Désolations
Chapitre 24
D IMANCHE, JIM ET RHODA ÉTAIENT EN CONGÉ, alors ils firent la grasse matinée, l’amour, dormirent davantage, puis restèrent au lit. Jim, les yeux fermés, Rhoda, la tête posée sur son torse, observant la vue dehors. De lents rouleaux remontaient dans la baie, la journée était limpide et ensoleillée. De fins bouleaux sombres sur le terrain plat devant la plage se dressaient, solitaires. Ils avaient toujours ressemblé à des humains aux yeux de Rhoda, des vagabonds en route vers la mer, marchant seuls. Elle imaginait une de leurs branches basses pareille à une main tenant une petite valise.
Les arbres ressemblent à des gens, dit Rhoda.
Quoi ? demanda Jim.
Les bouleaux, dehors, ils ressemblent à des gens un peu ébouriffés, comme les Whos de Whoville, les personnages du Dr Seuss.
Ah, dit-il.
Tu n’as pas regardé.
D’accord, dit-il en soulevant sa tête de l’oreiller. Rhoda se repositionna plus bas sur son torse. Les arbres dehors, là-bas ? demanda-t-il.
Ouais.
Je crois que je vois. Les petits sont des enfants, les plus gros, des adultes. Ils ont à peu près la bonne taille.
Et où vont-ils ? demanda-t-elle.
Elle est un peu tendancieuse, ta question.
Hmm, fit Rhoda. C’était pas le cas. Je ne pensais pas à ça.
Désolé.
Mes parents sont si bizarres. Promets-moi qu’on ne leur ressemblera jamais.
C’est facile.
Rhoda rit. Ils sont dingues.
C’est toi qui l’as dit.
Quand est-ce que je rencontrerai tes parents ?
Je ne sais pas, dit Jim. Ils ont emménagé en Arizona.
Tu ne dis jamais rien d’autre à leur sujet.
Eh bien, je ne vais jamais là-bas et ils ne viennent jamais ici.
C’est triste.
Non. C’est une relation accidentelle, non voulue. Je ne les aurais jamais choisis comme amis. Je ne les aime même pas.
C’est vraiment triste.
Pas pour moi. Ça m’est complètement égal.
Hmm, fit Rhoda. Elle n’aimait pas ce côté de Jim, froid et déconnecté de tous. Cela ne semblait pas sincère et cela ne correspondait pas à la vision qu’elle se faisait de leurs futurs enfants, de ces scènes douillettes en famille. Accidentelle et non voulue.
Et moi, est-ce que je suis accidentelle et non voulue ? finit-elle par demander.
Rhoda.
Honnêtement. Est-ce que c’est parce que je suis là, à portée de main, disponible ?
Non. Je t’aime. Tu le sais.
Rhoda se redressa et le regarda dans les yeux. C’est vrai ? Tu me le promets ?
Absolument, dit-il en l’attirant pour l’embrasser.
D’accord, dit-elle avant de se réinstaller contre son torse. Une partie de ses poils viraient au gris. Un changement au cours de l’année passée ensemble. Son ventre s’était ramolli, petit monticule de chair. Ses flancs avaient épaissi. Onze ans de plus qu’elle.
Je m’inquiète pour ma mère, dit-elle.
Ouais. Je pensais que Romano trouverait quelque chose.
Je ne sais pas ce qui cloche chez elle. Je ne sais pas comment l’aider.
Hmm.
Rhoda voyait bien que le sujet n’intéressait pas Jim. Trop pénible et compliqué. Tu n’as pas envie d’en parler.
Si, si, dit Jim. Vraiment.
J’essaie de la comprendre, mais je n’y arrive pas. C’est peut-être son départ en retraite. Je sais que son travail lui manque et qu’elle se sent inutile à présent. Ils n’ont pas autant d’argent qu’ils espéraient pour leur retraite, ça doit l’inquiéter. Mais il se trame encore autre chose, un truc plus important. Comme si elle faisait ses propres marchés en secret avec les dieux.
Ouh là, dit Jim. C’est un peu grandiloquent, ton affaire.
Mais je suis sérieuse. Elle a décrété que le monde entier s’était ligué contre elle, alors on dirait qu’elle se prépare à la bataille. Elle est parano. Et quand j’essaie de lui dire quelque chose, elle sait que je ne suis pas là-haut avec les dieux. Je ne décide de rien. Je ne suis qu’une simple spectatrice, alors je ne lui suis d’aucune utilité.
Ce n’est pas vrai. Tu es importante à ses yeux.
Avant, je l’étais. Mais plus maintenant. Je pense qu’elle a mal à la tête à force de se préparer à partir en guerre. Et je sais que la guerre est contre mon père, mais je ne comprends pas à quel sujet, exactement, parce que je n’en fais pas partie.
Rhoda, dit Jim. Je suis désolé mais je pense que tu t’enflammes un peu, toi aussi. Tu fais trop de cas de cette histoire. Elle souffre, c’est sûrement parce qu’elle passe son temps à stresser. Ou qu’elle a besoin de s’habituer à son statut de retraitée, comme tu le dis. Mais rien de plus. Elle finira par s’y faire.
Je ne pense pas, non. Et Rhoda comprit que c’était la vérité. Elle se sentit soudain très triste. Elle ne pensait pas que sa mère se remettrait de tout cela. Peu importait le problème, il attirait à lui chaque parcelle de son existence. C’était la clé : il traversait le temps pour l’atteindre. Je ne pense pas que son état s’améliorera, dit-elle à Jim. Vraiment pas.
Jim l’étreignit, ses deux bras autour d’elle, elle ferma les yeux et aurait voulu trouver une façon de tout arrêter, mais elle ne voyait que l’obscurité, le néant, rien à quoi se raccrocher. Quand vas-tu m’épouser, Jim ? demanda-t-elle. J’ai besoin de quelque chose de solide. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle venait juste de dire cela, tous ces mots à voix haute. Mais c’était le cas.
L’attente fut longue et atroce, elle sentit s’accélérer sa respiration et les battements de son cœur. Je t’aime, Rhoda, dit-il enfin.
Pas assez. Quand vas-tu m’épouser ?
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