Désolations
Chapitre 14
M ONIQUE ET CARL ÉTAIENT ALLONGÉS SUR LE LIT DE LA chambre d’amis de Jim. Fin d’après-midi, après la douche. Carl priait pour qu’elle accepte de faire l’amour avec lui, effrayé à l’idée de dire quelque chose. Monique, les yeux rivés au plafond.
Je suis fatiguée, dit Monique.
Hmm, fit Carl.
Monique fit craquer ses orteils.
Tu devrais éviter de faire ça. L’arthrose.
Monique soupira. Elle se leva, détacha sa serviette qu’elle jeta sur une chaise et, nue, se glissa sous les couvertures.
Carl fit de même avec sa serviette et passa sous les couvertures à son tour.
Monique s’allongea sur le ventre, lui tourna le dos et s’endormit.
Carl se rhabilla avant de s’aventurer dans la cuisine et le salon. Un endroit luxueux, des vues magnifiques, tout ce bois, de beaux canapés. Il ouvrit le frigo et le congélateur, chercha quelque chose de bon. Des barres glacées, c’était une possibilité. Du saumon fumé, toujours bon. Mais il referma les portes et fouilla dans le garde-manger en quête d’autre chose. Il trouva une petite bouteille en verre de sirop d’érable encore scellée. L’anse était assez grande pour y glisser un doigt et le goulot était fermé par un bouchon doré. Importée du Canada.
Carl l’apporta au salon, il s’installa sur un canapé avec vue sur Cook Inlet, assombri par la pluie. Il dévissa le bouchon et avala le sirop à petites gorgées, tenant la bouteille à deux mains sur ses genoux entre deux lampées, comme une flasque de whisky.
Les nuages au-dessus de l’eau formaient un plafond sombre et bas, presque comme dans un théâtre, les raies obliques de pluie et de lumière un simple truc de mise en scène, le tout en mouvement. C’était magnifique et différent à présent qu’il était à l’abri dans cet endroit luxueux, sec et chaud. L’argent n’était pas une si mauvaise chose. Il allait peut-être devoir remettre en question ses études d’anthropologie. Vivre sous cette tente avait été un avant-goût de ce que serait sa vie s’il empruntait un tel chemin désargenté.
Il bascula la tête en arrière et ferma les yeux. Il dormait si mal depuis quelque temps, la moitié inférieure de son sac de couchage était invariablement trempée à chaque averse. Le canapé était d’un confort irrésistible.
Dans son rêve, Carl était secoué par des singes, il essayait de se retenir aux branches d’un arbre immense, mais c’était Rhoda, ses mains sur lui, et il se réveilla pour découvrir le sirop d’érable renversé sur ses vêtements et sur le canapé, une bave gluante répandue partout. Rhoda essuyait sa chemise et son jean à l’aide d’un torchon humide.
Je suis désolé, dit Carl, paniqué.
C’est pas grave, dit Rhoda. C’est marrant. Laisse-moi en essuyer encore un peu que ça ne goutte pas quand tu te lèveras.
Mon Dieu, dit Carl. Je suis trop con.
Tout va bien, mon grand. Avec moi, ton secret sera bien gardé.
Ah, dit-il. Il y en a partout.
Oui, c’est vrai.
Il parvint enfin à se lever et l’aida à tamponner le canapé qui, heureusement, était marron foncé.
Je suis désolé, dit-il.
C’est pas grave, honnêtement.
Carl s’éloigna d’un pas furtif pour se changer et reprendre une douche, mais Monique était réveillée et elle lui demanda ce qui s’était passé, puis elle éclata de rire, bien évidemment.
Merci, dit-il. Je me sens beaucoup mieux.
Fais pas la tête, dit-elle, mais il ferma la porte de la salle de bains et entra sous la douche. Il en avait sa claque de Monique.
Rhoda termina de nettoyer avant de préparer un plateau de fromage, d’olives, de saumon fumé, de crackers, de câpres et diverses tapenades. Elle ouvrit une bouteille de shiraz et une autre de pinot gris. Elle aimait recevoir. Elle fredonnait Un morceau de sucre, une chanson de Mary Poppins, le film fétiche de son enfance. Elle s’imaginait sans peine poser des assiettes de sucreries devant des enfants.
Quand Jim passa la porte, elle sautilla jusqu’à lui, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa. J’ai une surprise, dit-elle.
Une surprise ?
Des invités à dîner. Un peu de compagnie. J’ai préparé un plateau de fromages.
C’est vrai ? C’est qui ?
Ils vont te plaire, dit Rhoda. Tu as déjà rencontré l’un d’eux. Elle mena Jim jusque dans le salon, où il jeta sa veste sur le canapé et s’installa.
La pluie est plutôt belle aujourd’hui, dit-elle. Carl l’admirait, un peu plus tôt.
Carl ?
Rhoda lui versa un verre de shiraz. Ouais, il est venu avec sa copine, Monique. Tu l’as rencontrée au Coffee Bus.
Jim se leva d’un bond, geste étrange. Il se tourna vers elle, bouche bée, puis se tourna à nouveau vers la fenêtre.
Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Rhoda.
Une pause. Et elle lui apporta son vin. Quelque chose ne va pas ?
Non, dit Jim. Mais il semblait perturbé. Je préfère ne pas fréquenter mes patients en dehors du cabinet, c’est tout. Monique est venue se faire poser un plombage.
Oh, je suis désolée, dit Rhoda. Je suis désolée, Jim. Elle l’étreignit et lui caressa le dos.
C’est rien, dit-il.
Jim se rassit sur le canapé et Rhoda entreprit de préparer le dîner, des steaks de caribou donnés par sa mère. Elle les posa dans la poêle à frire avec des gousses d’ail entières, des oignons doux de l’île Maui, de l’huile d’olive, du romarin, du vinaigre balsamique et du poivre noir. Elle mit des pommes de terre à bouillir et avait prévu du brocoli à la vapeur.
Monique sortit de la chambre d’amis, Carl dans son sillage. Elle était grande et plutôt glamour à sa façon, bien qu’elle soit affublée d’un petit nez étrange. Comme un elfe dont le corps aurait trop grandi. Carl, lui, ne semblait pas à la hauteur à ses côtés, mal assuré et incapable. Rhoda ne donnait encore à leur relation que quelques semaines, à peine.
Salut, dit Rhoda. Prenez un verre de vin. Et il y a un plateau de fromages près de Jim. On pourra regarder la pluie tous ensemble.
Salut, Jim, dit Monique. Jim se leva et s’approcha pour leur serrer la main à tous les deux. Mais il ne disait toujours rien, ce qui était étrange. Il était bien plus âgé qu’eux. Qu’il soit ainsi gêné n’avait aucun sens.
Jim m’a dit que tu étais une de ses patientes, Monique. Rhoda prononça cette phrase dans le simple but de calmer la tension.
C’est vrai, dit Monique. J’ai bien aimé les pattes de canards au plafond.
Jim rit. Je les ai installées pour les enfants.
Pour les chasseurs, dit Monique, et un nouvel instant de silence étrange s’installa.
Asseyez-vous, dit Rhoda. Je peux vous offrir du vin ? On a du shiraz ou du pinot gris.
Du shiraz, s’il te plaît, dit Monique. Et un peu de jus de fruit ou d’eau pour Carl, il ne boit pas d’alcool.
Merci, Monique, dit Carl.
Quoi ? C’est vrai, tu ne bois pas.
Ouais, mais j’ai pas six ans.
C’est pas le moment de défendre ta virilité.
Tu fais chier, Monique.
Rhoda rit pour essayer une fois encore de calmer la tension. On dirait bien que la tente a eu raison de toi.
Ouais, dit Carl. Et pour toi, Monique, c’était comment de dormir sous la tente ? Un peu inconfortable ?
Carl est en colère après moi parce qu’il a dû rester seul un moment.
Et tu étais où ? demanda Carl.
J’étais à Seward. Tu es déjà allée à Seward, Rhoda ?
Rhoda enrageait de les voir se disputer autour de son vin et de son plateau de fromages, elle ne comprenait pas pourquoi Jim jouait ainsi les idiots, mais elle saisit l’occasion au vol pour changer le ton de la conversation. J’adore Seward, dit-elle. C’est une des plus jolies baies, avec les montagnes autour. Ça fait des années que je n’y suis pas allée. On devrait faire un voyage là-bas, Jim.
Ouais, dit Monique. Tu devrais emmener Rhoda à Seward.
Bien sûr, dit Jim. Il semblait pris dans une sorte d’abrutissement, ou bien était-ce juste la fatigue. Seward, c’est une bonne idée, dit-il.
Et ils en restèrent là. Le silence, à nouveau. Rhoda aurait voulu les tuer tous les trois. Elle retourna à son dîner et les laissa mariner dans leur étrange marmite d’asociabilité. Elle attrapa la laitue, la rinça rapidement et la déchira en petits morceaux. Elle coupa deux tomates, une moitié d’oignon rouge et ajouta quelques pignons de pin. Elle décida qu’elle n’aimait pas du tout Monique. Des trois, c’était Monique qu’elle aimait le moins. Son ton bizarre pour dire à Jim qu’il fallait qu’il l’emmène à Seward. Comme si elle avait un droit de regard sur leur relation. Quel âge pouvait-elle bien avoir, en plus ? Aux alentours de vingt-deux ans, et elle se comportait comme si le monde entier lui appartenait.
Tandis qu’elle cuisinait, Rhoda gardait l’oreille tendue, mais il n’y avait qu’un silence pesant dans le salon. Un silence absolu. Incroyable. Qui donc se comportait ainsi ? Quand le dîner fut enfin prêt, qu’ils furent tous passés à table, ce fut Monique qui reprit la parole.
Rhoda m’a raconté une super histoire d’ours, aujourd’hui. Est-ce que tu en as une, Jim ?
Rhoda n’aima pas la façon dont Monique prononça Jim. Comme si elle lui parlait avec condescendance. Et pour une étrange raison, il se laissait faire.
Pas vraiment, dit-il. Est-ce que j’ai une bonne histoire d’ours, Rhoda ?
Bien sûr, mon chéri. Tu as celle de la rivière, avec le saumon accroché à ton dos. Tu racontes toujours celle-là.
Ah, ouais, dit Jim. Mais toi, Carl ? Tu as vu un ours, pendant ton séjour ?
Non, mais j’aimerais bien. On est même allés jusqu’à Denali, mais on n’en a pas vu un seul.
C’est dommage, dit Rhoda. Il y a toujours beaucoup d’ours à Denali. Je n’arrive pas à croire que vous n’en ayez vu aucun. C’est pas de chance, vraiment.
C’est tout moi, ça, dit Carl.
Mais tu es en Alaska, et ça, c’est une chance. Et tu y es avec Monique.
Ah, dit Monique. C’est gentil. Merci, Rhoda.
La soirée prenait donc une autre tournure, pour finir. Rhoda en fut heureuse. Monique semblait ragaillardie, plus amicale, et la conversation évolua de façon normale, quatre personnes passant une bonne soirée, comme il se devait. Des ooh et des aah en mangeant le caribou. Tué par ma propre mère, dit Rhoda. Puis au dessert, elle suscita la surprise générale avec son tiramisu maison.
J’ai juste acheté les boudoirs, dit-elle. Le reste, c’est mon œuvre.
C’est formidable, dit Monique. Quel festin.
Ouais, merci Rhoda, dit Carl. Ça vaut largement la tente.
Seul Jim restait relativement calme, et cela ne lui ressemblait pas. Il avait bu deux verres de vin, ce qui le rendait d’habitude très bavard.
Jim vient de rentrer de Juneau, dit Rhoda. Il essayait de convaincre un autre dentiste de s’associer à lui dans son cabinet.
C’était comment, Juneau ? demanda Monique.
Oh, Juneau est agréable, dit Jim. Le Mendenhall Glacier. Il y a une belle balade autour du lac en contrebas, et si on grimpe par le flanc gauche, on peut même marcher sur certaines parties du glacier.
J’aimerais bien aller sur un glacier, dit Monique. Peut-être y atterrir en hélicoptère, m’allonger dans la neige et m’y rouler.
Ça pourrait être sympa, dit Jim. Rhoda voyait bien que quelque chose clochait, qu’il y avait quelque chose d’anormal. Elle regarda Carl, mais il était captivé par le tiramisu, les yeux rivés dessus tandis qu’il en savourait chaque petite bouchée de la pointe de sa cuillère. Il avait un rapport bizarre à la nourriture.
Carl, dit Monique. T’es pas obligé de baiser avec ton tiramisu. Tu peux te contenter de le manger. Et elle adressa un clin d’œil à Rhoda.
Carl ne leva même pas les yeux. Merci, Monique, dit-il. J’éprouve plus de plaisir avec ce bol que j’en ai jamais eu avec toi.
Aïe, dit Jim avant d’éclater de rire.
C’est pas gentil, Jim, dit Rhoda.
Désolé.
Hmm, fit Monique. De toute évidence, elle n’était pas habituée à être la cible de commentaires négatifs. Rhoda s’en réjouit intérieurement.
Que diriez-vous d’un jeu ? proposa Rhoda. On pourrait jouer à quelque chose.
Vous avez un Twister ? demanda Monique.
Carl leva les yeux. Twister ?
On en a un, dit Rhoda. Elle longea le couloir jusqu’au placard et fouilla. Laissez la vaisselle. Je la ferai plus tard.
Ils se déchaussèrent tous et s’assirent autour du tapis de jeu du Twister.
C’est tellement ringard, ce jeu, dit Monique en regardant les ronds de couleurs vives. J’adore ça.
Ils firent tourner la flèche chacun leur tour. Jim se retrouva dans une position inconfortable, les pieds très éloignés des mains. Dépêchez-vous, dit-il, les dents serrées. Il était face au plafond, les mains derrière lui et les fesses dangereusement basses.
Rhoda riait. Elle avait un emplacement facile dans un coin, deux pieds et une main.
Carl fit tourner la flèche et fut obligé de passer par-dessus Jim en un mouvement de pompe étirée. Monique éclata de rire.
Merci, Monique, dit-il.
À son tour, Monique dut s’étendre sur deux mains, mais ce n’était pas compliqué.
Rhoda eut ensuite une position impossible. Elle devait passer sa deuxième main par-dessus Monique, ce qui l’obligea à mettre le nez contre les fesses de son invitée, à son grand déplaisir.
J’abandonne, dit Rhoda. Je n’y arrive pas.
Jim s’écroula. Dieu merci, dit-il.
Ça fait un peu trop seventies pour moi, ce jeu, dit Rhoda. Ou sixties, peu importe. Mais on a un autre jeu ancien qui pourrait être marrant.
Ils jouèrent donc à Accrochez la queue de l’élan, la tête leur tournait et ils partaient tous dans des directions différentes avec leurs fléchettes sans que personne atteigne la cible. La soirée prenait enfin une apparence de fête. Rhoda était satisfaite. Elle rangea les boîtes de jeux quand ils eurent terminé et alla faire la vaisselle.
Je vais t’aider, dit Monique. Il était tard, Jim et Carl allèrent dans leur chambre respective.
Merci, dit Rhoda qui en apprécia Monique davantage. Elle se montrait parfois cinglante, mais elle pouvait aussi être gentille.
Rhoda lavait, Monique rinçait et essuyait. Vous avez une maison tellement sympa, dit Monique.
Oui, je l’adore. J’ai toujours rêvé d’une maison comme ça.
Ça fait combien de temps que vous êtes ensemble, Jim et toi ?
Un peu plus de deux ans, on vit ensemble depuis un an.
Comment est-ce que vous vous êtes rencontrés ?
J’étais une de ses patientes.
Ah.
Jim n’avait l’air de rien, au début, mais au bout d’un moment, il a commencé à devenir important à mes yeux. C’est un bon gars. Solide, fiable. Il a bon cœur.
Ouais, dit Monique. Il a l’air sympa. Vous allez vous marier ?
Rhoda ne s’était pas attendue à cette question. Elle se sentit prise au dépourvu. Mais Monique se montrait amicale et elle ne voulait pas gâcher l’instant. Ouais, finit-elle par dire. On en parle, bien que rien ne soit encore officiel. On prend notre temps. On cherche à préparer un mariage à notre goût.
Qu’est-ce que tu as en tête ?
Eh bien, dit Rhoda en s’enthousiasmant malgré elle. Je pense à Hawaï. Kauai, Garden Island.
Kauai, c’est sympa, dit Monique.
Tu y es allée ?
Ouais, deux fois. J’ai fait de la randonnée sur la Na Pali Coast, j’y ai fait du kayak, aussi.
Tu as longé toute la côte ?
On ne va que dans un sens, en suivant le courant. C’est pas si difficile.
Génial, dit Rhoda. On pourrait peut-être faire ça pour notre lune de miel.
Ça te plairait. C’est magnifique.
Rhoda eut mauvaise conscience d’avoir pris Monique en grippe en début de soirée. Elles terminèrent la vaisselle et elle la serra dans ses bras pour lui souhaiter bonne nuit. Dommage que tu ne restes pas plus longtemps en Alaska. Ça aurait été sympa de passer plus de temps ensemble.
Ouais, dit Monique. Ça m’aurait plu.
Rhoda alluma la lumière dans la chambre, mais elle l’éteignit aussitôt car Jim dormait déjà. Elle se déshabilla, se cogna partout dans l’obscurité, éméchée par le vin, et s’affala sur son oreiller.
Éveillé, Jim resta étendu à ses côtés, il écouta sa respiration et attendit de sentir les petits soubresauts de sa main indiquant qu’elle s’était endormie. Il attendit encore, pour en être certain. Monique lui avait donné rendez-vous dans le salon. Il était en colère, bien sûr, mais il ne voulait pas non plus manquer cette occasion.
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