Chapitre premier
Chapitre 99
Chapitre 6
La pluie redoublait de violence et un petit torrent se déversait de l'auvent naturel de la grotte. Pour l'empêcher de biler, Jennsen grattouillait les oreilles de Betty, mais la chèvre, nerveuse par nature, était intenable. Peut-être parce qu'elle sentait que l'heure du départ avait sonné. Ou parce qu'elle était mécontente que dame Daggett soit allée dans la cabane. Très attachée à sa maîtresse, Betty la suivait partout comme un petit chien. Et son rêve, Jennsen n'en doutait pas, aurait été de dormir dans la cabane avec les deux femmes.
Le ventre plein, Sebastian s'enveloppa dans son manteau et regarda un moment Jennsen s'occuper du feu. Puis il tourna la tête vers la chèvre, l'air agacé.
—Elle se calmera quand je serai partie, le rassura Jennsen.
A demi endormi, le jeune homme aux cheveux blancs marmonna au sujet de Betty quelque chose que la jeune femme ne
100
comprit pas à cause du vacarme de la pluie. Mais ce n'était sûrement pas assez important pour qu'elle lui demande de répéter. Sebastian était épuisé, et il avait besoin de sommeil.
Jennsen bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Malgré les événements traumatisants de la journée et ses angoisses au sujet de l'avenir, elle tombait également de fatigue.
Au lieu de demander à Sebastian à quoi ressemblait le monde, au-delà de D'Hara, elle lui souhaita bonne nuit et sortit. Pendant le voyage, elle aurait tout le temps d'interroger son compagnon. Pour le moment, sa mère devait l'attendre impatiemment. Elles possédaient peu de choses. Pourtant, tout emporter serait impossible, et le choix serait difficile et déchirant...
Au moins, grâce au soldat d'Haran maladroit, elles avaient assez d'argent pour ne pas s'inquiéter sur ce plan-là. Pouvoir acheter des chevaux et des vivres leur faciliterait la tâche. Sans le vouloir, le
101
nouveau seigneur Rahl, le fils bâtard d'un père bâtard issu d'une lignée de bâtards, leur avait fourni tout ce qu'il leur fallait pour échapper à son emprise.
La vie était si précieuse! Jennsen désirait simplement que sa mère et elle soient autorisées à exister librement. Quelque part au-delà de l'horizon plombé, un avenir ensoleillé les attendait.
Jennsen resserra les pans de son manteau autour de son torse et releva sa capuche. Malgré ces précautions, il pleuvait si fort qu'elle serait sûrement trempée jusqu'aux os avant d'atteindre la cabane. Mais avec un peu de chance, le temps s'améliorerait demain, pour leur premier jour de voyage, leur permettant de mettre beaucoup de distance entre leurs poursuivants et eux.
Sebastian dormait déjà à poings fermés. Une bonne chose, car il avait vraiment besoin de repos. Qu'il soit entré dans leur vie, au milieu de tant de tourments et d'injustices, était une sorte de consolation, lui semblait-il...
102
Elle prit le plat où restaient quelques morceaux de poisson, le glissa sous son manteau, inspira à fond pour se donner du courage et sortit de la grotte, résolue à défier l'averse glaciale.
Pataugeant dans la boue, elle atteignit la cabane, ouvrit la porte et entra en criant :
—Maman, il fait aussi froid que dans le cœur du Gardien!
Après avoir prononcé cette phrase, Jennsen percuta une sorte de mur qui n'aurait pas dû être là. Elle se plia en deux, le souffle coupé.
Quand elle leva les veux, elle aperçut le torse musclé d'un homme et une main qui volait vers elle.
Les doigts de son agresseur se refermèrent sur le col de son manteau et lui arrachèrent le vêtement. Alors que le plat tombait sur le sol, la porte se referma, dans le dos de Jennsen, lui barrant toute voie d'évasion.
Alors, la jeune femme réagit.
D'instinct, sans que sa conscience entre vraiment en jeu.
103
Jennsen.
Poussée par la terreur, pas par ce qu'elle avait appris.
Renonce.
L'énergie du désespoir, cela existait bien...
Son visage bestial illuminé par les flammes qui crépitaient dans la cheminée, l'homme bondir sur elle. Une montagne de muscles et de tendons animé par une fureur aveugle.
Le couteau que venait de dégainer Jennsen fendit l'air et s'enfonça dans la tempe du tueur. Au contact de l'os, la lame trop fragile se cassa en deux, mais un geyser de sang jaillit de la plaie.
Le poing de l'homme s'écrasa sur le visage de Jennsen, qui recula sous l'impact et percuta la cloison de l'épaule. Son bras lui faisant un mal de chien, elle trébucha sur quelque chose, perdit l'équilibre et s'étala de tout son long.
Elle atterrit sur le ventre, près d'un autre colosse qui ressemblait beaucoup au soldat mort que Sebastian et elle avaient
104
enterré. Que se passait-il? D'où venaient ces hommes et que faisaient-ils chez elle?
Prenant appui sur les jambes curieusement raides de l'homme, Jennsen se releva. Le colosse s'était écroulé contre la cloison et ses yeux morts la regardaient. La garde d'argent du superbe couteau dépassait de son cou, juste sous son oreille droite. Et la pointe ressortait de l'autre côté...
La chemise du mort était rouge de sang.
Renonce.
Terrifiée, Jennsen vit qu'un autre homme avançait vers elle. Brandissant son couteau brisé, elle se prépara à faire face à la menace. Du coin de l'œil, elle vit que sa mère gisait sur le sol. Le premier homme qu'elle avait combattu la tenait par les cheveux et il y avait du sang partout.
Cette scène ressemblait à un cauchemar.
Comme dans un mauvais rêve, Jennsen vit le bras coupé de sa mère, sur le plancher. La main ouverte, les doigts inertes. Le membre avait été tranché net...
Jennsen.
105
Submergée par la panique, Jennsen s'entendit crier de terreur. Puis un homme la percuta, la repoussant contre la cloison. Une nouvelle fois, elle eut le souffle coupé et crut que son cœur allait exploser.
Renonce.
—Non! cria la jeune femme.
Elle frappa avec sa lame cassée, écorchant le bras de l'homme qui lâcha un abominable juron.
Le tueur qui tenait dame Daggett par les cheveux la lâcha et vint prêter main-forte à son camarade.
Jennsen continua à frapper à l'aveuglette, mais une énorme main se referma sur son poignet droit.
Renonce.
La jeune femme cria, se débattit, mordit, rua et insulta ses agresseurs.
Le deuxième homme lui prit la gorge dans l'étau de ses doigts d'acier.
Jennsen tenta en vain de respirer. Elle ne parvenait plus à aspirer une goulée d'air. Tout en l'étranglant, le tueur ricanait. Le coup de couteau de la jeune femme lui
106
avait ouvert la joue, et on apercevait ses dents rouges de sang à travers la blessure.
Un poing s'enfonça dans le ventre de Jennsen. Elle crut s'évanouir, mais parvint à se ressaisir et tenta de décocher un coup de pied à son agresseur. Vif comme l'éclair, il lui bloqua les chevilles avec sa jambe...
Un tueur était mort. Deux la tenaient et sa mère agonisait sur le sol... Sa vue se brouillant, Jennsen eut l'impression que ses entrailles se déchiraient de l'intérieur. Elle avait mal, tellement mal...
Puis elle entendit un son étouffé.
L'homme qui lui serrait la gorge tituba soudain comme un ivrogne. Que se passait-il? Tout cela n'avait aucun sens...
Le tueur ayant relâché sa prise, Jennsen put enfin prendre une inspiration. Recouvrant sa lucidité, elle vit que le tranchant d'une hache était enfoncé entre les omoplates du soldat d'Haran. La colonne vertébrale coupée en deux, l'homme était mort sur le coup.
L'autre tueur lâcha le bras de Jennsen et leva une épée à la lame rouge de sang pour
107
frapper Sebastian, occupé à dégager la hache du corps de sa victime.
Jennsen réagit à la vitesse de l'éclair.
Renonce.
Avec un cri inhumain, elle enfonça sa lame cassée dans la gorge du dernier soldat. Le fer déchira la peau, trancha l'artère puis déchiqueta les muscles.
L'homme tenta de crier, émit une série de gargouillis et s'écroula. Emportée par son élan, Jennsen tomba avec lui au moment où l'épée courte de Sebastian lui traversait le torse.
Elle se releva d'un bond, n'accorda pas un regard aux deux soldats et courut vers sa mère.
Du sang sur tout le corps, les yeux mi-clos, dame Daggett semblait être en train de s'endormir. Pourtant, un éclair de joie passa dans son regard lorsqu'elle vit Jennsen. C'était comme ça depuis toujours, malgré tous les ennuis que lui avait attirés sa fille. Et alors qu'elle agonisait, elle trouva encore la force de lui sourire.
—Mon bébé...
108
Incapable de cesser de crier et de trembler. Jennsen riva les veux sur le visage de sa mère afin de ne pas voir son épaule en bouillie.
—Maman, maman, maman...
Le bras gauche de dame Daggett se glissa autour de la taille de sa fille. Le droit lui avait été arraché, mais il lui en restait un pour exprimer son amour et sa tendresse à Jennsen.
—Mon bébé, tu t'es bien battue... Maintenant, écoute-moi...
Agenouillé près des deux femmes, Sebastian tentait en vain de nouer un garrot autour du moignon ensanglanté. Concentrée sur sa fille, dame Daggett semblait ne pas être consciente de la présence du jeune homme.
—Je suis là, maman, tout va s'arranger... Ne meurs pas surtout Ne meurs pas! Tu dois t'accrocher à la vie
—Écoute-moi...
—Oui, oui! Je t'écoute, je t'écoute...
—Je suis en train de m'en aller, ma chérie, et j'aurai bientôt rejoint les esprits
109
du bien.
—Non, s'il te plaît, ne me laisse pas!
—Je ne peux rien faire, mon bébé... Mais c'est très bien comme ça. Les esprits s'occuperont de moi.
Jennsen prit entre ses mains le visage de sa mère et cria:
—Ne m'abandonne pas! Je t'en prie, ne me laisse pas! Je t'aime tant!
—Moi aussi, je t'aime, ma chérie... Plus que tout au monde. Et je t'ai appris tout ce que je sais. Alors, écoute-moi, je t'en supplie'.
Jennsen se tut, décidée à graver chaque mot dans sa mémoire.
—Les esprits du bien m'emmènent avec eux, tu dois le comprendre. Quand je serai partie, ce corps ne signifiera plus rien. Tu saisis? Je n'en aurai plus besoin... Ma chérie, mourir ne fait pas mal du tout. N'est-ce pas extraordinaire? Je serai avec les esprits du bien, et toi, tu devras être forte et abandonner ma dépouille...
—Maman..., gémit Jennsen, incapable de concevoir qu'elle allait perdre la personne
110
qu'elle aimait plus que la vie elle-même.
—Jenn, le seigneur Rahl est sur ta piste. Après mon départ, éloigne-toi du corps qui ne sera plus moi. C'est compris?
—Non, maman, je ne pourrai pas te laisser!
—Il le faudra! Ne risque pas stupidement ta vie pour enterrer une coquille vide. Ce n'est plus moi. Je suis désormais dans ton cœur et avec les esprits du bien. Ce corps ne représente plus rien. Tu saisis, mon bébé?
—Oui, maman... Ce ne sera plus toi... Parce que tu seras avec les esprits du bien, plus en ce monde...
—C'est bien, tu as tout compris... Prends le couteau. J'ai tué un homme avec. C'est une très bonne arme.
—Maman, je t'aime... Je t'aime...
Jennsen aurait donné son âme pour trouver de meilleurs mots, mais il n'en existait pas.
—Moi aussi, je t'aime, et c'est pour ça que je te demande de partir très vite, ma chérie. Ne sacrifie pas ta précieuse vie
111
pour un peu de chair glacée. Abandonne mon corps, Jenn, sinon, le seigneur Rahl te capturera. (Dame Daggett tourna la tête vers Sebastian.) Tu l'aideras?
—Oui, je vous le jure!
La moribonde regarda de nouveau sa fille et sourit.
—Je serai toujours dans ton cœur, mon bébé... Et je t'aimerai jusqu'à la fin des temps.
—Moi aussi, maman, moi aussi!
Dame Daggett riva ses yeux magnifiques dans ceux de sa fille. Pendant une petite éternité, le temps sembla se figer. Puis Jennsen s'aperçut que sa mère ne voyait et n'entendait plus rien, en tout cas en ce monde.
Elle se laissa tomber sur la poitrine de la femme qu'elle aimait plus que tout et éclata en sanglots. Tour était fini. L'univers entier venait de cesser d'exister.
—Jennsen..., souffla Sebastian en tirant la jeune femme en arrière, nous devons faire ce qu'elle a demandé...
—Non! Non!
112
—Jennsen, tu lui as promis! Il faut partir!
—Non! Plus rien n'a de sens! Ce n'est pas possible, pas possible...
—Jenn, allons-y!
—Va-t'en! Moi, je renonce...
—Tu ne peux pas, Jenn... Tu ne dois pas!
Sebastian força la jeune femme à se relever. Elle resta plantée là, certaine de ne pas pouvoir marcher. Rien de cela n'était réel. Dans un horrible cauchemar, l'univers tout entier tombait en poussière.
Jennsen, nous devons filer d'ici! cria Sebastian.
—Avant, il faut faire quelque chose pour elle... Je t'en prie... Elle doit avoir une sépulture.
—Non. Il faut partir avant que d'autres soldats arrivent.
Le visage de Sebastian ruisselait d'humidité. Jennsen se demanda si c'était la pluie, bien qu'ils fussent dans la cabane. Comme si elle se regardait de très loin, déconnectée de tout, ses propres pensées lui semblaient ridicules...
—Jennsen, écoute-moi!
113
Sa mère avait dit la même chose, un peu plus tôt. Il fallait qu'elle obéisse.
—Écoute-moi! Nous ne pouvons pas rester ici. Ta mère avait raison, c'est trop dangereux.
Sebastian se tourna vers le sac posé sur la grande table, dans un coin de la pièce. Les affaires préparées par dame Daggett...
Jennsen se laissa glisser sur le sol. En elle, il n'y avait plus rien, à part les charbons ardents du chagrin qui la consumaient de l'intérieur. Pourquoi la vie devait-elle toujours être atroce?
Jennsen rampa vers sa mère endormie. Elle ne pouvait pas être morte. Quelqu'un qu'on aimait autant ne vous quittait jamais, n'est-ce pas?
—Jennsen, tu la pleureras plus tard! Nous devons partir!
Dehors, l'averse redoublait de violence.
—Je ne la laisserai pas!
—Ta mère s'est sacrifiée pour toi. Afin que tu vives! Ne rends pas son geste inutile. (Sebastian avait pris le sac et il finissait de le remplir avec tout ce qui lui
114
tombait sous la main.) Tu dois lui obéir! Elle t'aimait, et elle désirait que tu vives. Avant de mourir, elle t'a demandé de l'abandonner, et j'ai juré de t'aider à le faire. Nous devons partir au plus vite.
Jennsen regarda la porte. Un peu plus tôt, elle était fermée, puisqu'elle l'avait percutée violemment. Et à présent, voilà qu'elle était de nouveau ouverte...
Une grande silhouette se découpa soudain sur le seuil de la pièce. Les yeux rivés sur Jennsen, le soldat trempé jusqu'aux os bondit sur elle.
Du coin de l'œil, la jeune femme aperçut la garde d'argent du couteau que sa mère lui avait dit de prendre. L’arme était enfoncée dans le cou d'un homme, à portée de main.
La mère de Jennsen avait perdu un bras, puis la vie, pour tuer ce soldat...
Le nouveau tueur, se fichant de Sebastian, était presque arrivé devant Jennsen. Tendant un bras, elle ferma les doigts sur la garde artistiquement ouvragée du couteau et le dégagea de sa gaine de
115
chair et de sang.
Avant que Jennsen ait pu frapper, son agresseur se pétrifia puis s'écroula, la hache de Sebastian enfoncée dans le crâne. Terrorisée, Jennsen se dégagea de sous le cadavre, qui lui était à moitié tombé dessus, et glissa dans le sang quand Sebastian la tira par les poignets pour l'aider à se relever.
—Prends tout ce que tu veux emporter: ordonna le jeune homme aux cheveux blancs.
Comme dans un rêve, Jennsen fit le tour de la pièce. Le monde était-il devenu fou, ou avait-elle tout simplement perdu la raison?
Dans sa tête, la voix prononça des mots qu'elle ne comprit pas mais qu'elle trouva presque réconfortants.
Tu vash misht. Tu vask misht. Grushdeva du kaltmisht.
—Nous devons partir, dit Sebastian... Que veux-tu emporter?
Incapable de réfléchir, Jennsen s'efforça de ne plus écouter la voix. Elle devait faire
116
ce qu'elle avait promis à sa mère, mais comment s'y résoudre?
Approchant de l'armoire, elle en sortir quelques affaires que sa mère gardait toujours prêtes dans l'éventualité d'un départ précipité. Des vêtements de voyage, des herbes médicinales, des épices, de la nourriture séchée... Jennsen ajouta à sa collecte d'autres habits, une brosse et un petit miroir rangés dans un coffre, à coté de l'armoire.
Elle s'immobilisa, hésitante, lorsque ses mains se posèrent sur les vêtements de rechange de sa mère. Que devait-elle en faire, maintenant? Dans l'impossibilité de réfléchir, elle devait se fier à son conditionnement, comme un animal domestique. Mais il ne lui restait plus de points de repère, parce que son univers venait de s'écrouler.
Regardant autour d'elle, Jennsen dénombra quatre D'Harans morts. Avec celui de l'après-midi, ça faisait cinq. Un quatuor plus un homme. Où étaient les trois autres membres de la seconde équipe?
117
Cachés parmi les arbres, devant la maison? Tapis un peu plus loin dans la forêt? Attendant de capturer leur proie et de la livrer au seigneur Rab], afin qu'il la torture à mort...
—Jennsen, que fais-tu donc? demanda Sebastian en prenant à deux mains le poignet de la jeune femme.
Troublée, Jennsen s'aperçut qu'elle lardait l'air de coups de couteau.
Sebastian lui retira l'arme des doigts, la glissa dans son fourreau et la lui accrocha à la ceinture. Puis il alla ramasser le manteau de Jennsen, qu'elle avait perdu au début du combat.
—Prends tout ce que tu veux, dit-il, mais dépêche-toi!
En attendant, le jeune homme aux cheveux blancs fouilla les poches des morts et les délesta de tout leur argent. Il s'empara aussi de leurs couteaux- des armes de bonne facture, mais très inférieures à celle que portait désormais Jennsen - et les glissa dans une des poches du sac de dame Daggett. Puis il s'intéressa
118
aux épées des morts, cherchant à s'approprier la meilleure.
Tandis qui il fixait un fourreau à sa ceinture, Jennsen approcha de la table, prit toutes les bougies et les rangea dans son sac de voyage. Elle récupéra aussi d'autres objets - pour l'essentiel de petits ustensiles de cuisine — sans avoir vraiment conscience de ce qu'elle faisait. Agissant comme un automate, elle s'emparait de tout ce qui lui tombait sous la main.
Sebastian prit le sac, le mit en place sur les épaules de la jeune femme qui se laissa manipuler comme une poupée de chiffon-puis l'aida à enfiler son manteau et en releva la capuche.
Tenant toujours le sac préparé par dame Daggett, Sebastian dégagea sa hache du crâne du soldat mort et la remit à son ceinturon sans se soucier du sang qui dégoulinait du tranchant pour empoisser le manche.
—Tu veux autre chose? demanda-t-il à Jennsen tour en la poussant ver la porte. Tu es sûre d'avoir pris tout ce que tu désirais?
119
La jeune femme baissa les yeux sur le cadavre de sa mère.
—Ce n'est plus elle, Jennsen, souffla Sebastian. Les esprits du bien veillent sur elle, et de là où elle est, elle te sourit.
—Tu crois? Vraiment?
—Oui, elle est dans un monde meilleur, désormais. Elle nous a demandé de partir d'ici, et nous devons respecter sa dernière volonté.
« Un monde meilleur»... Jennsen s'accrocha à cette idée réconfortante. De toute façon, pouvait-il exister un monde pire que celui où elle vivait?
Elle obéit à Sebastian et approcha de la porte. Alors que le jeune homme sondait les alentours, sur le seuil de la cabane, Jennsen continua à marcher sans s'inquiéter de ce qui pouvait les attendre dehors. L'esprit embrumé, elle ne se souciait plus de sa sécurité. Où était donc passée la lucidité dont elle était d'habitude si fière?
Sebastian la prit par le bras et fit mine de s'engager sur la piste.
—Betty, souffla Jennsen en enfonçant ses
120
talons dans le sol. Nous devons aller la chercher.
Le jeune homme hésita un moment.
—Nous pourrions sûrement nous passer de la chèvre, dit-il, mais je ne peux pas abandonner mes affaires...
Jennsen s'avisa que Sebastian n'avait pas son manteau. Avec l'averse en cours, il devait être trempé jusqu'aux os.
Eh bien, elle n'était pas la seule à être plongée dans la confusion! Obsédé par l'idée de fuir, Sebastian avait failli oublier son sac de voyage et son manteau. Partir sans ses affaires aurait signé l'arrêt de mort du jeune homme, et Jennsen ne voulait pas qu'il meure.
Betty serait très utile, pendant ce voyage, mais la jeune femme venait de se souvenir d'autre chose.
Elle courut vers la cabane sans se soucier des appels angoissés de Sebastian. Une fois à l'intérieur, elle ouvrit un coffre en bois, près de la porte, et en sortit deux épais manteaux en laine. Le sien et celui de sa mère, toujours rangés non loin de la
121
porte, enroulés et ficelés, en cas de départ inattendu.
Revenu sur le seuil de la cabane, Sebastian comprit ce que faisait sa compagne. Malgré sa hâte de quitter les lieux, il attendit qu'elle ait terminé.
Sans regarder les morts, Jennsen sortit une dernière fois de sa chère cabane.
Les deux jeunes gens coururent jusqu'à la grotte, où le feu finissait de s'éteindre. Très agitée dans son enclos, Betty restait étrangement silencieuse, comme si elle savait que des événements terribles s'étaient produits.
—Sèche-toi un peu avant de repartir, dit Jennsen à son compagnon.
—Non, nous n'avons pas de temps à perdre! Les autres soldats peuvent arriver n'importe quand.
—Si tu ne te sèches pas, tu mourras de froid. Dans ce cas, pourquoi s'enfuir? Si la mort est de toute manière au bout du chemin, inutile de se fatiguer...
Jennsen s'étonna d'être de nouveau en mesure de raisonner logiquement. Posant
122
les deux manteaux de laine sur le sol, elle entreprit de dénouer les cordes qui les tenaient enroulés.
—L'eau ne traversera pas la laine doublée de cuir, dit-elle, mais si tu ne te sèches pas, tu crèveras quand même de froid.
Sebastian se réchauffa les mains au-dessus du feu en sautant d'un pied sur l'autre. À l'évidence, malgré son envie frénétique de fuir, il avait compris que sa compagne savait de quoi elle parlait.
Jennsen se demanda comment il avait pu faire tout ça avec une telle fièvre et après avoir pris des herbes médicinales. La peur, sans doute... On disait qu'elle donnait des ailes, et ça n'était pas Faux...
Jennsen avait mal partout et son épaule saignait. L'entaille n'était pas profonde mais très douloureuse.
Épuisée par la terreur et le chagrin, la jeune femme se serait volontiers roulée en boule sur le sol pour verser toutes les larmes de son corps. Mais sa mère lui avait dit de fuir, et elle obéirait, car l'ultime
123
volonté de la défunte était tout ce qui lui permettait de tenir debout. Faire ce que sa mère lui avait demandé, voilà tout ce qui importait.
Betty tentait de sauter par-dessus son enclos afin de rejoindre sa maîtresse. Pendant que Sebastian finisse de se réchauffer, Jennsen libéra la chèvre et lui passa une longe autour du cou.
Betty exprima à la jeune femme toute la reconnaissance dont un animal était capable. Mais elle aurait l'occasion de rendre la pareille aux humains.
Pendant leur fuite, Jennsen et Sebastian passeraient souvent leurs nuits dans des abris de fortune où il serait impossible - ou trop dangereux - de faire du feu. En se blottissant contre Betty, ils éviteraient de mourir de froid, même si le temps se gâtait encore.
Jennsen ne s'étonna pas des bêlements angoissés que la chèvre lança en regardant la cabane. Betty avait conscience qu'il manquait quelqu'un, et elle espérait encore un miracle...
124
La jeune femme récupéra toutes les carottes cachées dans la grotte et les fourra dans un sac. Lorsque Sebastian estima qu'il était assez sec, les deux jeunes gens enfilèrent leurs manteaux normaux puis passèrent par-dessus les épaisses peaux de mouton.
Jennsen tenant Betty par sa longe, les fugitifs s'enfoncèrent dans l'obscurité. Mais la jeune femme prit son compagnon par le bras, le forçant à s'arrêter.
—Les D'Harans risquent de nous attendre au pied du chemin...
—Je sais, mais nous devons partir d'ici!
—Il y a une meilleure route... Une voie d'évasion que nous avons créée, ma mère et moi...
Sebastian regarda un moment sa compagne à travers le rideau de pluie.
Puis il haussa les épaules et la suivit dans l'inconnu.
125