Chapitre premier
Chapitre 487
Chapitre 22
Devant la porte fermée, Jennsen resta immobile comme une statue, incapable de savoir ce qu'elle devait faire - et tellement surprise qu'elle n'éprouvait pas l'ombre d'une émotion.
—Qui était-ce, Friedrich? demanda une voix de femme à l'intérieur de la maison.
—Tu le sais très bien, répondit le doreur.
Son ton n'avait plus aucun rapport avec celui dont il avait usé pour éconduire Jennsen. A présent, il parlait avec tendresse, respect et douceur.
—Eh bien, laisse-la entrer...
—Mais Althea, tu ne peux pas...
—Laisse-la entrer, Friedrich, répéta la femme.
C'était un ordre, mais lui aussi plein de tendresse, de respect et de douceur.
Jennsen en frissonna de soulagement et oublia aussitôt la longue liste d'arguments qu'elle se préparait à réciter.
La porte s'ouvrit lentement. Friedrich regarda Jennsen avec l'expression d'un
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homme résolu à affronter bravement son destin.
—S'il vous plaît, entrez, Jennsen, dit-il avec une grande courtoisie.
—Merci, répondit la jeune femme d'une toute petite voix.
Comment pouvait-il connaître son nom? se demanda-t-elle.
Une fois dans la maison, elle grava tous les détails dans sa mémoire. Malgré la chaleur qui régnait dans le marécage, un feu crépitait dans la cheminée, embaumant et asséchant l'atmosphère. Et plus que la chaleur, ce fut la sécheresse, après son séjour dans le marécage, que Jennsen trouva particulièrement agréable.
Le mobilier de très bonne qualité était orné de délicates sculptures - du travail de très bon artisan. La pièce principale, assez grande, était munie de deux fenêtres seulement, disposées face à face. Il y avait d'autres pièces, bien entendu. Dans une grande alcôve, Jennsen aperçut un établi sur lequel s'alignaient des outils rangés par ordre de taille.
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Cette maison ne disait rien à la jeune femme. Était-ce là qu'elle avait rendu visite à Althea avec sa mère? L'impression de familiarité lui venait davantage des visages que du lieu, il fallait bien le dire. Mais les décorations accrochées aux murs lui disaient quelque chose, et c'était un indice fiable, car une enfant aurait à coup sûr remarqué ces dizaines de petites sculptures d'oiseaux, de poissons et d'autres animaux qui pendaient à des ficelles ou étaient rangées sur des étagères. Oui, une petite fille aurait dévoré des yeux ces merveilles...
Certaines de ces figurines étaient peintes et d'autres restaient en bois brut, mais dans tous les cas, les détails tels que les plumes, les écailles ou les poils étaient reproduits avec une telle précision qu'on aurait cru avoir affaire à de véritables animaux transformés en sculptures miniatures par quelque sortilège.
Sur un mur, accroché assez bas, un miroir rond avait pour cadre un magnifique soleil scintillant dont les rayons étaient alternativement revêtus d'or fin et d'argent.
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Près de la cheminée, un gros coussin rouge et jaune reposait sur le sol. Jennsen fut intriguée par l'étrange damier placé devant. Plus qu'un damier, d'ailleurs, il s'agissait d'une sorte de plateau de jeu orné d'une Grâce en relief dorée à l'or fin. Ce diagramme ressemblait à ceux que Jennsen avait appris à dessiner pour impressionner les gens. Mais celui-là, comprit-elle, avait un réel pouvoir.
Plusieurs petites pierres étaient empilées à côté...
Près de la cheminée, dans un magnifique fauteuil à haut dossier et aux accoudoirs sculptés, une femme aux grands yeux noirs et aux longs cheveux blond grisonnant regardait fixement Jennsen. Les mains posées sur les accoudoirs, elle suivait le tracé des sculptures du bout de ses longs doigts fins et délicats.
—Je suis Althea, dit-elle sans se lever.
Sa voix était agréable, mais on y reconnaissait la calme autorité d'une personne habituée à être obéie.
Jennsen fit une révérence.
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—Maîtresse Althea, je vous prie d'excuser mon intrusion des plus inattendues...
—Il s'agit bien d'une intrusion, en effet... Mais quant à être inattendue, ma pauvre Jennsen...
—Vous connaissez mon nom?
Jennsen avait posé sa question avant de mesurer à quel point elle était stupide. Cette femme était une magicienne. Rien ne se trouvait hors de portée de ses pouvoirs.
Althea eut un sourire qui illumina son visage pourtant austère.
—Je me souviens de toi... Quand on a rencontré quelqu'un comme toi, on ne l'oublie pas...
—Eh bien, merci..., fit Jennsen, même si elle n'était pas très sûre de ce que voulait dire Althea.
La magicienne sourit de plus belle et une lueur malicieuse dansa clans ses yeux.
—Tu es le portrait craché de ta mère, mon enfant! S'il n'y avait pas les cheveux roux, je croirais être revenue à l'époque où je l'ai vue pour la dernière fois. Elle devait
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avoir exactement ton âge, à ce moment-là... Toi, tu n'étais pas plus haute que trois pommes.
Jennsen sentit qu'elle s'empourprait. En plus d'être sage et douce, sa mère avait été une femme extraordinairement belle. Etre comparée à un tel modèle semblait excessif, même si la jeune femme savait qu'elle n'était pas désagréable à regarder...
—Et comment va-t-elle? demanda la magicienne.
—Maman... Maman est morte... (Jennsen baissa les yeux.) Elle a été assassinée.
—Je suis désolé, dit Friedrich, qui se tenait derrière Jennsen. (Il lui tapota gentiment l'épaule.) Ce ne sont pas des paroles en l'air. J'ai connu ta mère, au palais, et c'était une femme de qualité.
—Qu'est-il arrivé? demanda Althea.
—Ils ont fini par nous rattraper...
—De qui parles-tu?
—Des soldats d'harans, bien entendu... Les hommes du seigneur Rahl. (Jennsen écarta les pans de son manteau pour montrer le couteau à Althea, puis elle se
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tourna assez pour que Friedrich le voie aussi.) J'ai pris cette arme à un de ces hommes...
Althea regarda un moment le couteau, puis elle leva les yeux sur son interlocutrice.
—Je suis navrée, mon enfant...
—Merci... Je suis venue pour vous avertir, maîtresse Althea. Votre sœur Lathea...
—L'as-tu vue avant sa mort?
Jennsen en sursauta de surprise.
—Oui, mais...
Althea secoua tristement la tête.
—La pauvre chérie... Comment se portait-elle? Je veux dire, avait-elle une vie agréable?
—Je n'en sais trop rien... Elle avait une très jolie maison, mais à part ça, je l'ai à peine vue, et... Eh bien, j'ai eu le sentiment qu'elle vivait seule... Pour être franche, j'étais allée la voir pour lui demander de l'aide. Ma mère m'avait parlé d'une magicienne qui nous avait soutenues, mais j'ai confondu les noms, et je me suis
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retrouvée chez votre sœur. Elle a refusé de me parler. À l'en croire, elle ne pouvait rien pour moi, et c'était vous qui m'aviez aidée, pas elle. C'est ce qui m'a décidée à venir ici.
—Combien de temps as-tu mis? demanda Friedrich. Tu as réussi à suivre tout le temps le bon chemin?
—Il n'y avait pas de chemin... Je suis passée par l'arrière du marécage.
Althea plissa le front.
—C'est impossible! Il n'y a pas de voie d'accès.
—On ne peut pas parler d'une piste, je suis d'accord, mais j'ai quand même réussi à arriver jusqu'ici.
—Personne ne peut passer par là! insista Althea. Il y a des gardiens qui...
—Je sais, coupa Jennsen. J'ai eu des ennuis avec un très gros serpent...
—Tu as vu le reptile? demanda Friedrich.
—Je lui ai marché dessus, plutôt, parce que je l'ai pris pour une racine. Il n'a pas apprécié et j'ai eu du mal à m'en tirer
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vivante...
Friedrich et Althea dévisagèrent Jennsen avec une intensité qui la mit mal à l'aise.
—Oui, oui..., fit la magicienne, comme si tout ce qui concernait le serpent ne l'intéressait pas. Mais tu as sûrement vu d'autres créatures? Jennsen regarda alternativement les deux époux.
—Je n'ai rien vu du tout, à part le serpent.
—Ce n'est qu'un banal reptile, dit Althea d'un ton agacé. (D'un geste impatient, elle signifia que ce sujet ne l'intéressait pas le moins du monde.) Mais il y a dans cette partie du marécage des créatures très dangereuses qui ne laissent passer personne. Et quand je dis «personne», ce n'est pas une façon de parler! Au nom du Créateur, comment as-tu réussi à tromper leur vigilance?
—Comment sont ces... gardiens?
—Ce sont des êtres magiques...
—Désolée, mais je vous dis la stricte vérité, et je n'ai rien vu du tout, à part le serpent. (Jennsen plissa le front et fouilla
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dans sa mémoire.) Encore que... J'ai remarqué des silhouettes noires, sous l'eau...
—Des poissons..., ricana Friedrich.
—Et dans les broussailles! Oui, j'ai aperçu des choses dans les broussailles! Sans savoir ce que c'était, mais il y avait des ombres et... Enfin, je n'ai pas pu voir les détails, mais...
—Ces gardiens, coupa Althea, ne se cachent pas dans les broussailles... Ces créatures n'ont peur de rien ni de personne. Elles auraient dû se dresser sur ton chemin et te réduire en bouillie.
—Eh bien, j'ignore pourquoi elles s'en sont abstenues, dit Jennsen.
Tournant la tête vers une fenêtre, elle aperçut un rideau de lianes qui marquait la naissance du marécage, de ce côté de la maison. Son voyage de retour l'inquiétait par avance, elle devait l'admettre. De plus, la vie de Sebastian étant en jeu, elle trouvait de plus en plus agaçant le discours de la magicienne au sujet du marécage et de ses gardiens.
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Elle avait réussi à passer, quoi qu'en disent Friedrich et sa femme, donc ce n'était pas impossible. Ce n'était pas plus compliqué que ça, alors pourquoi en parler jusqu'à la fin des temps?
—Pourquoi vivez-vous ici, pour commencer? Avec votre sagesse et votre pouvoir, pourquoi résider dans un marécage infesté de serpents?
—Parce que je préfère les vrais reptiles, ceux qui n'ont ni bras ni jambes!
Jennsen saisit le message mais ne renonça pas pour autant.
—Althea, je suis ici parce que j'ai terriblement besoin de votre aide.
La magicienne secoua la tête comme si elle refusait d'en entendre plus.
—Je ne peux rien pour toi.
Six mots!Voilà tout ce qu'Althea consentait à dire pour condamner au désespoir sa visiteuse.
—Mais il le faut!
—Vraiment?
—Je vous en prie! Par le passé, vous m'avez aidée, et j'ai de nouveau besoin de
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vous. Le seigneur Rahl est sur ma piste, et ' il gagne continuellement du terrain. Je m en suis sortie par miracle, la dernière fois, et je ne sais plus du tout que faire. Pour commencer, j ' ignore pourquoi mon père tenait tant à me tuer. —Parce que tu n ' as pas le don. —Et voilà, vous venez de citer la seule raison qui n'a absolument aucun sens! Puisque je n ' ai pas le don, quel danger puis-je représenter? Darken Rahl était un puissant sorcier. Que redoutait-il de moi? Et pourquoi a-t-il cherché à me tuer avec une telle obstination ? —Le seigneur Rahl élimine tous ses rejetons qui n ' ont pas le don. —Mais pourquoi ? C'est un fait, pas une explication, et il doit bien y en avoir une. Si j'avais une idée de ce qui se passe, ça me permettrait peut-être de mieux me défendre. —Je n'en sais pas plus que toi, dit Althea. Le seigneur Rahl n'a jamais eu pour habitude de partager ses secrets avec moi, tu sais...
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—Après qu'elle a refusé de m'aider, je
suis retournée voir votre sœur pour lui poser cette question, mais elle avait été tuée par les hommes qui me poursuivent. Ayant peur qu'elle me dise des choses utiles, ils l'ont assassinée... Je suis navrée pour Lathea, sachez-le! Mais ne comprenez-vous pas que vous êtes également menacée à cause de ce que vous savez ?
—Je ne comprends pas pourquoi ces
hommes lui ont fait du mal, dit Althea. (Elle réfléchit quelques instants.) Ton hypothèse au sujet de ce qu'elle aurait pu te dire n'a pas de sens. Elle n'a jamais été impliquée dans ces histoires, et elle en savait encore moins long que moi. Elle n'aurait pas pu te dire pourquoi Darken Rahl désirait que tu cesses d'arpenter ce monde. En fait, elle n'aurait rien pu te dire du tout!
—Si Darken Rahl jugeait que ses enfants
privés du don étaient des êtres inférieurs -la lie de la terre, en quelque sorte -, ça expliquerait son comportement. Mais pas celui de son fils, Richard, qui désire tout
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autant me tuer. Je ne pouvais pas nuire à mon père, et je peux encore moins faire du mal à Richard. Alors, pourquoi m'envoie-t-il des quatuors ?
Althea ne paraissait toujours pas
convaincue.
—Tu es sûre que les coupables sont des
soldats d'harans ? Ce n'est pas ce que disaient les pierres...
ont tué ma mère et je les ai combattus. ' C —Ces hommes sont venus chez moi, ils dégaina son couteau et le tendit à la ' magicienne.) L étaient des soldats d'harans! (Jennsen sur lui... ' Althea regarda l un d'eux portait cette arme arme avec une
méfiance mêlée de répulsion, mais elle ne fit aucun commentaire.
— Pourquoi le seigneur Rahl a-t-il fait
tuer ma mère? Et pourquoi la maison Rahl veut-elle ma mort ?
—Je n'en sais rien! s'écria Althea. (Elle
leva les bras et les laissa retomber en signe d'impuissance.) Désolée, mais c'est la stricte vérité... Jennsen tomba à genoux
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devant la magicienne.
—Althea, même si vous ne connaissez
pas les réponses, j'ai besoin de votre aide! Votre sœur a dit qu'elle ne pouvait rien pour moi, mais que vous... Eh bien, il paraît que vous êtes la seule capable de voir les «trous dans le monde». J'ignore ce que ça veut dire, mais j'ai deviné que ça avait un rapport avec la magie. S'il vous plaît, aidez-moi!
—Et que veux-tu que je fasse ? demanda
la magicienne, visiblement perplexe.
—Dissimulez-moi! Comme quand j'étais
petite. Jetez un sort qui empêchera mes ennemis de me reconnaître et de savoir où je suis. Ainsi, ils ne pourront plus me suivre. Je veux vivre en paix. Tout ce que je demande, c'est le sort qui me débarrassera du seigneur Rahl. J'en ai aussi besoin pour aider un ami. Je dois retourner au palais pour l'en sortir, et...
—L'en sortir? De quoi parles-tu? Qui est
cet ami?
—II s'appelle Sebastian... Quand les
hommes du seigneur Rahl ont attaqué ma
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mère, c'est lui qui m'a sauvé la vie. Puis il m'a accompagnée jusque dans la région. Votre sœur nous a conseillé d'aller au palais pour savoir où vous trouver. Sebastian a voyagé avec moi afin que je puisse vous rencontrer. Quand nous étions à la recherche de Friedrich, au palais, des gardes l'ont capturé...
» Ne comprenez-vous pas ? Il m'a aidée,
qu'on le torture. Et c'est à cause de moi ' qu et voilà qu'il est prisonnier! Je suis sûre il lui arrive malheur! Althea, aidez-moi,
pour que je puisse le tirer de là. Il me faut un sort qui dissimule mon identité. Comme ça, je pourrai retourner au palais et libérer Sebastian.
—Pourquoi crois-tu qu'un sortilège
fonctionnerait comme ça? demanda Althea, incrédule.
—Je n'en sais rien! Pour moi, la magie
est un complet mystère! Mais je sais qu'elle peut être utile et qu'il me faut un
si elle s Althea secoua la tête, accablée comme ' moyen de dissimuler ma véritable identité. entretenait avec une folle furieuse.
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—Jennsen, la magie ne fonctionne pas comme ça! Tu penses que je peux jeter un sort qui te permettra de marcher tranquillement dans le palais? Tu imagines peut-être aussi que les gardes, hypnotisés, t'ouvriront obligeamment toutes les portes?
—Eh bien, je ne sais pas, mais...
—Bien sûr que tu ne sais pas! C'est pour ça que je te dis que ça ne marche pas ainsi. La magie n'est pas une clé qui ouvre des serrures. Ni une entité mystérieuse qui résout les problèmes spontanément. En règle générale, elle commence d'abord par compliquer les choses. Quand tu as un ours sous ta tente, tu n'en invites pas un deuxième. Deux intrus ne sont pas mieux qu'un seul.
—Sebastian a besoin d'aide, seule la magie peut m'assister et...
—Tu veux aller au palais, y jeter je ne sais quelle poudre magique, et libérer ton ami comme par enchantement? C'est ce que tu penses pouvoir faire? Après, vous vous enfuirez, Sebastian et toi, et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes?
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—Eh bien, je ne sais pas trop, mais...
Althea se pencha en avant.
—Tu ne crois pas que les responsables du palais voudront savoir comment ça s'est passé, afin d'empêcher que ça se reproduise? Tu ne te demandes pas si des gens parfaitement innocents n'auront pas de terribles ennuis parce qu'ils n'auront pas su empêcher un prisonnier de s'enfuir? Enfin, penses-tu que les chefs des gardes ne voudront pas récupérer le fugitif? De grands moyens ayant été mobilisés pour le libérer, ils concluront que ton ami est encore plus important qu'ils le croyaient, et ils le traqueront impitoyablement. Au cas où tu ne le saurais pas, beaucoup d'innocents peuvent souffrir lorsqu'on organise de telles chasses à l'homme. Et pour ta gouverne, sache que l'armée et les sorciers du seigneur Rahl commenceraient à ratisser la région avant que ton ami et toi ayez parcouru une lieue...
» Enfin, es-tu assez idiote pour imaginer que le seigneur Rahl, le plus puissant sorcier du pays, ne garde pas une mauvaise
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surprise ou deux en réserve à l'attention des fous qui seraient tentés d'utiliser contre lui - et dans son palais - les sorts ridicules d'une vieille magicienne?
—Je n'avais pas pensé à tout ça..., avoua piteusement Jennsen.
—Ça, je m'en serais doutée, ma fille!
—Mais dans ce cas, comment puis-je aider Sebastian?
—Je suppose qu'il te faudra imaginer un moyen de le libérer - si c'est possible - qui tienne compte de tous les éléments que je viens d'énumérer... et de quelques autres. Creuser un trou dans le mur de sa cellule ne paraît pas une très bonne idée, avouons-le. Au minimum, ça te vaudrait autant d'ennuis que la magie... Donc, tu dois réfléchir à une façon de convaincre tes ennemis de libérer Sebastian. Du coup, ils ne te poursuivront pas pour le récupérer.
Tout ça était très logique, mais il y avait un petit problème...
— Et comment m'y prendrai-je, selon vous?
La magicienne haussa les épaules.
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—Si c'est faisable, je parie que tu y arriveras! N'as-tu pas déjà réussi à atteindre l'âge adulte, à échapper à des quatuors, à traverser mon marécage et à entrer chez moi? Tu es capable de beaucoup de choses, ma fille. Mobilise ton intelligence, voilà tout. Mais surtout, ne commence pas par saisir un bâton pour secouer un nid d'abeilles!
—Je ne vois pas comment réussir sans l'aide de la magie. Je ne suis rien en ce monde!
—Rien en ce monde? répéta Althea avec l'impatience d'un professeur confronté à un élève borné. Tu es Jennsen, une jolie fille très intelligente. Que fais-tu à mes pieds, en train de m'implorer d'agir à ta place?
» Si tu veux être une esclave jusqu'à la fin de tes jours, continue à demander aux autres de s'impliquer à ta place. Certains accéderont à ta demande, c'est sûr, mais tu découvriras vite que cela te coûte ta liberté, ton libre arbitre et ta vie, en fin de compte. Ils agiront pour toi, mais tu leur seras liée à jamais, cédant ton identité et
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ton autonomie pour moins qu'une bouchée de pain. Alors, et seulement alors, tu ne seras rien en ce monde, et ce sera parce que tu l'auras voulu!
—Mais dans ce cas particulier, c'est peut-être différent...
—Le soleil se lève à l'est, et il n'y a jamais d'exception! Et surtout pas parce qu'on en a envie... Je sais de quoi je parle, et dans le cas présent, la magie n'est pas la solution. Que t'imagines-tu? Si un sort les empêchait de savoir que tu es la fille de Darken Rahl, tu crois que les gardes t'ouvriraient la porte de la cellule de Sebastian? Ils ne feront ça pour personne, sauf s'ils pensent que c'est leur devoir. Et il en serait ainsi même si je te transformais en un lapin à six pattes! Oui, mon enfant, même devant un tel lapin magique, les geôliers ne laisseraient pas fuir un prisonnier...
—Mais le pouvoir...
—... est un outil, pas une solution en soi.
Jennsen réussit à garder son calme, même si elle crevait d'envie de prendre la
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magicienne par les épaules et de la secouer jusqu'à ce qu'elle consente à l'aider. Devant Lathea, elle n'avait pas su agir, et il ne fallait pas que ça se reproduise.
—La magie n'est pas une solution? Que voulez-vous dire? Je la croyais toute-puissante.
—Tu as un couteau... Je le sais parce que tu me l'as montré...
— C'est exact.
—Quand tu as faim, brandis-tu ta lame sous le nez des gens en leur demandant du pain? Non, tu les incites à t'en donner en échange d'une pièce...
—Je dois corrompre les gardes?
Althea eut un soupir accablé.
—Non... D'après ce que je sais, c'est parfaitement impossible, en tout cas de la façon conventionnelle. Cela dit, le principe n'est pas très éloigné... Enfin, en gros...
» Quand Friedrich veut du pain, il n'utilise pas son couteau pour le prendre à ceux qui en ont - en tout cas, pas dans le sens où tu voudrais te servir de la magie. Mais avec son couteau, il sculpte des
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figurines avant de les dorer. Une fois qu'il a vendu un objet fabriqué avec sa lame, il échange la pièce ainsi obtenue contre du pain.
» Tu saisis? S'il utilisait l'outil - un couteau, dans mon exemple - pour se procurer directement du pain, ça lui nuirait énormément, au bout du compte. On le tiendrait pour un voleur, et il finirait en prison. Mais Friedrich se sert de son cerveau, le couteau devient un instrument qui exécute ses ordres, et cette façon de faire lui permet d'avoir du pain... grâce à son outil!
—Je dois recourir indirectement à la magie, c'est ce que vous voulez dire? La considérer comme un outil susceptible de m'aider? Althea soupira à pierre fendre.
—Non, mon enfant! Oublie la magie! Tu dois utiliser ta tête! La magie t'attirerait des ennuis. Aie recours à ton intelligence!
—Je l'ai déjà fait, rappela Jennsen. Ce n'était pas facile, mais j'ai fait appel à mon intelligence pour venir jusqu'ici et vous demander de l'aide. A présent, j'ai besoin
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d'un sort - un outil qui m'aidera à me cacher. Présenté comme ça, c'est exactement ce que vous dites!
Althea tourna la tête et regarda les flammes crépiter dans la cheminée.
—Je ne peux pas t'aider de cette façon-là...
—J'ai peur que vous ne compreniez pas! Des tueurs me poursuivent et j'ai besoin d'un sortilège pour leur dissimuler mon identité. Vous l'avez fait à l'époque où je vivais au palais avec ma mère... Quand j'étais petite...
La vieille magicienne garda le regard rivé sur les flammes.
—Je ne peux pas faire ça... Mon pouvoir n'est pas assez fort...
—Il l'était en ce temps-là! explosa Jennsen, lâchant la bonde à une vie entière d'amertume et de frustration. Je n'ai pas voyagé jusqu'ici et surmonté tant d'épreuves pour essuyer un refus! Lathea m'a repoussée en disant que vous étiez la seule à voir les «trous dans le monde». Donc la seule à pouvoir m'aider! Il me faut
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du secours, Althea! Je vous supplie de me sauver la vie!
—Je ne peux pas lancer un sort pareil pour toi...
—Althea, par pitié! Je veux simplement qu'on me laisse tranquille, et vous avez le don!
—Pas celui que tu as inventé dans ton esprit d'enfant. Je t'ai aidée jadis de la seule façon qui était en mon pouvoir...
—Comment pouvez-vous rester assise ici en sachant que d'autres personnes souffrent et meurent? Comment pouvez-vous refuser de les aider? Un tel égoïsme me dépasse, Althea!
Friedrich glissa une main sous le bras de Jennsen et l'aida à se relever.
—Je suis désolé, mais vous avez posé votre question, et Althea vous a répondu. Essayez de tirer parti de ce qu'elle vous a dit pour apprendre à vous aider vous-même. À présent, il est temps pour vous de...
—Friedrich, coupa Althea d'une voix très douce, si tu nous préparais un peu de thé?
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Althea, tu n'as aucune raison d'expliquer tout cela, et surtout pas à cette femme.
—Tout va bien, ne t'inquiète pas...
—Expliquer quoi? demanda Jennsen.
—Mon mari semble très méchant, mais en réalité, il ne veut pas que je t'accable d'un fardeau. Il sait que beaucoup de gens sont malheureux à cause des connaissances que je leur communique. (Althea tourna la tête vers Friedrich.) Alors, ce thé?
Le doreur eut l'air très triste, mais il finit par capituler et se dirigea vers une grande armoire.
—De quoi parlez-vous? demanda Jennsen. De quelles connaissances? Que me cachez-vous?
Pendant que Friedrich sortait de l'armoire une théière et des tasses, Althea fit signe à Jennsen de s'asseoir sur le grand coussin, devant elle.
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