Chapitre premier
Chapitre 443
Chapitre 20
Les yeux blessés par la lumière, Jennsen mit une main en visière et vit que Tom était en train de tirer sur la couverture dans laquelle elle s'était enroulée. La jeune femme bâilla, s'étira, puis se souvint enfin qu'elle était à l'arrière d'un chariot. Quand elle se rappela pourquoi elle y était, et l'épreuve qui l'attendait, elle s'assit en sursaut.
Le véhicule était arrêté à la lisière d'une prairie verdoyante.
Jennsen s'accrocha au flanc du chariot, regarda autour d'elle et cligna des yeux. Derrière eux, elle vit une muraille rocheuse déchiquetée dont les flancs étaient constellés de buissons luxuriants ramassés sur eux-mêmes comme si ça les aidait à lutter contre le vent.
Le sommet de cette falaise se perdait dans le brouillard, loin au-dessus de sa tête. Des broussailles poussaient au pied de la muraille rocheuse à l'endroit où elle se divisait pour former la gueule d'un étroit
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défilé. Le Créateur seul savait comment, Tom était parvenu à guider le chariot à travers ce passage comparable, toutes proportions gardées, au chas d'une aiguille. A présent, ses deux grands chevaux de trait broutaient l'herbe bien grasse.
Devant le chariot, au-delà de la prairie, le sol descendait en pente douce vers un bois dont tous les arbres et les buissons verdoyants se laissaient paresseusement réchauffer par les premiers rayons du soleil.
Des cris, des sifflets et des cliquetis étranges montaient de cet îlot de verdure.
—En plein milieu de l'hiver..., souffla Jennsen, incapable de trouver mieux à dire.
—C'est incroyable, pas vrai? s'écria Tom tout en déchargeant du chariot les sacs d'avoine des chevaux. Ce serait un endroit idéal pour passer la mauvaise saison, s'il n'y avait pas ce que racontent les gens. Il paraît que des créatures de cauchemar sortent de ces bois, capturent les curieux et les entraînent dans les profondeurs de leur repaire. C'est le genre d'histoires que je ne
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gobe pas, d'habitude, mais si c'était faux, je ne vois pas pourquoi ce petit paradis serait désert.
—Tu veux dire... eh bien, qu'il y a vraiment des monstres dans ce bois?
Tom regarda la jeune femme dans les yeux.
—Jennsen, je ne suis pas du genre qui aime effrayer les dames. Quand j'étais gamin, certains de mes copains adoraient envoyer des petits serpents vivants sur les filles, rien que pour les entendre crier. Je n'ai jamais fait ça, et je ne cherche pas à te terroriser.
»Mais je ne pourrai plus me regarder dans un miroir si je te laisse croire que ces histoires sont fausses et si tu ne reviens jamais de ce foutu marécage. Au fond, ce sont peut-être des légendes, mais je n'en sais rien, parce que je n'y suis jamais allé... Pour tout te dire, je ne connais personne qui y soit entré sans y avoir été invité. Et encore, les gens munis d'une invitation ne passent pas par ici, mais par l'autre chemin dont je t'ai déjà parlé. Selon ce qu'on dit,
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emprunter celui-ci est le meilleur moyen de ne pas revenir vivant du voyage. Mais tu as une très bonne raison de vouloir prendre ce risque : la vie d'un ami. Du coup, il me semble logique que tu ne sois pas disposée à lambiner des semaines pour avoir une invitation.
Jennsen déglutit péniblement. Elle avait un goût amer dans la bouche, mais elle allait devoir s'y faire. Le raisonnement de Tom était juste, et il n'y avait rien à ajouter.
Le marchand de vin passa une main dans sa crinière blonde.
—Je tenais à te dire la vérité, voilà tout, conclut-il avant d'aller apporter les mangeoires de voyage aux chevaux.
Quoi qu'il y ait dans ce marécage, Jennsen ne pouvait pas reculer. Il faudrait qu'elle tente le coup, c'était clair, et elle n'avait pas le choix. Pour arracher Sebastian à ses geôliers, il n'y avait que cette solution. De plus, voir Althea était sa seule chance d'échapper au seigneur Rahl, qui lui empoisonnait la vie depuis toujours.
Glissant une main sous son manteau, la
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jeune femme tapota la garde du couteau. Elle n'était pas une fille de la ville terrifiée par son ombre et incapable de se défendre.
Elle se nommait Jennsen Rahl!
Écartant la couverture, elle se leva et descendit du chariot en utilisant une roue comme marchepied.
—Un peu d'eau? proposa Tom en approchant avec une outre. Je la garde accrochée au harnais des chevaux pour que leur chaleur corporelle l'empêche de geler.
Jennsen but avidement et s'étonna d'être aussi assoiffée au milieu de l'hiver. Puis elle vit Tom éponger du dos de la main la sueur qui ruisselait sur son front, et mesura à quel point il faisait chaud. Assez logiquement, un marécage peuplé de monstres digne de ce nom ne devait pas avoir envie d'être transformé en glacière géante par l'hiver.
Tom prit un petit paquet dans le chariot et le déballa en souriant.
—Tu as faim? lança-t-il à Jennsen en lui tendant une tourte à la viande.
—Tu es un brave garçon, dit la jeune
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femme, mais également un homme qui pense à tout.
Ravi par cette réaction, Tom donna la tourte à Jennsen, puis il entreprit de débarrasser les chevaux de leur harnais.
—N'oublie pas que tu as promis de vanter mes mérites auprès du seigneur Rahl! lança-t-il gaiement.
Peu désireuse de parler de son tourmenteur, Jennsen s'empressa de changer de sujet.
—Tu seras là? demanda-t-elle. A mon retour, je veux dire. Tu m'attendras afin que nous puissions repartir ensemble?
Sans cesser de s'occuper des chevaux, Tom regarda sa compagne:
—Tu as ma parole, Jennsen! Je ne te trahirai pas, fais-moi confiance.
A en juger par l'expression de Tom, il ne s'agissait pas de paroles en l'air mais d'un authentique serment de loyauté.
' Jennsen en fut profondément touchée.
—Tu devrais te reposer, dit-elle. Ce serait bien, après une nuit blanche...
—Je vais essayer, promit Tom.
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Jennsen prit une nouvelle bouchée de tourte. La spécialité culinaire tenait à l'estomac, et elle était savoureuse, même froide. En mangeant, la jeune femme garda les yeux rivés sur l'entrée du marécage, au fond de la prairie. Il semblait faire si sombre dans ce bois...
—Tu as une idée de l'heure qu'il est? demanda la jeune femme à Tom.
—Le soleil est levé depuis moins d'une heure, répondit le marchand. (Il désigna la direction d'où ils venaient.) Avant de descendre jusqu'ici, nous avancions au-dessus du brouillard, et il faisait très clair, là-haut.
Jennsen comprenait fort bien qu'il puisse faire très sombre sous une couverture nuageuse. Là où ils étaient, il semblait que l'aube ne s'était pas encore levée. Croire que le soleil brillait déjà dans le ciel était difficile, mais la jeune femme avait déjà vu des nappes de brouillard très bas alors qu'elle se trouvait en altitude, et elle savait que de tels phénomènes n'avaient rien de surnaturel.
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Quand elle eut fini de manger, Jennsen se frotta vigoureusement les mains, pour se débarrasser des miettes, puis regarda un moment Tom, qui finissait de déharnacher les chevaux. Ces deux grandes bêtes amoureusement soignées étaient grises avec une crinière et une queue noires. Jennsen n'avait jamais vu des chevaux de cette taille. Jusqu'à ce que Tom vienne s'en occuper, elle les avait trouvés... disproportionnés. Près de leur maître, ils semblaient moins imposants, surtout quand il leur flattait l'encolure. Bizarrement, ces gigantesques équidés paraissaient très friands de caresses.
Ils regardaient Tom tandis qu'il les débarrassait de leur harnachement, tournaient de temps en temps la tête vers Jennsen et surveillaient fréquemment -beaucoup trop, au goût de la jeune femme -le bois plongé dans l'obscurité.
—Je devrais y aller, dit Jennsen. Après tout, nous n'avons pas de temps à perdre. (Tom acquiesça.) Merci beaucoup, mon ami. Je n'aurai peut-être pas d'autre
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occasion de te le dire, alors sache que je te suis reconnaissante. Peu de gens auraient agi comme tu l'as fait.
Tom sourit, dévoilant de nouveau ses dents blanches.
—Tout être humain digne de ce nom t'aurait aidée... Je suis fier d'être celui qui a croisé ton chemin au bon moment.
Jennsen aurait mis sa main à couper qu'elle ne comprenait pas tout ce que lui disait son compagnon. Mais pour l'heure, elle avait plus urgent à faire que déchiffrer ses discours allusifs...
Elle se tourna vers le marécage, d'où continuaient à monter des cris. Il était impossible de déterminer la taille des arbres, car leur cime était noyée dans la brume. Mais à en juger par leur diamètre, ces troncs devaient être très hauts. Des lianes et d'autres plantes grimpantes s'enroulaient autour de leurs branches, accentuant leur allure fantomatique.
Jennsen trouva très vite une arête rocheuse qui descendait du bord de la prairie, telle l'épine dorsale d'une bête
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sauvage géante. A proprement parler, ce n'était pas un chemin, mais un simple point de départ. Vivant depuis toujours dans la forêt, Jennsen pouvait repérer une piste là où quiconque d'autre n'aurait rien vu. Dans ce marécage, il n'y avait pas l'ombre d'un sentier. Aucun animal n'y avait ouvert une voie d'accès, et elle devrait se débrouiller seule.
Jennsen tourna la tête et échangea un long regard avec l'homme qui était devenu son ami en si peu de temps.
Tom lui sourit - une manifestation de respect, face au défi qu'elle allait relever.
Puissent les esprits du bien t'accompagner et veiller sur toi... Je te souhaite la même chose, Tom. Repose-toi, surtout. Quand je reviendrai, nous devrons retourner au palais le plus vite possible.
—Tes désirs sont des ordres, noble dame, dit Tom en esquissant une révérence.
Jennsen sourit, impressionnée par les bonnes manières du marchand, puis elle regarda de nouveau le marécage.
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Quand elle s'y enfonça, la chaleur et l'humidité lui coupèrent le souffle. On eût dit que c'étaient deux gardiennes chargées de repousser les intrus avec l'aide de l'obscurité, qui devenait plus épaisse à chaque pas. Dès que les cris et les appels se taisaient, le silence oppressant glaçait les sangs.
Jennsen continua d'avancer sur sa bande de roche. De chaque côté, les branches des arbres ployaient sous le poids des lianes. À certains endroits, Jennsen dut se baisser pour passer sous des branches qui lui barraient le chemin. A d'autres, elle dut écarter des lianes pour se frayer un passage. Une ignoble odeur de décomposition flottait dans l'air, lui retournant l'estomac.
Regardant derrière elle, Jennsen vit qu'elle avait créé une sorte de trouée lumineuse qui permettait d'apercevoir la prairie. Au bout de ce «tunnel», elle aperçut la silhouette de Tom, les mains sur les hanches, qui devait plisser les yeux pour tenter d'apercevoir encore son amie.
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Mais le marécage était trop obscur pour qu'il ait la moindre chance de la repérer.
Et pourtant, il restait là, stoïque...
Jennsen n'aurait su dire ce qu'elle pensait de lui. C'était un homme énigmatique, mais qui semblait animé de bonnes intentions. Cela dit, elle ne se fiait à personne, à part Sebastian...
Alors que ses yeux s'habituaient à l'obscurité, Jennsen s'aperçut que le chemin qu'elle avait emprunté était le seul possible pour entrer dans le marécage - en tout cas dans les environs. Encaissée entre des murailles de pierre, la prairie était une sorte de plate-forme naturelle qui saillait du flanc de la montagne. Au-dessous, la végétation envahissait tout et l'arête rocheuse était l'unique moyen de descendre en pente relativement douce. Car partout ailleurs, l'à-pic était bien trop abrupt.
Jennsen prit une grande inspiration, sonda une dernière fois le terrain et continua sa descente sur ce qui ressemblait de plus en plus à une très étroite corniche. Par endroits, des abîmes vertigineux
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s'ouvraient sur sa droite et sur sa gauche. Le plus souvent, ces gouffres étaient si sombres que la jeune femme eut le sentiment de marcher en équilibre instable sur la seule longueur de terre ferme qui subsistait après un cataclysme où le reste du monde avait été englouti.
Imaginer que le Gardien l'attendait au fond de ces abysses doucha l'enthousiasme de Jennsen, qui se mit à avancer beaucoup plus prudemment.
Peu à peu, elle s'aperçut que les feuillages qu'elle avait vus d'en haut étaient ceux de grands chênes vénérables enracinés depuis des siècles dans la roche. De loin, Jennsen avait pris certaines de leurs branches pour des troncs.
Elle n'avait jamais vu de si grands arbres! L’émerveillement lui faisant presque oublier la peur, elle continua à descendre et commença à distinguer, au creux des branches enchevêtrées, de grands nids faits de brindilles et de mousse. S'ils étaient occupés, elle ne voyait pas quels types d'oiseaux pouvaient les avoir
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construits. Mais de toute évidence, ce devaient être des rapaces.
Alors que Jennsen s'accroupissait pour passer sous un entrelacs de lianes très basses, elle aperçut, en contrebas, un paysage saisissant. Une immense contrée que nul n'avait jamais explorée et qui se révélait à elle dans sa terrible splendeur. Un royaume de la pénombre - car les rayons du soleil n'étaient pas assez puissants pour y pénétrer - où seul un fou (ou une folle) aurait eu l'audace de s'aventurer.
Des oiseaux survolaient en silence cette jungle insensée. Dans le lointain, un cri retentit, poussé par un animal dont la jeune femme n'avait jamais entendu la voix. Montant d'une autre direction, une réponse déchira à son tour le silence.
Si primitif et terrifiant qu'il fût, cet endroit n'était pas dépourvu d'une noire beauté. Jennsen s'imagina qu'elle avait pénétré dans un des jardins du royaume des morts, où des plantes fantomatiques poussaient sous une éternelle lumière
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crépusculaire. Car même au cœur du fief glacé du Gardien, la Lumière du Créateur parvenait à venir nourrir et réchauffer les âmes vraiment pures.
En un sens, ce marécage était une version miniature de D'Hara. Un lieu sombre, menaçant et dangereux, mais en même temps extraordinairement beau. Cela n'avait rien de contradictoire. Le couteau à garde d'argent, par exemple, était une petite merveille esthétique même s'il symbolisait la maison Rahl, ce haut lieu de la laideur et de l'ignominie.
Sur le flanc de cette montagne, les arbres s'accrochaient au sol avec des racines qui auraient bien mérité le nom de «griffes». Comme Jennsen, en ce moment même, ils devaient redouter de basculer dans le vide et de sombrer dans le Créateur seul savait quel cauchemar. Les pins les plus anciens, morts depuis longtemps, étaient retenus par leurs frères, et tous les arbres environnants tendaient au maximum leurs branches, comme pour participer à ces poignants sauvetages.
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Quelques géants abattus gisaient sur le sol. A moitié pourris et dévorés par des légions d'insectes, ces grands cadavres végétaux contraignirent Jennsen à des acrobaties parfois périlleuses. Mais elle parvint à les contourner tous sans y laisser de plumes.
Perchée en haut d'un arbre, une chouette suivait depuis longtemps la lente progression de la jeune femme. Devant elle, des colonies de fourmis traversaient la corniche, chaque insecte transportant un butin au moins deux fois plus grand et plus lourd que lui.
D'énormes cafards grouillaient sur le sol couvert de feuilles mortes en train de pourrir. Dérangées par l'intrusion de l'humaine, des créatures invisibles s'enfuyaient et faisaient onduler les branches.
Ayant passé sa vie dans la forêt, Jennsen y avait vu tout ce qu'on pouvait y voir. Les ours géants, les faons nouveau-nés, les oiseaux, les insectes, les chauves-souris, les tritons... Rien ne lui était étranger, et elle
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redoutait bien peu d'animaux, à part les serpents et les ourses qui se sentaient obligées de protéger leurs oursons. Les bêtes sauvages n'avaient guère de secrets pour elle, et leur seul désir, elle le savait, était qu'on les laisse tranquilles. Redoutant les humains - les pires prédateurs de la Création -, elles s'en tenaient en général le plus loin possible.
Mais les créatures de ce marécage étaient peut-être différentes. Dans un endroit pareil, qui pouvait dire quel poison coulait des crocs ou enduisait les griffes? Dans l'antre d'une magicienne, des monstres qui dépassaient l'imagination pouvaient attendre les visiteurs imprudents afin de leur faire payer au prix fort leur témérité.
Jennsen vit d'énormes araignées velues descendre lentement le long des fils qu'elles avaient dû arrimer un peu plus haut. Arrivées sur le sol, elles s'enfonçaient dans des buissons ou se glissaient sous des pierres.
Même si elle crevait de chaleur, Jennsen
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boutonna complètement son manteau et releva sa capuche pour se protéger la tête.
La morsure d'une araignée pouvait être aussi mortelle que celle d'un ours. Et quand on trépassait, peu importait la cause! D'après ce que savait Jennsen, le Gardien n'accordait pas de traitement de faveur aux victimes d'animaux si petits qu'ils pouvaient en paraître insignifiants. Tous ceux qui passaient dans le royaume des morts, et pour quelque raison que ce fût, avaient droit aux ténèbres et à une éternité de souffrance. Les causes de la mort ne comptaient plus, une fois qu'on avait fait le grand saut.
Même si elle se sentait en général chez elle dans la forêt, et malgré la fascination que lui inspirait cet endroit, Jennsen avait le cœur qui battait la chamade et elle ne relâchait pas une seconde sa vigilance. Chaque liane ou chaque branche qu'elle touchait pouvait dissimuler un piège mortel, et elle n'eut pas honte de bondir en arrière en deux ou trois occasions.
Ce marécage était une antichambre de
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la mort, cela ne faisait pas de doute.
Soudain, la corniche se volatilisa pour céder la place à un carré de terre boueuse d'où émergeaient des racines pourrissantes — à croire que les arbres, révulsés par cette gadoue, tentaient de les en garder à l'abri.
A gauche et à droite de Jennsen, une végétation dense composait une double muraille.
Sur un côté, la jeune femme repéra un tibia qui saillait de la boue. Couvert de mousse verdâtre, l'os était encore reconnaissable, même s'il se révélait impossible de dire à quel animal il avait appartenu.
Si ce n'était pas un os humain...
Très surprise, Jennsen enjamba des flaques de ce qui semblait être de la boue en ébullition. Les grosses bulles marron explosaient parfois, envoyant au loin des giclées de gadoue brûlante.
Bien entendu, rien ne poussait dans cette zone dévastée. A certains endroits, la boue pétrifiée formait des espèces de
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volcans miniatures d'où sortaient des volutes de fumée jaunâtre.
Alors que Jennsen se frayait un chemin entre les racines, les flaques et les monticules fumants, elle vit que le terrain changeait devant elle. Ici, les trous n'étaient plus remplis de gadoue mais d'eau croupissante. Il en montait des vapeurs âcres dont l'odeur de soufre prenait à la gorge.
Laissant très vite derrière elle ces sources chaudes, Jennsen atteignit un endroit où s'étendaient de plus grandes mares entourées de roseaux et survolées par des essaims d'insectes bourdonnants.
A présent, le sol tout entier n'était plus qu'un cloaque et des troncs morts en émergeaient, sentinelles depuis longtemps oubliées par la terre pourrissante qui avait eu raison d'elles.
Des cris d'animaux retentissaient de tous les côtés. Dans certains coins sombres, de grands ronds de lentilles d'eau imitaient à s'y méprendre le bon vieux plancher des vaches - un moyen radical de se noyer,
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quand on ne connaissait pas ce piège.
En passant, Jennsen vit de gros yeux bulbeux briller sous ce tapis végétal.
La jeune femme marchait à présent dans une boue brunâtre. Au début, elle apercevait le sol, quelques pouces sous cette mélasse spongieuse. Très vite, elle ne vit plus rien du tout...
Autour d'elle, dans la pénombre, des ombres se déplaçaient furtivement.
Jennsen décida de sauter de racine en racine, un bon moyen pour conserver son équilibre sans avoir à s'appuyer trop souvent au tronc visqueux des arbres morts. De plus, en procédant ainsi, elle évitait de patauger dans la boue.
Mais les racines étant de plus en plus loin les unes des autres, chaque nouveau bond devenait un peu plus périlleux. L'estomac noué, Jennsen avança de plus en plus lentement. Et si elle s'aventurait trop loin, tombant dans un piège d'où elle n'aurait même plus l'option de rebrousser chemin
Pour l'instant, elle n'avait jamais eu à se
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demander si elle suivait la bonne route, puisqu'il n'y en avait pas d'autre. En un sens, c'était rassurant...
Tendant le cou, Jennsen sonda le terrain. Si la brume ne l'abusait pas, le sol remontait un peu, à quelque six pas devant elle, et on devait pouvoir y marcher au sec.
La jeune femme inspira à fond - une bouffée d'air fétide! - et tendit la jambe pour atteindre la racine suivante. En réalité, elle devrait sauter, pas marcher, et cela ne lui disait rien. Si elle se réceptionnait mal, glisser et tomber dans l'eau ne lui paraissait pas une option acceptable. Se retrouver en équilibre sur une racine solitaire, au milieu de la boue, ne semblait pas très judicieux. Mais si elle se servait de la racine comme d'un tremplin, elle devait pouvoir atteindre en deux bonds l'endroit où le sol semblait sec.
Pour prendre de l'élan, Jennsen s'appuya du bout des doigts à un tronc lisse mais gluant. Au moins, il n'était pas glissant, la menaçant de lui faire perdre sa prise au plus mauvais moment.
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La jeune femme tenta d'évaluer plus précisément la distance. Ce ne serait pas facile, mais elle n'avait aucune autre solution. En prenant un peu d'élan, elle allait parvenir à poser les pieds sur la racine, d'où elle rebondirait jusqu'à la terre relativement ferme.
Prenant une nouvelle inspiration, Jennsen se propulsa avec les mains et vola au-dessus de l'eau.
Quand elle atterrit dessus, la racine bougea sous ses pieds. Entraînée vers l'avant, Jennsen essaya en vain de garder son équilibre.
Sous ses pieds, la racine disparut soudain, comme si elle venait de... plonger. Une fraction de seconde plus tard, quelque chose s'enroula autour du mollet de Jennsen - une sorte de tentacule couvert d'écailles qui fut bientôt rejoint par un deuxième.
Sentant qu'elle basculait en avant, Jennsen voulut dégainer son couteau le plus vite possible, mais les tentacules la secouèrent si violemment qu'elle leva
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d'instinct les bras pour se protéger le visage de l'impact à venir.
Jennsen tomba face la première dans l'eau croupie. En un éclair, elle vit que le sol était vraiment sec, devant elle, et tendit un bras pour s'accrocher à une racine -authentique, celle-là - qui affleurait à la lisière de l'eau.
Les doigts de la jeune femme se refermèrent sur le bois humide. Mais cela ne suffirait pas, comprit-elle très vite, à empêcher le serpent géant qui s'était enroulé autour d'elle de l'entraîner sous l'eau.
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