Désolations

David Vann · Chapitre 9 sur 40

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Désolations

Chapitre 9

I RENE ATTENDIT SEULE TOUTE LA JOURNÉE, allongée dans le lit à regarder les lattes du plafond. Son mari était sur l’île, ses enfants travaillaient, le Vicodin la rendait nauséeuse et faible, moite. La pièce était trop ensoleillée, mais elle n’avait pas le courage de se lever pour tirer les rideaux. Personne ne se souciait de ce qui pouvait lui arriver. Elle pouvait tout aussi bien mourir.

L’autoapitoiement, dit-elle à voix haute. Pas très joli. Et cela lui rappelait trop les années après la disparition de sa mère, après la disparition de son père. Son déménagement chez un membre de la famille éloignée, puis chez un autre, transbahutée à travers tout le Canada, puis la Californie, non désirée, trop souvent seule.

Elle goba un autre Vicodin, la douleur atteignant un nouveau pic d’intensité, et d’abord elle n’éprouva rien, mais au bout de quinze ou vingt minutes, elle sentit le glissement glacial et piquant vers la nausée et le néant, un soulagement bienvenu. Sa tête sembla s’éloigner, ou du moins la conscience qu’elle avait de son crâne, et elle resta à mijoter dans le reste de son corps. Elle était lourde, s’enfonçait profondément dans le matelas.

C’était presque comme plonger, quand elle fermait les yeux, la surface si loin au-dessus d’elle. Un océan animé d’un battement de cœur, de lentes vagues de pression, l’eau compacte, sans limites. Aucun contact avec la surface. Le monde aérien un simple mythe, ses orages et ses éclairs et son soleil. La densité de l’eau comme seule réalité, le froid qu’elle dégageait, sa pression et son poids.

Irene se réveilla des heures plus tard. La douleur était revenue, tranchante et irrégulière, elle lui fendait le crâne.

Gary, appela-t-elle, et elle entendit une réponse, cette fois. Un bruissement dans la cuisine. Il ouvrit la porte.

Comment tu te sens ? demanda-t-il.

Il me faut un autre Vicodin. J’ai vraiment peur. Je n’avais jamais connu une telle douleur.

Je pense que tu ferais mieux d’attendre encore un peu, si tu y arrives. Tu n’es pas censée en prendre plus de quatre par jour, d’après Rhoda. Et le docteur n’avait même pas l’air de penser que tu en avais besoin.

La douleur est insupportable, Gary.

Peut-être qu’avec un peu de nourriture chaude… Un peu de nourriture et de l’eau t’aideront. Qu’est-ce qui te ferait envie ?

Irene ne pouvait plus respirer. Elle se tourna sur le flanc, ce qui ne fit qu’augmenter sa douleur et sa difficulté à respirer. Je veux bien essayer, dit-elle. Je voudrais juste que ça cesse.

J’ai fait décongeler un morceau de cerf. Je vais le faire cuire avec de la purée. Il faut que tu manges davantage.

D’accord, dit-elle avant de baisser les paupières. Elle l’entendit fermer la porte. Elle tenta de respirer pour faire passer la douleur, la laissant s’échapper à chaque expiration. Elle essaya de ne pas paniquer pour trouver de l’air. Mais ses oreilles sifflaient, un bourdonnement aigu, la même fréquence que sa douleur, qui refusait d’être ignorée. Elle ne pouvait penser à rien d’autre. Elle reprit un autre Vicodin. Peu importait ce que pensaient Gary et les autres.

L’attente d’un soulagement se fit plus longue qu’avant, un quart d’heure d’une lenteur extraordinaire, puis elle sombra dans une période plus supportable jusqu’à ce que Gary rouvre la porte.

C’est prêt. Comment ça va ?

J’ai dû prendre un autre comprimé.

Irene.

Tu n’as aucune idée. Tu n’imagines pas ce que ça fait. Si quelqu’un me l’avait dit, je ne l’aurais pas cru.

Bon, le dîner est prêt.

Irene s’assit lentement au bord du lit, prise de vertiges. Mes chaussons et ma robe de chambre. Tu peux m’aider à les enfiler ?

Tu as vraiment besoin d’aide ?

Oui, vraiment.

OK. Il l’aida et ils s’installèrent bientôt à la table, près d’un feu de cheminée. Des steaks de cerf pané, un animal tué à l’automne dernier sur l’île Kodiak. En altitude, à flanc de montagne, la flèche d’Irene lui avait perforé les deux poumons. Penchée sur son assiette, elle coupa un morceau de viande, c’était délicieux. Elle mourait de faim. Mais elle se sentait aussi sur le point de vomir. Le repas serait un étrange mélange de ces deux sensations.

Merci, Gary, dit-elle.

Je suis désolé. Désolé de nous avoir obligés à sortir pendant la tempête. Je ferai tout mon possible pour t’aider à te rétablir. Mais ces antalgiques m’inquiètent. Ça pourrait te rendre accro. Tu l’es peut-être déjà.

Ce n’est pas ça qui m’inquiète, moi. Je m’inquiète surtout que les antalgiques ne soient pas efficaces. Même en ce moment, ils n’atténuent pas complètement la douleur. Et si jamais ça empirait ? Qu’est-ce que je ferais alors ?

Je crois que tu paniques, là.

Bien sûr que je panique.

Jim et Monique s’installèrent dans une suite du plus bel hôtel de Seward. Des chevets ornés de faux ivoire sculpté, de mauvaises aquarelles représentant des chalutiers. Un lit géant et accueillant, qui attira aussitôt le regard de Jim. Une baignoire thalasso, aussi, assez grande pour deux.

Allons déjeuner, dit Monique. Et puis on fera un tour en bateau.

OK, dit Jim en essayant de contenir la tristesse et le désir dans sa voix. Ils sortirent et arpentèrent le quai.

D’autres touristes se promenaient ce jour-là, les trottoirs étaient bondés. Un ferry venait d’accoster. Jim patienta dans la file d’une compagnie de tourisme maritime pendant que Monique faisait les boutiques. Une belle journée et les têtes se retournaient sur son passage, superbe, grande et mince. Jim pensa qu’il aurait dû être heureux. Mais il se sentait utilisé, énervé et coupable. Reprends-toi, marmonna-t-il dans sa barbe. Tu es déjà dedans jusqu’au cou. Il ne voulait certainement pas manquer le bouquet final.

Il n’avait jamais emmené Rhoda en vacances, pas même un jour ou deux. Ils n’étaient jamais allés nulle part.

Jim arriva à l’avant de la file d’attente, enfin, deux tickets pour une excursion de trois heures dans Résurrection Bay et le parc national de Kenai Fjords. Une excursion de trois heures, chantonna-t-il en imitant le générique de la série L’île aux naufragés, mais la femme au guichet avait dû l’entendre un million de fois et elle ne réagit pas.

Jim retrouva Monique qui s’émerveillait devant des tentures en velours noir représentant des ours et des aigles royaux. C’est incroyable, dit-elle. L’art ne peut pas tomber plus bas. Il faut absolument que je reparte avec.

OK, dit Jim avant d’en acheter une d’un mètre vingt où un ours brun péchait un saumon.

Tu aides à préserver un patrimoine culturel, dit Monique. Rien que ça. Elle le prit par le bras, se rit de l’Alaska et des touristes, puis ils allèrent déjeuner.

Au simple contact de sa main sur son bras, Jim durcit. Il se rendit compte qu’il avait envie d’elle comme il n’avait jamais eu envie de personne. Même ses amourettes de collège ou de lycée ne lui avaient pas paru aussi pressantes, et il avait pourtant quarante et un ans. Il ne se pensait plus capable d’un tel sentiment. Avec Rhoda, il ne pouvait guère assurer plus d’une relation sexuelle tous les quelques jours. Il se demanda une fois encore quel âge pouvait avoir Monique. Une petite vingtaine, imaginait-il sans certitude. Elle semblait bien plus jeune que Rhoda, qui avait trente ans.

Ils trouvèrent une table libre sur le quai, commandèrent des huîtres, du flétan et du champagne. Jim mangeait rarement des huîtres à cause de leur poche gastrique. Il essayait de ne rien manger qui soit doté d’une poche gastrique. Mais Monique lui en fit goûter une et ce n’était pas si terrible que cela. Il décela surtout le goût du beurre, et le Tabasco lui brûla les lèvres. Il ne mâcha presque pas. Avala d’une traite.

Raconte-moi des récits sur l’Alaska, dit Monique. Commence par la fois où tu t’es retrouvé le plus près d’un ours, tiens.

Et toi ? demanda Jim. Je ne sais presque rien de toi.

Je suis sans intérêt, moi. Washington, parents hauts placés, bonnes écoles, aucune vision d’avenir, aucun sentiment d’utilité.

Quel âge as-tu ?

L’âge requis. Et si tu veux baiser avec moi, il va falloir que tu arrêtes de me poser cette question.

Désolé.

Bon, parle-moi de l’ours.

C’était près d’une rivière. La rivière où j’ai péché mon premier saumon chinook à l’âge de dix ans, peut-être même moins. Je me souviens juste que le poisson était plus gros que moi. Je mesurais un mètre vingt-deux et le poisson, un mètre vingt-cinq. On a bataillé pendant presque une heure, il me traînait en aval et j’essayais de rester dans l’eau moins profonde près de la berge. Je portais des cuissardes et j’avais peur de couler, mais mon père me retenait.

Ah, dit Monique. Je parie que tu étais un gamin très mignon.

Blond aux yeux bleus, plein de charme, dit Jim.

Monique sourit.

C’était donc près de cette rivière, des années plus tard. J’avais une vingtaine d’années, j’étais revenu par nostalgie, je péchais au même endroit mais j’étais seul, ce qui n’était vraiment pas malin. La saison était déjà bien avancée, c’était l’époque où les ours sont un peu plus désespérés, et quand j’ai attrapé un saumon, je l’ai vidé et je l’ai accroché à mon sac à dos pour continuer à pêcher.

Non, dit Monique.

Si, il pendait à mon dos, quatre-vingt-dix centimètres de saumon odorant, luisant et éviscéré qui se balançaient entre mes omoplates pendant que je péchais. J’étais un véritable appât à ours.

Monique hocha la tête.

J’ai entendu un truc derrière moi, des éclaboussements lourds, et quand je me suis retourné, j’ai vu un énorme ours brun. Un grizzly. Le genre mangeur d’hommes. Qui fendait l’eau dans ma direction. Il s’est arrêté net. Je me suis rendu compte que le saumon était dans mon dos, dissimulé à l’ours, comme si j’essayais de lui cacher de la nourriture.

Qu’est-ce que tu as fait ?

Je te raconterai plus tard, dit Jim.

Monique lui colla un coup de poing dans le bras. Assise en face de lui, elle était à bonne portée. Salaud, chuchota-t-elle pour que personne ne l’entende.

En Alaska, les histoires se méritent, dit-il avec un sourire.

C’est ce qu’on verra.

Il nous reste une heure avant l’excursion, dit-il en regardant sa montre.

On va faire du shopping, alors. J’aimerais bien une paire de chaussures à talons et peut-être une cravate, aussi. Elle afficha un sourire malicieux en disant cela et Jim crut s’évanouir.

Il paya et ils partirent, longèrent le quai en quête d’une boutique, où Monique trouva une paire d’escarpins noirs qui la ravirent. Ça te plaît ? demanda-t-elle.

Bien sûr. C’est plutôt sexy avec un jean. Inattendu.

Je ne les porterai pas avec un jean.

C’était le moment de chercher une cravate. Il ne leur restait que vingt minutes avant l’excursion mais ils trouvèrent un magasin qui vendait des cravates ornées de saumons, de flétans, de crabes royaux et de chalutiers, ainsi que quelques cravates classiques. Monique opta pour un modèle en soie bleu foncé.

Il va falloir courir pour attraper le bateau, dit Jim.

Ils n’ont pas des départs plus tard dans la journée ? demanda Monique.

Ils reprogrammèrent donc pour une excursion à 16 heures, ce qui leur laissait deux heures devant eux. En chemin vers l’hôtel, Monique prit Jim par la main. Ils n’échangèrent pas un mot. Jim craignait de parler, craignait de tout gâcher d’une manière ou d’une autre.

Prends d’abord une petite douche, dit Monique et Jim s’exécuta. Quand il sortit, enroulé dans une serviette, elle le détailla. T’as un bourrelin, dit-elle.

Un bourrelin ?

Un début, du moins. Elle sourit. Ne sois pas vexé.

Mais c’est quoi, un bourrelin ?

Un bourrelet à muffin, le petit bourrelet sur ton ventre qui pendouille au-dessus de ta ceinture. Ça pend à un angle bizarre. Hmm, fit-il.

C’est pas grave. C’est la première fois que je fais ça avec un bourrelin, mais je m’adapterai.

Monique passa à son tour sous la douche et Jim s’allongea sur le lit, se sentant vieux et répugnant. Un bourrelin. Si tu avais la moindre once de respect pour toi-même, réfléchit-il à voix haute, tu sortirais de cette chambre sur-le-champ. Il entrouvrit sa serviette et son petit pénis flasque semblait une cible de choix pour une deuxième moquerie. Elle allait le taquiner et rire de lui. Voilà tout.

Jim grogna et décida de se glisser sous les couvertures. Il se cacherait. Il jeta la serviette sur une chaise et se mit à l’aise avec les deux oreillers.

Monique coupa l’eau et l’attente fut longue. Jim pensa à Rhoda en se sentant coupable car il était là, sur le point de la tromper. C’était désormais inévitable. Tout, jusqu’à cet instant, pouvait être effacé. Peut-être. Mais rien après cette seconde.

C’est alors que Monique fit son apparition, avançant vers lui d’un pas lent, vêtue de ses seuls escarpins et de sa cravate.

Elle était très grande, surtout avec ses talons, et elle arborait le physique mince que seule la jeunesse confère, les lignes douces de ses côtes et de ses clavicules, de son ventre et de ses cuisses. Ses cheveux encore mouillés, son visage anguleux.

Je me suis rasée pour toi, dit-elle.

Elle avait la peau totalement lisse. Elle s’approcha du lit, se tourna sans précipitation, se pencha du haut de ses talons, sa cravate pendait devant elle, ses seins jeunes, et elle le regarda entre ses jambes.

Fini les taquineries, dit-elle. Tu peux avoir ce que tu veux, maintenant.

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