Chapitre premier

Dominique · Chapitre 40 sur 60

Pages du PDF

Chapitre premier

Chapitre 973

Chapitre 41

Oba ouvrit les yeux. Pour une raison qui le dépassait, cela ne fut pas efficace, car il n'y voyait toujours rien. Il était allongé sur le dos, à même le sol de pierre - très froid, pour ne rien arranger. Il n'aurait su dire où il était, et encore moins comment il y avait atterri, mais son premier souci, de loin, restait de savoir pourquoi il était aveugle. Tremblant de la tête aux pieds, il battit des paupières pour éclaircir sa vision - et n'obtint aucun résultat.

Une idée terrible fit flamber sa panique naissante: il se demanda s'il n'était pas de retour dans l'enclos spécial.

Il hésita à bouger, craignant de découvrir qu'il avait raison. Utilisant il ne savait quel sortilège, les trois femmes qui le harcelaient - sa folle de mère et les deux foutues magiciennes - avaient trouvé un moyen de l'enfermer de nouveau dans l'ignoble prison de son enfance. Complotant ensemble dans le royaume des morts, elles avaient profité de son sommeil pour le

974

coincer.

Tétanisé de terreur, Oba ne parvenait plus à réfléchir logiquement.

Soudain, il entendit un bruit. Tournant la tête, il entrevit un mouvement et comprit qu'il n'était pas dans son enclos, mais dans une pièce très sombre, tout simplement. D'abord soulagé, il eut très vite honte d'avoir perdu le contrôle de ses nerfs. Quelle mouche l'avait piqué? Il était Oba Rahl, un prince invincible. Comment avait-il pu être assez idiot pour l'oublier?

Bien qu'il fût ravi de ne pas être dans la prison de son enfance, il resta très prudent. Cet endroit semblait étrange et dangereux. Se concentrant, il tenta de se rappeler comment il y était arrivé, mais rien ne lui vint. Sa mémoire était embrumée - un fouillis de sensations bizarres: la tête qui tourne, une atroce migraine, des nausées, une incroyable impression de faiblesse... Des gens l'avaient traîné sur le sol, ses yeux avaient été blessés par une vive lumière, puis l'obscurité l'avait enveloppé...

Oba se sentait courbatu comme si on

975

l'avait frappé pendant des heures.

Sur sa gauche, quelqu'un toussa, et une autre personne, sur sa droite, lui cria d'arrêter. Tous les muscles tendus, Oba se mit à l'arrêt comme un félin des montagnes. Il s'efforça de recouvrer tous ses sens, puis sonda du regard la pièce obscure.

Il y avait un peu de lumière, contrairement à ce qu'il avait cru. Dans le mur qui lui faisait face, une petite ouverture carrée laissait filtrer la faible lueur d'une bougie.

Cette ouverture était munie de deux barres verticales qui devaient être des barreaux.

Oba avait toujours mal à la tête, mais ça allait de mieux en mieux à chaque minute. Soudain, il se rappela à quel point il avait été malade. Avec du recul, il lui apparut qu'il n'avait pas mesuré la gravité de son état. Enfant, il avait eu une très forte fièvre, et ça ressemblait beaucoup à ce qu'il venait de subir. Sans doute une maladie contractée lors de sa visite à Althea, la

976

magicienne du marécage.

Le fils de Darken Rahl voulut se lever, mais la tête lui tourna, et il jugea plus sûr de s'asseoir contre un mur, aussi glacé que le sol. Après avoir massé ses jambes engourdies, il s'étira puis appuya sur ses yeux avec ses doigts pour chasser le brouillard qui flottait toujours dans sa pauvre tête.

Quand ce fut fait, il vit que des rats, les moustaches frémissantes, couraient le long du mur d'en face.

Oba crevait de faim et la puanteur de ce lieu - un mélange de sueur et d'urine - ne parvenait pas à lui couper l'appétit.

—Regardez, le gros boeuf est réveillé! lança une voix grave et moqueuse.

Oba regarda autour de lui et vit que des hommes l'entouraient. Apparemment, il y avait cinq types avec lui dans la pièce. Des miteux, de toute évidence. Celui qui avait parlé, dans un coin, sur la droite, était assis le dos contre le mur, comme Oba. Son rictus sinistre dévoilait des dents jaunâtres- non, des chicots, pour être plus précis.

977

Oba regarda les quatre autres hommes, tous debout.

—Vous avez l'air de criminels, dit-il.

Un éclat de rire général salua cette déclaration.

—Nous sommes tous injustement persécutés, dit le type assis dans son coin.

—Ouais, acquiesça un autre gaillard. On n'embêtait personne, et ces foutus gardes nous sont tombés sur le paletot. Puis ils nous ont enfermés comme si nous étions de vulgaires gibiers de potence.

D'autres éclats de rire ponctuèrent ce petit discours.

Oba songea qu'être incarcéré avec des criminels lui déplaisait au plus haut point. Pour commencer, il détestait être enfermé où que ce fût, car ça lui rappelait trop son enfance.

Se fouillant rapidement, il constata que tout son argent avait disparu, comme il le redoutait.

À l'entrée de la salle, devant la porte, un rat regardait les six hommes avec une curiosité de prédateur.

978

La petite ouverture munie de barreaux était le guichet de la porte en question.

—Où sommes-nous? demanda Oba.

—Dans la prison du palais, gros crétin, répondit le type assis. Tu te croyais où? Dans un bordel de luxe?

Les autres hommes rirent grassement de cette plaisanterie.

—Ceux qu'il fréquente ressemblent peut-être à ça! dit l'un d'eux, se croyant très fin.

—J'ai faim, grogna Oba. Quand nous donne-t-on à manger?

—Messire a l'estomac dans les talons! lança un des types d'une voix moqueuse. Ici, on te laisse d'abord crever de faim, puis on te file un croûton de pain quand on y pense.

Un des autres hommes vint s'agenouiller devant Oba.

—Comment tu t'appelles?

—Oba.

—Et comment as-tu atterri ici, mon gars? Tu as violé une servante centenaire?

La plaisanterie plut beaucoup aux quatre autres prisonniers. Oba, lui, ne la trouva

979

pas drôle du tout.

—Je n'ai rien fait de mal, se défendit-il.

Il n'aimait pas ces hommes - tous de sales criminels.

—Si je comprends bien, tu es innocent?

—Je ne sais pas pourquoi on m'a jeté en prison.

—Eh bien nous, on a notre petite idée, dit l'homme agenouillé.

—Oui, dit le type assis dans son coin. D'après les gardiens, tu as réduit un gars en bouillie en le frappant à mains nues.

Oba n'en revint pas. Il se souvenait très bien de cette affaire, mais...

—Pourquoi m'aurait-on emprisonné à cause de ça? Cet homme était un voleur. Après m'avoir détroussé, il m'a abandonné dans la nature pour que j'y crève. Il a eu ce qu'il méritait.

—C'est ta version des faits, dit le prisonnier assis. D'après ce qu'on raconte, c'est toi qui as détroussé ce malheureux.

—Quoi? Qui ose dire ça?

—Les gardiens.

—Ils mentent! insista Oba. (Les hommes

980

rirent de nouveau.) Clovis était un voleur et un meurtrier.

Les rires cessèrent brusquement. Surpris, les rats qui déambulaient dans la cellule s'immobilisèrent et humèrent l'air, le museau plissé.

—Clovis? répéta le prisonnier édenté en se levant. Tu as bien dit Clovis? Le colporteur qui vend des amulettes et des charmes?

Oba frémit à ces évocations. Il aurait donné cher pour pouvoir frapper de nouveau la petite vermine.

—C'est bien lui, oui, Clovis le colporteur! Il m'a détroussé et laissé pour mort dans un marécage. Je ne suis pas un assassin, mais un justicier, et on devrait me récompenser. Avoir châtié Clovis n'est pas un crime, bien au contraire.

Le type assis se leva et les autres approchèrent d'Oba.

—Clovis était l'un d'entre nous, dit le prisonnier édenté. Un de nos amis.

—Sans blague? lança Oba. Eh bien, je l'ai réduit en bouillie, et si j'avais eu le

981

temps, avant que sa tête ait explosé comme une noix, j'aurais prélevé quelques morceaux de choix pour me les faire cuire.

—Quel courage! s'écria un des prisonniers. Pour un grand type comme toi, tabasser à mort un gringalet comme Clovis est un sacré exploit.

Quand un des hommes lui cracha dessus, la colère d'Oba se réveilla. Il voulut dégainer son couteau, mais ne le trouva pas à sa ceinture.

—Qui m'a pris mon couteau? Je veux qu'on me le rende! Lequel d'entre vous a fait ça?

—Les gardiens te l'ont pris, dit le prisonnier édenté. Tu es aussi bête que tu en as l'air, mon pauvre vieux...

Oba foudroya du regard le criminel maintenant debout au centre la pièce. C'était un vrai colosse, et son crâne rasé lui donnait l'air encore plus menaçant.

—Oba le balourd, voilà ce que tu es! lâcha le prisonnier en avançant vers le fils de Darken Rahl. Un gros boeuf! Un foutu balourd!

982

Les autres hommes éclatèrent de rire.

Oba écouta sa voix intérieure, qui lui soufflait de précieux conseils.

Il brûlait d'envie de couper la langue à ces types, puis de les travailler longuement au couteau. En règle générale, il préférait infliger ça à des femmes, mais ces cinq salauds méritaient qu'il fasse une entorse à ses habitudes. Les voir se tordre de douleur l'aurait vraiment amusé, et il aurait été curieux de sonder leur regard de brute, au moment de leur passage dans l'autre monde.

Alors que ses adversaires approchaient, Oba se souvint qu'il n'avait pas son couteau. C'était ennuyeux, car il ne pourrait pas s'amuser comme il aimait le faire...

Il voulait récupérer son arme et sortir d'ici. Cet endroit le fatiguait...

—Debout, Oba le balourd, dit le voleur édenté.

Alors qu'un rat passait devant lui, le fils de Darken Rahl abattit une main sur sa queue. Le rongeur se débattit mais ne

983

parvint pas à se dégager. Oba le prit dans son autre poing, l'enserrant dans un étau mortel.

En se levant, il décapita sa proie d'un coup de dents. Quand il fut bien droit, dépassant d'une bonne tête le prisonnier édenté, il regarda ses agresseurs potentiels tout en mâchant consciencieusement la tête du rat.

Les cinq détenus reculèrent.

Sans cesser de mâcher, Oba approcha de la porte, regarda à travers les barreaux et vit deux gardiens en train de converser dans le couloir.

—Hé! vous deux! cria-t-il. Il y a eu une erreur. Je veux vous parler!

Les deux hommes tournèrent la tête.

—Une erreur, dis-tu? Quelle erreur, mon gars?

Le regard d'Oba passa d'un des gardiens à l'autre. Mais ses yeux n'étaient plus seulement les siens - l'entité qu'il appelait la «voix» voyait a travers eux.

—Je suis le frère du seigneur Rahl, dit Oba.

984

Une révélation qu'il n'avait faite à personne, il en était conscient. Mais il ne pouvait pas s'empêcher de parler. Un peu surpris, il s'entendit continuer d'un ton assuré:

—J'ai été emprisonné à tort pour avoir puni un voleur, alors que c'était mon devoir. Le seigneur Rahl n'approuvera pas qu'on m'ait traité ainsi. J'exige de voir mon frère. (Oba foudroya les deux hommes du regard.) Allez le prévenir!

Les gardiens battirent des paupières comme si les yeux du fils de Darken Rahl les éblouissaient. Puis ils tournèrent les talons et s'en furent.

Oba regarda de nouveau les détenus. Tandis qu'il mâchait nonchalamment une patte arrière du rat, les cinq brutes s'écartèrent comme si le bruit des os craquant sous ses dents les terrorisait.

Oba jeta un nouveau coup d'œil dans le couloir et ne vit personne. Mais il devait prendre son mal en patience. Le palais était immense, et les deux gardiens risquaient de mettre du temps à revenir.

985

Les prisonniers s'écartèrent un peu plus pour le laisser retourner jusqu'à son coin de mur, où il s'assit afin de continuer paisiblement son repas.

Ces types étaient fascinés par lui, et ça ne l'étonnait pas. Il se nommait Oba Rahl -le prince Oba Rahl, en anticipant un peu. Ces pouilleux n'avaient jamais vu un homme si important et ils en restaient bouche bée.

—Vous m'avez dit qu'on ne nous donnait rien à manger... (Oba brandit triomphalement son déjeuner.) Pas question que je crève de faim!

Il tira sur la queue du rongeur, l'arracha au cadavre et la jeta loin de lui. Les animaux mangeaient les queues de rat, mais lui, il était un être humain.

—Tu n'es pas qu'un balourd, lâcha le prisonnier édenté, méprisant. Bon sang, je n'ai jamais vu un foutu bâtard aussi cinglé!

Oba se leva, traversa la cellule en un éclair et prit l'homme à la gorge avant que quiconque ait pu esquisser un geste.

Le soulevant du sol, le fils de Darken

986

Rahl planta son regard dans les yeux du sale type. Puis il le propulsa contre un mur.

Le criminel s'écroula, aussi inerte que le rat aux trois quarts dévoré.

Jetant un coup d'œil par-dessus son épaule, Oba vit que les quatre autres prisonniers avaient reculé jusqu'au mur du fond. Le type au crâne rasé avait repris connaissance et il gémissait en se tenant la tête à deux mains.

Oba se désintéressa de ce crétin. Il avait mieux à faire que tuer un vulgaire criminel, même si c'était tout ce que celui-ci méritait.

Le fils de Darken Rahl retourna près de son coin de mur et s'assit. Après avoir été très malade, il se remettait à peine, et il devait faire attention à sa santé. Il lui fallait se reposer.

—Réveillez-moi quand ils seront là, dit-il aux quatre brutes qui le regardaient toujours en silence.

Avoir un prince parmi eux les fascinait vraiment, et c'était très amusant à voir. Cela dit, c'étaient des criminels de droit commun, et il ne s'opposerait pas à leur

987

exécution quand il exercerait le pouvoir.

—Nous sommes cinq et tu es tout seul, dit un des hommes. Si tu fermes l'œil, mon gars, tu risques de ne plus jamais te réveiller.

Oba sourit au prisonnier.

Et la voix sourit avec lui.

Les yeux écarquillés, l'homme recula jusqu'à ce que ses épaules percutent le mur, puis il s'éloigna en gardant le dos plaqué contre la pierre. Quand il eut atteint le fond de la cellule, il se laissa glisser sur le sol et se recroquevilla sur lui-même. Puis il éclata en sanglots comme un enfant.

Oba se tourna sur le côté et s'endormit comme une masse.

 

988