Désolations

David Vann · Chapitre 10 sur 40

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Désolations

Chapitre 10

M ARK AVAIT INVITÉ CARL SUR LE BATEAU. C’était par pitié, vu que Carl se morfondait sans Monique. Elle s’était envolée quelque part. C’est ainsi que Carl, frissonnant dans son équipement de pluie, sachet en plastique de bagels et de hamburger végétarien en main, attendait à 3 h 30 sous la lueur jaune lugubre des quais de la Pacific Salmon Fisheries. Il observait les bateaux amarrés par paires dans le chenal de la Kenai River. Les embarcations et l’eau étaient à six mètres en contrebas, la rivière bordée de bancs de boue. Il était censé trouver le bateau de Mark et grimper à bord. Mark et l’armatrice étaient arrivés la veille au soir et avaient dormi sur place. Mais Mark n’avait pas pensé à préciser à Carl comment atteindre le bateau, ni même comment trouver la bonne embarcation. Le bateau était baptisé Slippery Jay, mais Carl ignorait où se trouvait son mouillage.

Il patienta encore une vingtaine de minutes sous les lampadaires du quai, jusqu’à ce que des lumières s’allument dans certaines cabines de bateaux et que des moteurs diesel se mettent à rugir et à ronfler. Un skiff en aluminium, une sorte de ravitailleur destiné à décharger les saumons, à en croire les trois grandes cuves métalliques à bord, remontait la rivière. Long d’environ six mètres, équipé d’un énorme hors-bord de deux cents chevaux, il fendait l’eau et laissait derrière lui un sillage qui scintillait de blanc et s’écrasait contre le flanc des bateaux à quai qui tanguaient. Le ciel commençait tout juste à s’éclaircir à l’horizon sous les nuages de pluie et Carl n’avait aucune idée de ce qu’il était censé faire. Il ne pouvait pas sauter à l’eau et nager parmi les bateaux. Ils allaient le laisser en plan sur le quai. Il passerait la journée entière là, sous la bruine, il mangerait ses burgers végétariens vers midi et rentrerait à pied ou en stop au terrain de camping.

C’est alors qu’une jeune femme indo-américaine, vêtue d’un ciré vert foncé et de bottes de pêche, passa devant lui en trombe et traversa le quai jusqu’à une étroite échelle menant aux embarcations qui tanguaient plus bas.

Excusez-moi, dit Carl quand elle fut descendue de trois mètres.

Pas de réponse, alors il répéta un peu plus fort et se racla la gorge.

Oui ? demanda-t-elle en relevant la tête.

Je suis censé rejoindre le Slippery Jay. Vous savez où il est, ou comment je peux m’y rendre ?

C’est un de nos bateaux, dit-elle. Je vous y emmène.

Elle sourit en disant cela, un bref sourire, mais Carl en fut encouragé et se dit que Monique n’était peut-être pas une si bonne affaire, après tout. Elle avait peu d’égard envers les autres, à vrai dire.

Carl souriait lorsqu’il monta à bord de l’esquif. Il fît un petit numéro comique pour enjamber le plat-bord. Merci, dit-il avec chaleur après s’être redressé devant elle.

Accrochez-vous, dit-elle. Elle démarra le hors-bord, mit les gaz, et ils s’engagèrent à toute vitesse sur la rivière. Carl, qui s’était assis juste à temps, manqua de tomber au fond du bateau, mais la fille resta debout.

Ouh là, dit-il, mais il parvenait à peine à s’entendre lui-même au milieu du rugissement. La jeune femme gardait les yeux rivés sur l’eau devant elle. Elle prit un brusque virage, zigzagua entre plusieurs embarcations et ralentit soudain, le moteur au point mort, à quelques centimètres du Slippery Jay.

Carl s’extirpa avec maladresse du bateau, obligé d’enfourcher le plat-bord de la deuxième embarcation, ballotté en tous sens. Mais il grimpa à bord sans trébucher ni faire tomber son déjeuner.

Merci.

Y a pas de quoi, dit-elle, puis elle mit les gaz et disparut.

Pourquoi était-il venu ? Debout sur le pont arrière, il jeta un regard vague vers l’horizon. La question semblait plus vaste, elle allait au-delà du bateau, du lever de soleil, de Monique, ou même de l’Alaska. Quelque chose dans sa vie, quelque chose d’impossible mais d’étrangement pressant. C’était sûrement dû au manque de sommeil.

Face à l’horizon, Carl bâilla à s’en décrocher la mâchoire, puis il fit demi-tour et se glissa dans la cabine. Il posa son déjeuner sur le banc dans la partie supérieure du cockpit, ou dans la salle des commandes, ou peu importait le nom qu’on lui donnait. Le poste de pilotage ? Même sur un bateau aussi petit ? Quelques marches plus bas se trouvait le coin cuisine et repas, équipé d’une table minuscule, d’un cagibi et d’un vieux réchaud en fer monté sur des rails métalliques. À l’avant, derrière une porte étroite, le coin repos. Il y entendait une respiration.

Carl prit place à la table de la kitchenette, à côté de son déjeuner, balançant ses pieds chaussés de bottes, il observa par la vitre en plexiglas le ciel qui virait du bleu clair au blanc jaunâtre et il patienta jusqu’à ce qu’une alarme de montre se déclenche.

Mark lui adressa un salut renfrogné, puis Carl salua Dora, la propriétaire du bateau, qui agita la main dans sa direction, prépara le café et mangea un doughnut. Les beignets semblèrent soudain appétissants aux yeux de Carl et il se demanda s’il parviendrait à passer la journée sans en manger un en douce. La nourriture des autres lui avait toujours paru meilleure que la sienne.

Ils se mirent bientôt en route et traversèrent le chenal à grand renfort de remous. Des bancs de boue et des falaises érodées. L’air plus frais, les nuages bas à l’horizon, leurs extrémités teintées d’orange.

Carl s’installa sur le pont supérieur, au-dessus de la cabine. Un gouvernail et des commandes de contrôle, là aussi. Dora partageait le banc avec Carl et pilotait d’un air résigné et préoccupé qui n’invitait pas à la conversation. À travers un trou dans le plancher, elle appelait Mark de temps à autre pour s’enquérir de la profondeur.

Quand ils furent sortis du chenal et eurent atteint le bras de mer, ils obliquèrent en direction du sud-ouest vers le grand large où plusieurs bateaux en aluminium, des chalutiers équipés d’un grand portique à l’arrière, les doublèrent en trombe. Leurs moteurs étaient puissants, leur son rauque couvrait celui du Slippery Jay. L’un d’eux passa tout près, le pilote agita la main, Dora lui rendit son salut, puis il les dépassa.

Les moteurs à essence, dit Dora. Ils peuvent aller à plus de vingt nœuds. Mais si les capteurs déconnent, ils risquent d’exploser.

Les capteurs ? demanda Carl.

Des capteurs pour détecter un éventuel trop-plein de gaz dans le carter. Ils peuvent filtrer l’excédent d’émanations avant le départ, le remplacer par de l’air frais, mais s’il en reste la moindre trace, le bateau tout entier se transforme en grenade.

Et nous, c’est un diesel ? Carl essayait juste d’entretenir la conversation, essayait d’en apprendre davantage, mais il se rendit compte que sa question était évidente et idiote.

Ouaip. C’est tout ce qu’on a.

Carl acquiesça. Une flotte entière de chalutiers autour d’eux, au moins cinquante bateaux qu’il voyait prendre la même direction, bien que certains aillent vers le Nord, dans d’autres secteurs du bras de mer.

Combien de navires prennent la mer ? demanda-t-il.

Sur Cook Inlet ? Presque six cents, je pense, et la plupart sont de sortie, aujourd’hui. Tu as déjà manœuvré un bateau ?

Des petits hors-bord, des canoës, ce genre de trucs.

Eh bien, prends la barre, lui dit Dora en se levant. Tu vois cette boussole ? Tu nous maintiens entre cette marque et celle-là, dit-elle d’un geste de l’index. Le gouvernail est un peu lent, alors ne compense pas trop. Je descends un moment.

OK, dit Carl. Merci.

Dora descendit au pont inférieur et Carl garda un œil sur la boussole et l’horizon. Il n’allait jamais en ligne droite. Il dérivait un peu d’un côté, tournait la barre et déviait trop de l’autre côté, puis corrigeait trop la trajectoire. Il zigzaguait en permanence. Une faible houle, la surface de l’eau lisse, le seul vent créé par leur propre mouvement, et il était placé en hauteur, il avait une bonne visibilité, la barre en contrebas, cela aurait dû être facile mais il semblait y avoir une sorte de courant, loin en dessous. Le bras de mer donnait vraiment l’impression d’être sur une rivière. Carl essayait d’éviter les rondins flottants, aussi, se disant qu’il n’était sûrement pas censé les heurter.

Comment ça va, là-haut ? cria Mark à travers le trou au bout d’un moment.

Ça va, dit Carl.

Tant mieux. Laisse un peu de jeu. Puis Carl fut seul à nouveau, pendant longtemps. Il se demanda s’il allait toujours dans la bonne direction et si les deux autres n’étaient pas en train de faire la sieste. Il n’y avait visiblement rien d’autre à faire. Ils jouaient peut-être aux cartes.

Près de deux heures s’écoulèrent avant que Mark ne réapparaisse, vêtu d’un bas de ciré maintenu aux épaules par des bretelles. Le pantalon était vert foncé, identique à celui de la jeune fille du matin, et il portait le même genre de bottes de pêche bleu foncé.

Mark pointa le doigt vers la droite, devant eux. Des gerbeurs, dit-il.

Quoi ?

Des gerbeurs. Des pêcheurs amateurs. Le bateau de plaisance qui dérive là-bas, bien qu’ils pensent sûrement faire du surplace. Ils pèchent le flétan.

Sympa, le surnom, dit Carl. Tout le monde les appelle comme ça ? Si je vivais ici et que j’allais pêcher en amateur, je serais un gerbeur, moi aussi ?

Mark sourit. Tu sais faire la cuisine ?

Bien sûr.

Ça t’embêterait de préparer le petit déjeuner ?

Quand ils arrivèrent enfin dans la zone de pêche, Carl était descendu à la kitchenette et cassait des œufs. Ils s’arrêtèrent pour une raison indéterminée, redémarrèrent et s’arrêtèrent encore, puis ils échangèrent des propos en criant et Carl aperçut Mark qui abaissait le chalut à l’arrière du bateau. Le bateau tanguait fortement sous l’impulsion d’une force bien plus importante que celle des vaguelettes, et Carl dut se contenter d’un simple coup d’œil dehors.

Mark voulait douze œufs brouillés et l’unique bol de la cuisine était petit. Carl prit appui sur l’un des plans de travail pour éviter de tomber sur la gazinière, il essaya de maintenir en l’air le bol plein et fit de son mieux pour battre les œufs de l’autre main.

Il se rendit soudain compte qu’il fallait d’abord faire frire le bacon. Il souleva le bol et le tint en équilibre tandis qu’il se baissait pour sortir le bacon du petit frigo.

Carl déchira l’emballage d’un coup de dents et le laissa tomber sur le plan de travail. Le sachet glissa au rythme du tangage pendant que Carl cherchait une poêle à frire. Le bateau s’agita soudain avec plus de violence et il se cogna la tête contre un placard. Les œufs giclèrent en partie sur son jean, jaunes et gluants, et glissèrent lentement en imprégnant la toile.

Super, dit Carl par-dessus le rugissement du moteur. Il porta sa main libre à sa tête sans quitter des yeux le reste des œufs, dont le niveau avait baissé, et s’efforça de les maintenir en équilibre.

Au moment où il parvint enfin à poser une poêle sur la gazinière, à allumer un feu et à y déposer quelques morceaux de bacon, Mark passa la tête dans la cabine et hurla : Ramène-toi ! J’ai besoin que tu jettes les poissons. Puis il disparut.

Carl resta à se balancer sur place un instant, tenta de comprendre ce qu’il était censé faire. Il versa les œufs sur le bacon cru, coupa le gaz et se rua sur le pont.

Seigneur, dit-il. Le sol était jonché de saumons, partout, et le filet se rembobinait autour du portique, emportant avec lui d’autres poissons encore accrochés dedans.

Viens par ici ! cria Mark. Il se tenait entre le chalut et la poupe, où il ramassait les saumons. Ça n’avait pas l’air facile. Quand le filet arriva au-dessus du plat-bord, Mark en dégagea un saumon pour qu’il ne tienne que par les branchies, puis il tira d’un geste brusque et le poisson tomba sur le pont. Des saumons partout autour de ses pieds, argentés et haletants, affalés et glissant dans leur propre viscosité, dans le sang et l’eau de mer.

Jette ceux-là dans les containers latéraux ! cria Mark. L’association du moteur et de la pompe hydraulique du portique créait un immense raffut.

Carl attrapa les poissons et les lança. Mais il les lâchait ou les lançait trop bas, les saumons heurtaient la paroi extérieure des containers et glissaient sur le pont. Puis il perdit l’équilibre et s’étala au milieu des poissons.

Mark l’empoigna par le col et le remit sur ses pieds. Chope-les par les branchies ! hurla-t-il. Et reste pas dans mes pattes !

Carl s’écarta de quelques pas et se mit à les soulever par les branchies, ce qui s’avéra plus simple, sauf lorsqu’elles étaient fermées. Mais la plupart des poissons haletaient, leurs branchies d’un rouge sombre exposées à l’air libre et crénelées comme des algues. La peau de leur dos, d’un bleu verdâtre aussi foncé que l’océan, virait à l’argent sur leurs flancs et au blanc sur leur ventre. Leurs grands yeux révulsés, perplexes. Carl s’activait autant qu’il pouvait. Il se coupait les doigts, il y avait quelque chose de tranchant, là-dedans.

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