aimer et à la protéger.

—Et ne traîne surtout pas en ville pour faire des bêtises!

—C'est promis, maman... Je suis désolé que tes genoux te fassent de nouveau mal.

—Ils iraient mieux si je n'étais pas obligée de suivre partout un grand idiot incapable de prendre une initiative. (La mère d'Oba lui flanqua un nouveau coup de bâton.) Tu t'es occupé des oeufs?

—Oui, maman.

La grosse femme dévisagea son fils, l'air soupçonneux, puis sortit une pièce de la poche de son tablier.

—Dis à Lathea de préparer une potion pour toi... Si on pouvait te débarrasser de l'influence maléfique du Gardien, tu ne serais peut-être plus un tel bon à rien.

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De temps en temps, la mère d'Oba avait l'ambition de le « purger » du mal qui coulait selon elle dans ses veines. A cette fin, elle le forçait à ingurgiter d'innommables décoctions. Enfant, il avait souvent dû boire de la poudre dissoute dans de l'eau savonneuse. Ensuite, enfermé dans une stalle spéciale, dans l'étable, il se tordait de douleur pendant des heures, les entrailles consumées de l'intérieur. Hélas, ça n'avait pas suffi à chasser de son corps le démon qui le possédait.

L'enclos d'Oba n'était pas en bois, comme ceux des animaux, mais en briques. En été, il y faisait aussi chaud que dans un four. Après lui avoir fait avaler la poudre, la mère d'Oba l'enfermait dans cette prison dont il redoutait de ne jamais ressortir. La gorge en feu, il hurlait jusqu'à ce qu'elle vienne le rouer de coups - un traitement qu'il préférait à la mortelle solitude de son enclos.

—Oui, tu achèteras à Lathea mon médicament, et une potion pour toi. (La mère d'Oba lui tendit la pièce d'argent.)

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Surtout, ne va pas la dépenser avec une mauvaise femme!

Oba sentit qu'il s'empourprait. Chaque fois que sa mère l'envoyait faire une course en ville, elle lui rappelait de ne pas gaspiller l'argent avec une femme.

C'était une façon de l'humilier, parce qu'elle le connaissait bien. Oba était trop timide pour s'approcher des femmes, bonnes ou mauvaises. Chaque fois, il revenait avec ce que sa mère l'avait chargé d'acheter. Il n'aurait pas détourné un sou pour autre chose, car il avait bien trop peur de son implacable génitrice.

Pourquoi lui tenait-elle toujours le même sermon sur l'argent, alors qu'il ne s'était jamais écarté du droit chemin? Pour qu'il se sente coupable, même s'il n'y avait aucune raison. S'il se tenait lui-même pour un vaurien - voire un criminel potentiel -, il serait toujours prêt à accepter les punitions et les brimades qu'elle aimait tant lui infliger...

Je ne ferai rien de mal, maman, c'est promis.

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—Et habille-toi convenablement, pas comme un idiot du village. Tu donnes déjà une assez mauvaise image de moi comme ça !

—Je ferai attention, maman...

Oba sortit de l'étable, fit le tour du bâtiment pour entrer clans la ferme et prit sa veste de laine marron et son chapeau de feutre en prévision du voyage jusqu'à Gretton, qui se trouvait à un quart de lieue au nord-ouest. Sous l'œil de sa mère, qui l'avait suivi, il accrocha la veste et le chapeau à une patère afin qu'ils restent propres jusqu'à l'heure de son départ.

Puis il retourna dans l'étable, saisit la pelle et s'attaqua au tas de fumier. Comme il l'avait prévu, un pic à glace aurait été plus efficace. Cela dit, des copeaux d'immondices se détachaient du monticule, venant parfois souiller son pantalon. Il faudrait du temps et de la sueur, mais ce travail était réalisable.

Oba n'avait pas les côtes en long et rien ne le pressait...

Campée sur le seuil de l'étable, sa mère

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le regarda quelques minutes pour s'assurer qu'il ne tirait pas au flanc. Quand elle fut satisfaire, elle partit vaquer à ses propres occupations, laissant à son fils tout loisir de penser à sa prochaine et désagréable visite chez Lathea.

Oba.

Le paysan se pétrifia. Dans les coins obscurs de l'étable, tous les rats l'imitèrent, soudain inquiets. Puis, presque à contrecœur, ils se remirent en quête de nourriture.

Oba attendit que la voix familière parle de nouveau. De l'autre côté de la cloison, il entendit la porte se fermer. Sa mère devait s'être remise au travail. Elle filait la laine, et maître Tuchmann la lui achetait pour l'utiliser sur son métier à tisser. Ce maigre revenu suffisait à subvenir tant bien que mal aux besoins de la fileuse et de son bâtard de fils.

Oba.

Le paysan connaissait très bien cette voix, car il l'entendait depuis toujours. En revanche, il n'en avait jamais parlé à sa

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mère, qui aurait cru que le Gardien s'adressait à lui, et l'aurait sans doute forcé à avaler davantage d'ignobles potions. Aujourd'hui, il était trop grand pour être enfermé dans l'enclos. Mais pas pour ingurgiter les infâmes préparations de Lathea.

Un gros rat passant devant lui, Oba le piégea en lui coinçant la queue sous son pied.

Oba.

Le rongeur couina de rage, agitant ses petites pattes pour tenter de fuir.

Oba se pencha, prit l'animal par le cou et plongea son regard dans celui de sa proie.

Le rat était terrifié, à présent.

Renonce.

Apprendre de nouvelles choses et faire des expériences inédites était essentiel, Oba le savait.

Plus rapide qu'un renard, il décapita le rat avec ses dents.

 

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