Chapitre premier

Dominique · Chapitre 21 sur 60

Pages du PDF

Chapitre premier

Chapitre 468

Chapitre 21

S’accrochant à la racine, Jennsen luttait de toutes ses forces pour échapper à une mort certaine. Le serpent enroulé autour de sa jambe tira, la força à lâcher sa racine et la retourna sur le côté. Elle tendit les bras, désespérée, pour tenter de trouver une autre prise au bord de l'eau. Du bout des doigts, elle détecta une deuxième racine et parvint à fermer une main dessus.

À l'instant où le serpent allait l'entraîner sous l'eau, elle parvint à fermer son autre main sur la racine.

La tête du reptile jaillit des profondeurs du marécage pour venir inspecter de plus près sa proie récalcitrante.

Jennsen n'avait jamais vu un serpent de cette taille! Ce qu'elle apercevait de son immense corps couvert d'écailles vertes brillait à la chiche lumière qui filtrait de la frondaison. Ce monstre était incroyablement musclé. Les bandes noires qui barraient ses yeux jaunes donnaient l'impression qu'il portait un masque, et la

469

langue rouge qui jaillissait de sa gueule ressemblait à une lame ensanglantée.

L'énorme tête verte du reptile remonta le long du ventre de Jennsen, passa entre ses seins puis vint étudier son visage.

La jeune femme cria de terreur. En réponse, le serpent la serra plus fort, tentant de l'entraîner plus profondément sous l'eau. Jennsen s'accrocha à la racine avec l'énergie du désespoir et essaya de se tirer au sec. Mais le reptile était trop fort et beaucoup trop lourd.

La jeune femme voulut battre des jambes, mais son adversaire lui immobilisait à présent les deux. L’étau vivant se resserrait et l'issue semblait inévitable. Respirant déjà de l'eau fétide qui la faisait tousser, Jennsen serait bientôt à bout de forces.

La panique s'empara d'elle. Une ennemie aussi impitoyable et dangereuse que le reptile qui prévoyait de la dévorer.

Elle avait besoin de son couteau! Mais pour le dégainer, elle devrait lâcher la racine. Dans ce cas, le serpent l'attirerait

470

sous l'eau et elle serait noyée avant d'avoir pu se servir de son arme.

Lâche la racine d'une main! se dit Jennsen. Oui, une seule suffirait. Pour prendre le couteau, elle n'avait pas besoin de plus. C'était faisable...

Mais le reptile se contractait, la tirant vers la mort, et elle ne pouvait convaincre les doigts de sa main droite de s'ouvrir. Son cerveau leur en donnait l'ordre, mais ils serraient de plus en plus fort leur dernier lien avec la surface.

La tête plate du serpent sortit de l'eau puis recommença à glisser le long de la poitrine de Jennsen.

La jeune femme se concentra, serra la racine de la main gauche aussi fort que si elle avait voulu la broyer et s'obligea à ouvrir les doigts de la droite. L'instinct de survie prenant le dessus sur la panique, elle réussit à lâcher la racine et à glisser la main vers son manteau. Mais le tissu humide refusa de s'écarter. Affolée, Jennsen chercha à tâtons un bouton...

La tête du serpent appuya de plus en

471

plus lourdement sur sa poitrine. Pour en finir, le reptile allait sans doute s'enrouler autour du torse de sa victime afin de l'étouffer...

Jennsen rentra l'estomac et poussa très fort avec ses doigts pour les glisser sous le corps écailleux du monstre qui lui entourait déjà la taille. Si elle ne parvenait pas à dégainer son couteau, la fin ne tarderait plus.

Agacé que sa proie se débatte, le serpent l'emprisonna un peu plus, lui plaquant le bras droit contre le flanc.

Jennsen tenait toujours la racine de la main gauche. Mais avec le simple poids de la créature, sans parler de la traction, elle savait que son épaule ne tarderait pas à se disloquer. Pourtant, lâcher prise, elle en avait conscience, serait la plus grosse (et la dernière) erreur de sa vie. Hélas, la douleur était trop violente. Le serpent tirait trop fort. Encore quelques secondes, et la peau de Jennsen se détacherait de ses doigts...

Bien qu'elle luttât de toutes ses forces, la jeune femme sentit qu'elle lâchait prise. La

472

douleur lui arrachant des larmes, elle ouvrit en grand la main gauche.

Aussitôt, elle s'enfonça dans l'eau noire. Mais quand ses pieds touchèrent le fond, l'instinct de survie prit de nouveau le contrôle de son esprit, et elle n'empêcha pas ses jambes de se plier pour mieux prendre de l'élan.

La terreur décuplant ses forces, Jennsen déplia les jambes et se propulsa comme une flèche vers le haut. Crevant la surface, elle inspira à fond et, dans la même fraction de seconde, ferma de nouveau sa main gauche sur la racine providentielle.

Le serpent se contorsionna, la forçant à se tourner sur le dos. Son épaule gauche lui faisant atrocement mal, la jeune femme hurla à s'en casser les cordes vocales.

Mais pour la contraindre à changer de position, le reptile avait un bref instant relâché sa pression sur la taille de Jennsen, lui offrant une minuscule ouverture dans laquelle elle s'engouffra.

Juste ce qu'il lui fallait pour dégainer son arme!

473

Alors que l'énorme gueule à la langue rouge avançait de nouveau vers son visage, Jennsen leva le couteau, la pointe orientée vers la mâchoire du reptile.

La créature se pétrifia comme si elle identifiait la menace. Un bref instant, les deux adversaires se toisèrent du regard.

Même si elle n'avait plus aucune chance de s'en tirer, à présent, Jennsen était heureuse de sentir dans sa paume la garde en argent de l'arme.

Coincée dans l'eau et écrasée par le poids du serpent, elle n'avait aucun moyen de renverser la situation. De plus, elle était épuisée, et ses deux bras la torturaient à force d'avoir été tordus et étirés. Avec tous ces handicaps, se débarrasser d'un reptile si grand et si puissant ne serait pas possible. Même sur la terre ferme, cela aurait été un exploit...

Sondant le regard jaune du serpent, Jennsen se demanda s'il était venimeux. Elle n'avait pas aperçu de crochets, mais ça ne voulait rien dire.

Si le reptile tentait de la mordre au

474

visage, serait-elle assez rapide pour esquiver l'attaque?

—Je suis désolée de t'avoir marché dessus, souffla Jennsen.

Bien entendu, elle n'espérait pas que le serpent la comprenne.

Mais elle raisonnait à voix haute, peut-être pour se donner du courage.

—Chacun de nous a terrorisé l'autre...

Le serpent ne bougea pas. La pointe du couteau était à quelques pouces de sa gorge, et il avait compris, à l'évidence, que ce combat risquait de se solder par une mortelle égalité. Était-il capable de renoncer à une proie dans des conditions pareilles? À même de comprendre que ni l'un ni l'autre n'avait rien à gagner dans cette affaire?

Jennsen était dans l'eau, donc sur le territoire de son adversaire. Avec le couteau, elle pouvait tuer le reptile, mais ça ne l'assurerait en aucun cas de s'en tirer vivante. Quand le poids de la créature morte finirait par l'entraîner sous l'eau, elle se noierait à coup sûr.

475

—Lâche-moi, dit-elle d'un ton très calme et très ferme. Sinon, je vais être obligée de te tuer.

Histoire de mieux se faire comprendre, Jennsen approcha la pointe de son arme de la peau du serpent. Rompre le combat serait préférable pour les deux belligérants, désormais. Mais il fallait que la créature à sang froid le saisisse aussi...

La pression se fit moins forte autour des jambes de la jeune femme. Puis la tête du reptile recula de quelques pouces.

Jennsen ne baissa pas son arme, prête à frapper au moindre signe de traîtrise. Mais le serpent la lâcha complètement, recula et disparut sous l'eau.

Dès qu'elle eut récupéré sa liberté de mouvement, la jeune femme se hissa sur la terre ferme. Sans lâcher son arme, elle resta un moment à quatre pattes, se laissant le temps de reprendre son souffle et de se calmer un peu.

Pourquoi le serpent l'avait-il libérée? Parce qu'il avait compris que cette situation était une impasse? Jennsen l'ignorait, et

476

elle ne savait pas non plus si la même tactique avait une chance de marcher un autre jour et dans un endroit différent. Mais aujourd'hui, ça avait fonctionné, et elle murmura une courte prière pour remercier les esprits du bien.

Après s'être levée sur des jambes tremblantes, Jennsen essuya du dos de sa main gauche les larmes de terreur qui ruisselaient sur ses joues. Puis elle regarda les eaux noires qu'elle venait de traverser. La méthode qui consistait à passer de racine en racine n'était pas mauvaise, mais pour le retour, elle devrait se munir d'un long bâton qui l'aiderait à marcher et lui permettrait de distinguer les serpents des racines avant de poser le pied dessus...

Le souffle toujours un peu court, Jennsen songea au chemin qu'il lui restait à parcourir. Elle n'avait pas encore trouvé la maison de la magicienne, et voilà qu'elle pensait déjà au retour! Au lieu de se lamenter sur son sort et de lambiner, elle devait se mettre en mouvement! Sebastian avait besoin de son aide, et chaque seconde

477

comptait...

Trempée jusqu'aux os, Jennsen se remit en route. Par bonheur, il faisait chaud dans ce marécage, même en plein hiver. Au moins, elle ne risquerait pas de mourir de froid.

Quand elle avait fui de chez elle avec Sebastian, après la mort de sa mère, elle était mouillée aussi, se souvint-elle. Et même par un temps moins clément, elle avait réussi à s'en sortir vivante.

Dans cette partie du marécage, des bandes de terre à peu près sèche émergeaient de la boue pratiquement partout. Ce «sol» n'était pas vraiment très ferme, mais le réseau de racines entrelacées qui le soutenait le rendait assez résistant pour supporter le poids de la jeune femme.

Les parties submergées, peu fréquentes, n'étaient pas assez profondes pour présenter un danger. Instruite par l'expérience, Jennsen les négocia néanmoins très prudemment, surtout dès qu'une racine lui semblait avoir la taille ou

478

la forme d'un serpent.

Les reptiles aquatiques comptaient parmi les plus dangereux. Et le venin d'un serpent - même long de dix pouces -pouvait tuer un être humain en quelques minutes. Comme avec les araignées, la taille n'avait pas beaucoup d'importance...

Jennsen atteignit un endroit où de la vapeur jaillissait des fissures qui constellaient le sol. Des dépôts jaunâtres entouraient ces crevasses, et l'odeur qui en montait prit la jeune femme à la gorge. Craignant de mourir étouffée si elle insistait, elle dut contourner cette zone en se frayant un chemin dans un rideau de végétation dense et hérissée d'épines.

Utilisant son couteau, elle parvint à couper assez de branches pour se ménager un étroit sentier le long d'une muraille rocheuse. Progressant sur cette sorte de corniche, elle contourna une mare d'eau sombre dont la surface ondula tant qu'elle en resta à proximité, comme si quelque chose, dans cet étang, attendait qu'elle trébuche pour se jeter sur elle.

479

Son couteau au poing, Jennsen fit attention à ne pas poser les pieds n'importe où et garda en permanence un œil sur la mare, au cas où un monstre en surgirait.

A tout hasard, elle jeta un gros caillou dans l'eau, mais la créature invisible qui la suivait n'en fut pas effrayée et ne la lâcha pas d'un pouce jusqu'à ce qu'elle ait atteint un endroit, presque au bout de l'étang, où elle put monter sur une sorte de tertre et progresser bien plus rapidement au milieu de grandes plantes aux larges feuilles vertes.

Jennsen aurait pu croire qu'elle avançait dans un champ cultivé, s'il n'y avait pas eu la taille démesurée des «épis» et les ombres fugitives qu'elle apercevait de temps en temps devant elle. Des prédateurs? Probablement, et d'après ce qu'elle devinait de leur taille, la jeune femme n'avait aucune envie d'en apprendre plus sur eux.

Le «champ» céda de nouveau la place à une végétation sauvage et difficilement pénétrable. Jouant du couteau, Jennsen

480

progressa avec une lenteur qui lui donna envie de hurler. Le temps passait, et elle n'était toujours pas arrivée à destination...

Quand elle atteignit un terrain relativement découvert, Jennsen accéléra le pas. Elle errait dans ce marécage depuis des heures. A coup sûr, midi avait sonné depuis longtemps.

Selon Tom, en passant par l'arrière du marécage, il fallait une demi-journée pour atteindre la maison de la magicienne. Jennsen marchait depuis plus longtemps que ça, elle l'aurait juré. Avait-elle raté la demeure d'Althea? Après tout, elle ignorait quelle était la taille de ce marécage. Donc, elle avait pu passer près de la maison sans la voir. Et dans ce cas, elle risquait de devoir tourner en rond pendant des heures.

Et si elle ne trouvait rien, que ferait-elle? L'idée de passer la nuit dans cet endroit maudit ne lui disait rien qui vaille. Après le coucher du soleil, quel monstre risquait d'émerger des broussailles? Et avec l'humidité ambiante, allumer un feu serait probablement impossible.

481

Rester ici toute une nuit sans lumière? Pas question...

Quand elle sortit enfin de la jungle humide et déboucha sur la rive d'un grand lac, Jennsen marqua une petite pause pour reprendre son souffle. Ici, des arbres au tronc énorme émergeaient de l'eau et s'élançaient vers les cieux où ils composaient une sorte de dôme vert du plus bel effet.

Au-dessus du lac, la lumière était un peu plus vive que dans le reste du marécage. Sur la droite, une muraille rocheuse parfaitement lisse jaillissait de l'eau, formant un obstacle infranchissable.

Jennsen inspecta la rive, sur la gauche, et fut surprise d'y apercevoir des empreintes. S'agenouillant, elle les étudia et déduisit qu'elles avaient été faites par un homme - une affaire de taille et de profondeur. Mais elles n'étaient pas récentes, en tout cas...

Suivant cette piste, Jennsen trouva à plusieurs endroits des petits tas d'écailles

482

de poisson. Le pêcheur avait nettoyé ses prises sur place...

Encouragée par ces différents indices, la jeune femme marcha à grandes enjambées jusqu'au bout du lac, où elle trouva un sentier qui serpentait entre des saules étroitement serrés les uns contre les autres. Parvenue au sommet de ce qui devait être une petite butte, elle sonda les environs et repéra une maison nichée dans une clairière, pas très loin de là. Une fumée noire sortait de la cheminée pour venir se mêler aux nuages qui dérivaient dans le ciel. À mieux y regarder, on avait même l'impression qu'elle les créait...

Dans la pénombre du marécage, la lumière qui brillait à une fenêtre, sur un côté de la demeure, semblait être un phare qui souhaitait la bienvenue à toutes les âmes égarées, désespérées, réprouvées et sans défense.

Comprenant qu'elle était au bout de son voyage, Jennsen versa quelques larmes de soulagement.

Puis elle pensa à Sebastian et se remit

483

en chemin sans tarder. Avançant très vite entre les saules et quelques chênes, elle atteignit bientôt la maison.

Bâtie sur des fondations en pierre solidarisées avec du mortier, la demeure avait des murs en rondins de cèdre et un toit de tuiles muni d'un large auvent. Face à Jennsen, quelques marches donnaient accès à un balcon qui faisait tout le tour de la maison.

La jeune femme gravit l'escalier, marcha jusqu'à la façade du bâtiment et s'arrêta devant une porte flanquée par des colonnes de bois surmontées d'un fort joli portique. Un deuxième escalier descendait jusqu'à un chemin net et dégagé qui menait à la partie avant du marécage. Les visiteurs «invités» devaient arriver par là, devina Jennsen. Et après ce qu'elle avait enduré, ce chemin, à ses yeux, ressemblait à une voie royale.

Jennsen frappa, attendit à peine, et frappa de nouveau...

Elle allait frapper une troisième fois quand la porte s'ouvrit, dévoilant un homme assez âgé qui riva sur la jeune

484

femme un regard surpris.

Les cheveux plus que grisonnants mais encore abondants, l'homme était d'une corpulence et d'un poids moyens. L'air distingué, il ne portait pas une tenue de trappeur, mais les vêtements d'excellente qualité d'un artisan prospère.

Avisant sa chemise décorée de petites feuilles d'or, Jennsen comprit qu'elle avait affaire au doreur Friedrich.

—Que faites-vous ici? demanda-t-il d'un ton peu amical tout en étudiant Jennsen.

L'œil vif, il avait bien entendu repéré les cheveux roux, sous son capuchon.

—Je voudrais voir Althea, si c'est possible.

—Et comment êtes-vous arrivée chez moi?

Voyant Friedrich regarder le chemin «officiel», Jennsen devina qu'il devait avoir un moyen de déterminer si quelqu'un l'avait récemment emprunté. Quand on savait y faire, c'était facile, et sa mère plaçait toujours des petits «pièges» autour de chez elles pour savoir si quelqu'un y était venu

485

en leur absence.

—Je suis passée par l'arrière du marécage... En longeant le lac...

— Personne ne peut suivre ce chemin-là, pas même moi! Vous mentez!

Jennsen n'en crut pas ses oreilles. Sans chercher à comprendre, ni lui demander la moindre explication, cet homme l'accusait d'être malhonnête.

—Non, c'est la vérité! Je dois voir Althea, votre épouse, et c'est très urgent.

—Vous n'avez pas été invitée, donc, vous devez partir! Et sans tarder, si vous ne voulez pas qu'il vous arrive malheur. Allez, fichez le camp!

—C'est une affaire de vie ou de mort. Je dois...

Jennsen se tut, car Friedrich venait de lui fermer la porte au nez.

 

486