Désolations
Chapitre 22
C ARL PASSA LA JOURNÉE ENTIÈRE AU COFFEE BUS. Karen lui versait des cafés gratuits, et quand elle comprit qu’il n’avait pas d’argent, elle lui offrit un sandwich. Il s’installa contre le flanc du bus, encadré par les deux sacs à dos. Il hochait la tête pour saluer les clients et écrivait ses cartes postales. Il s’en rédigea une à lui-même.
Cher Carl, J’espère te revoir bientôt. Tu me sembles un peu perdu. Ça fait un moment qu’on n’a pas discuté. Je pense qu’on peut admettre à ce stade que les choses ne vont pas très bien. On a des rêves, tous les deux, mais est-ce qu’ils nous mènent vraiment dans la même direction ? Ha ha, Carl.
Il nota son adresse et décida d’envoyer la carte avec les autres. S’il avait assez d’argent pour acheter des timbres. Il attendait le retour de Mark pour lui demander un boulot.
Mais Mark ne rentra pas et à 20 heures Karen ferma le bus à clé.
La pêche se termine à 19 heures, dit Karen. Mais ils doivent s’arrêter aux quais pour décharger. Il ne rentrera pas avant un moment, alors je te ramène chez nous et tu pourras lui parler là-bas.
Merci, dit Carl en grimpant dans sa Volkswagen avec les sacs à dos.
Où est Monique ?
Carl était resté assis près d’elle toute la journée avec les deux sacs, c’était étrange que Karen lui pose la question à cet instant seulement.
Elle m’a largué, dit-il.
Karen acquiesça et s’engagea sur la route. Désolée de l’apprendre.
C’était inévitable, dit Carl. Elle ne m’a jamais aimé. Mais elle aurait au moins pu venir récupérer ses affaires. C’est un peu dur de m’obliger à les trimbaler.
Ouais, lança Karen. Puis elle se mit à marmonner pour elle-même. Chuchotements et mouvements de la tête, murmures, aha d’étonnement, la totale, comme une conversation entière avec un autre interlocuteur. Et Carl, assis sur le siège à ses côtés, à quelques dizaines de centimètres de là, complètement ignoré. Il se demanda si elle avait pris quelque chose ou si elle avait juste l’esprit esquinté. Il n’avait jamais rien remarqué avant. Mais il ne voulait pas l’interrompre.
Karen roula en zigzags sur le chemin de terre jusqu’au lac. Déviant vers la droite, puis un mouvement saccadé avant de dévier ensuite vers la gauche, puis à nouveau vers la droite. Carl fut heureux d’arriver à destination.
Karen entra et s’attela au dîner, plongée dans son propre univers. Carl porta les sacs l’un après l’autre jusqu’au salon, où il s’installa. Le parquet à moitié terminé, un vieux canapé sale mais confortable. L’air étonnamment froid. Ni chauffage ni isolation, le vent se faufilant quelque part. Carl avait retiré sa veste, mais il la remit et releva sa capuche. C’était comme être à l’extérieur.
Il avait faim. Le sandwich et le café n’avaient pas suffi. C’était une torture, de rester assis sur le canapé en sachant la nourriture si proche. Il ne pouvait pas se permettre d’aller se servir un en-cas. Ils avaient forcément un peu de saumon fumé. De la nourriture à portée de main, mais inatteignable. Karen le remarquerait-elle à travers ses marmonnements ?
La voiture de Mark arriva enfin et il franchit le seuil.
Mon frère venu d’une autre planète, dit-il à Carl. Ça va, sur le pont ?
Nenni, dit Carl en s’efforçant de trouver un vocable à la hauteur.
Tu as amené Monique avec toi ?
Elle m’a largué.
Ah, dit Mark. Je t’ai déjà raconté ma blague sur l’algèbre ?
Non.
Une exponentielle et une constante se baladent dans la rue, quand elles aperçoivent tout à coup un panneau de dérivation.
Quoi ?
T’as jamais eu de cours d’algèbre ?
Non.
Bon, alors tant pis. C’est long, comme blague. Je l’ai racontée à une fille à la conserverie aujourd’hui et elle a pigé. Elle parle cinq langues.
Désolé, dit Carl.
Mark alla étreindre Karen et ils se livrèrent à un étrange petit rituel de massage d’oreilles. Apparemment, les oreilles de Mark s’étaient refroidies sur le bateau et les mains de Karen étaient d’une chaleur exceptionnelle. C’était trop gênant à regarder, alors Carl se rassit dans le canapé et leur tourna le dos. Il entendait des bruits de succion, des murmures, et il essaya de se concentrer sur les arbres, sur les parcelles du lac visibles à travers les arbres.
Carl avait conscience de sa pauvreté. Il était obligé de rester assis là parce qu’il n’avait nulle part où aller. Quand on est pauvre, on est obligé de demander de l’aide et d’attendre et de poireauter et de passer du temps avec des gens qu’on n’a pas envie de fréquenter. Et pendant tout ce temps, on reste invisible. Carl ne ferait plus jamais cela. Il allait changer de spécialité à la fac, même si cela impliquait de faire une année supplémentaire. Et il parlerait à Mark de la liaison entre Jim et Monique. Les riches ont un point faible. Ils ont des secrets à cacher.
Après en avoir terminé avec son massage d’oreilles, Mark s’installa enfin dans le canapé. Hombre, dit-il. Il y a un mec à la conserverie qui sait dire “Qui a pété ?” en huit langues.
Oh, dit Carl. Il ne savait jamais trop quoi dire en présence de Mark. Et il ne savait pas non plus comment enchaîner sur : Tu pourrais me trouver un boulot ?
Il sait le dire en thaï.
Comment s’est passée la pêche, aujourd’hui ? demanda Carl.
Dure, dit Mark. Des lames de trois mètres. Ça a sérieusement limité nos prises. Personne n’a fait grand-chose. On a fait à peine cinq cents kilos.
Ça semble beaucoup.
C’est que dalle.
Vous auriez pu en faire plus si vous aviez eu quelqu’un d’autre à bord ?
Mark lui adressa un regard en coin.
D’accord, dit Carl. C’était pas très habile, j’imagine. Je suis dans la dèche et j’ai besoin d’un boulot. Est-ce que je pourrais me joindre à vous sur le bateau ?
Mark tapota l’épaule de Carl, ce qui le fit se sentir encore plus minable. Désolé, dit-il. C’est impossible de rejoindre un équipage. Il faut vivre ici, connaître tout le monde, être présent chaque été. Il faut de l’expérience. Il y a toute une file de mecs qui attendent de pouvoir monter à bord. Et c’est la fin de la saison, en plus.
OK, dit Carl. C’est logique. Mais il était déçu. Impossible d’entrer dans le milieu. Il scruta les arbres maigres qui rapetissaient encore plus en bordure du lac. Plus ils approchaient de l’eau et plus ils devenaient rachitiques. Une forêt pour les petites gens, comme Carl. Je suis un si petit homme, plaisanta-t-il dans un mauvais accent irlandais.
Hé, dit Mark. Sois pas dur envers toi-même. Tu pourras trouver quelque chose, mais pas sur un bateau, c’est tout.
Il faut que je trouve un truc tout de suite, malheureusement. J’ai même pas cinq dollars en poche. J’aurais sûrement dû commencer à chercher plus tôt, d’ailleurs.
Ouais, s’esclaffa Mark. Peut-être. Mais bon, je dois pouvoir te dégoter un truc à la conserverie.
C’est vrai ?
Ouais. À huit dollars de l’heure, c’est pas grand-chose mais t’as pas besoin d’expérience. Tu peux commencer à la table de nettoyage, tu retires les membranes et les dernières gouttes de sang. Ça s’apprend en cinq minutes.
Merci, Mark. Ça serait parfait.
Allez, un bang pour fêter ça.
Carl s’apprêtait à refuser, comme d’habitude, mais il se dit pourquoi pas. Un peu de marijuana n’allait pas le tuer. OK, dit-il.
Ça c’est mon pote, dit Mark. Il bourra le bang, l’alluma et tira quelques petites bouffées. Il inspira soudain à fond, garda la fumée et passa le bang à Carl.
Carl n’aimait pas l’odeur, ni la fumée, et l’idée de casser son record ne lui plaisait pas. Il n’avait jamais rien essayé, ni cigarette ni boisson alcoolisée. Un sujet de fierté personnelle, mais il venait d’y mettre un terme. Et puis merde. Il inhala l’épaisse fumée chaude et âcre, toussa, la respiration soudain coupée.
Mark rit et Karen s’approcha pour rire à son tour.
Il vient de perdre sa virginité, lui dit Mark. Ici même, dans notre humble demeure.
Karen prit une bouffée, puis sembla flotter vers la cuisine.
Carl attendit une sensation, une perception différente, quelque chose. Il espérait avoir des visions, voir peut-être les murs se dissoudre. Mais il ne se passa rien. Mark lui repassa le bang et il inhala une fois encore, retint la fumée comme le lui avait expliqué Mark, puis il expira et toussa à nouveau.
C’est bon ? demanda Mark.
Je ne sens rien de particulier.
Rien du tout ?
Rien du tout.
Prends une autre taffe.
Carl essaya une fois encore mais il ne ressentit rien d’autre qu’une légère migraine à l’arrière de la nuque et un goût répugnant dans la bouche, une contraction de ses poumons.
Tente encore un coup, dit Mark. Carl aspira donc une quatrième fois, puis il abandonna.
Parfois, ça ne fait aucun effet la première fois, dit Mark.
Carl n’était pas certain qu’il y en aurait une seconde. Tout était si décevant. Monique baise avec Jim, dit-il à Mark. Il se tourna vers Karen dans la cuisine, qui lui rendait à présent son regard. Je les ai vus en pleine action dans le salon quand on a passé la nuit chez eux, et en ce moment elle s’en va souvent toute seule.
Mark préparait un autre bang.
Le Jim de Rhoda ? demanda Karen.
Ouais, le dentiste.
Mark alluma l’herbe et prit une autre bouffée avant de passer le bang à Carl.
Non, merci, dit-il. J’en ai eu assez pour l’instant.
Mark haussa les épaules et souleva le bang pour que Karen vienne le prendre. Elle inhala une bouffée et le lui rendit.
Alors c’était donc ça, la grande révélation, l’instant tant attendu. L’information secrète de Carl qui devait heurter le monde avec la violence d’un météore.
Le dîner est prêt, dit Karen.
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