Désolations

David Vann · Chapitre 28 sur 40

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Désolations

Chapitre 28

L E RÉCHAUD COLEMAN était équipé d’une paroi de protection, un pare-vent, mais quand Irene essaya de l’installer, le réchaud se renversa, le fioul s’échappa, le vent était bien trop fort. Tant de réchauds au gaz, mais ils en utilisaient encore un au fioul liquide. Il diffuserait des fumées toxiques sous la tente. Le vent était un élément que l’on pouvait apprendre à haïr. Pressant et vindicatif.

La capuche d’Irene s’envola, sa tête exposée sous la pluie, mais elle plaça le briquet juste à côté du brûleur, l’alluma et le feu prit. Une étincelle de chaleur contre sa main. Elle ajusta le bouton et la flamme survécut malgré les rafales qui l’empêchaient de former un rond parfait, l’éteignant d’un côté ou de l’autre.

Irene remit la capuche de son ciré, tourna le dos au vent et frissonna. Il devrait être visible. On devrait pouvoir apercevoir le vent. Il avait un poids et une masse, une détermination née de ce monde, impitoyable. Il ne cesserait de souffler que lorsque la terre serait aplanie et qu’il ne subsisterait plus rien dans son sillage.

Le bidon d’eau de vingt litres était lourd, Irene se contenta de l’incliner, emplit une casserole qu’elle plaça sur le réchaud avant d’y poser un couvercle. L’eau mettrait deux heures à bouillir. C’était ce qu’elle imaginait. Un autre élément improbable de ce projet idiot. Pourquoi tu nous préparerais pas des pâtes, Irene ? Bien sûr, mon gars, ça vient tout de suite. Loin de moi l’idée de te ralentir dans l’assemblage de ta pile de brindilles.

Irene se pencha aussi bas que possible, son visage à quelques centimètres d’un tapis de prêles, fines aiguilles segmentées. À peine trente centimètres de haut aujourd’hui, dit-elle aux plantes, mais vous étiez bien plus grandes, pas vrai ? Elles semblaient frêles, à présent, sur leur fin, mais elles avaient jadis été aussi grandes que des séquoias à une époque où les autres végétaux n’avaient pas encore trouvé le moyen de pousser à plus de cinq centimètres de hauteur. Les premières à se doter d’un système vasculaire. La vie des plantes, pareille à celle des humains, pleine de luttes et de domination, de pertes et de rêves qui ne se réalisaient jamais ou se réalisaient l’espace d’un bref instant. C’était bien le pire, de posséder quelque chose et de le perdre, c’était certainement la pire chose qui fut.

Irene arracha les brins de prêle et les jeta sur le côté. Il est temps de changer, dit-elle aux plantes. Vous avez fait votre temps. Elle se releva, serra ses bras autour d’elle face à une rafale de vent et avança à grands pas vers Gary, vers la bicoque.

Gary sciait dans le mur avant, en mouvements saccadés, arrêts, reprises.

Tu peux t’appuyer contre la paroi ? lui cria-t-il. La scie se coince.

Le mur se repliait donc déjà, accrochant la scie. Qu’en serait-il lorsqu’il retirerait la section entière de rondins ? Irene savait qu’il n’y avait pas encore pensé. Elle s’adossa au mur à ses côtés. L’odeur de sciure, même avec tout ce vent, expirations et inspirations de Gary près d’elle, le bruit des dents de la scie déchirant le bois. Il aimait cela, elle le savait. Et peut-être ne devrait-elle pas lui en vouloir. Elle maintint le rondin supérieur, son écorce rugueuse, y appuya sa joue et sentit le mur tout entier osciller.

Une nouvelle concentration derrière son œil droit, une faille géologique, les os de son crâne semblables à des plaques tectoniques mobiles, leurs bords crissant les uns contre les autres. Chaque jour, son unique but ne consistait plus qu’à survivre à la journée, chaque nuit d’insomnie, son unique but ne consistait plus qu’à survivre à la nuit. Réduite à sa propre existence, à une simple survie, et il y avait peut-être du bon dans tout cela, quelque chose d’honnête. Elle ressentait d’autres choses, aussi, de légères notes volant à la dérive quelque part au-dessus d’elle : la solitude, par exemple. Rhoda lui manquait. Elle n’avait pas totalement cessé d’avoir des sensations.

Irene se demanda si c’était cela qui avait poussé sa mère à en finir, l’effacement progressif des sentiments. Elle avait toujours imaginé l’inverse : sa mère dans un accès de passion, bouleversée d’avoir perdu son mari pour une autre femme, incapable d’imaginer la vie sans lui. Mais si elle n’avait tout simplement rien ressenti, après avoir tout perdu ? C’était une nouvelle éventualité, quelque chose qu’Irene n’aurait jamais pu deviner. Et cela semblait dangereux. On pouvait se retrouver à ce stade sans avoir remarqué la moindre transition.

Appuie plus fort, lui cria Gary. Ça coince encore.

Désolée, cria Irene en retour, et elle redoubla d’efforts contre le mur, ses pieds glissant sur le contreplaqué. Elle doutait qu’une cabane ait jamais été construite de cette manière, obligés de s’adosser aux murs, des murs si fragiles qu’ils pliaient sous le vent. Même les premiers pionniers, avec leurs outils rudimentaires, s’étaient mieux débrouillés.

Pousser plus fort lui comprimait le crâne, élevait la douleur à un nouveau seuil d’intensité. Le froid, le vent et l’épuisement, un mélange parfait. C’était une autre possibilité : le suicide pour faire cesser la douleur. Une équation élémentaire. Inutile de vivre si c’était pour ne ressentir que douleur, alors si la douleur semblait sans fin, la suite logique était de mettre un terme à sa propre vie. Mais c’était justement ce qu’elle n’avait jamais pu pardonner à sa mère. Elle aurait dû l’aimer, ç’aurait dû lui être suffisant. Irene ne ferait jamais une chose pareille à Rhoda.

Elle dut cesser de pousser un instant, la pression devenue trop forte dans son crâne, sa tête entière, un ballon de baudruche.

Continue à appuyer, cria Gary.

J’y arrive pas. Ma tête.

Gary arrêta de scier, son outil bloqué dans le bois, suspendu. Il se redressa et dut s’agripper au mur d’une main pour ne pas vaciller dans le vent. Irene se recroquevilla sous la rafale.

Tu ne peux plus travailler ? Les lèvres de Gary s’étirèrent légèrement, de colère, d’impatience. Mais il se rendit peut-être compte du ton de sa voix. Ferma la bouche, détourna le regard. Désolé, dit-il.

Ouais, moi aussi.

Pardon ? J’ai pas entendu, avec tout ce vent. Les rafales frappant, heurtant en à-coups violents, un hurlement grandissant à chaque accélération.

J’ai dit, Ouais, moi aussi.

Oh.

Elle voyait qu’il craignait de lui demander ce qu’elle voulait dire par là.

Gary baissa les yeux vers le mur, vers l’endroit qu’il sciait, le mur qui penchait vers l’intérieur, glissa le doigt dans l’interstice entre les rondins. Je pense qu’il faut que je consolide tout ça avant, cria-t-il. Si je prépare la contre-fiche, tu pourrais pousser pendant que je cloue ?

Ouais, cria-t-elle. Pourquoi pas.

Gary enjamba le mur arrière jusqu’à la pile de tasseaux. Irene s’affala à l’intérieur de la cabane, presque entièrement à l’abri du vent, elle baissa la tête, le menton dans sa veste, plia les bras et ferma les yeux.

Une belle illustration de ses trois décennies passées en Alaska, affalée dans son ciré, cachée, se faisant aussi petite que possible, chassant les moustiques qui parvenaient à voler malgré le vent. Se sentant frigorifiée et seule. Pas la vision grandiose qu’on pourrait avoir, se prélasser par une journée ensoleillée sur une pente douce couverte de lupin violet, la vue dégagée sur les montagnes environnantes. C’était sa vie, et elle voulait que cela passe. Du moins, en cet instant. Une pluie épaisse s’abattit et elle se souvint de l’eau des pâtes, mais elle n’eut pas le courage de se lever.

Gary sciait la pile de tasseaux. Les contre-fiches formeraient des saillies dans chaque mur à l’intérieur de la cabane, impossible de circuler sans les heurter au passage. La première maison au monde dotée d’une telle architecture. Irene était une épouse chanceuse.

Mais il ne fallait pas être si étroite d’esprit, si égoïste. Elle ne voulait pas être comme ça. Elle se leva, traversa la plateforme, enjamba le mur arrière et alla s’occuper de l’eau sur le réchaud. Souleva le couvercle, ne vit aucune bulle. Ne s’était pas attendue à en voir.

Elle remonta jusqu’à Gary. Un tapis de sciure, à présent, clair et rougeâtre sous la pluie. L’eau ne bout pas, cria-t-elle. Il y a trop de vent. Et si je préparais des sandwichs au beurre de cacahuète et à la confiture ?

Ouais, dit Gary sans lever les yeux, concentré sur son ouvrage.

Irene éteignit le réchaud, laissa la casserole dessus pour la fois suivante. La tempête devait durer une semaine, peut-être deux, il ne servirait donc pas avant longtemps. À la tente, elle s’agenouilla juste à l’entrée, prenant garde à ne pas goutter sur les sacs de couchage, et elle prépara les sandwichs. En fit quatre pour leur permettre de passer l’après-midi. Beurre d’amande et confiture d’airelles rouges, pas mal.

La soupe est prête, cria-t-elle depuis la tente. Agenouillée comme devant un autel, mais pour vénérer quel dieu ? Un avant-poste pour les fidèles qui n’avaient pas encore décidé de son nom. Construisant encore leur dieu, cherchant leurs peurs et leurs corollaires. Plus important encore, que ferait ce dieu ? Irene ne voulait pas d’une vie après la mort. Cette vie lui suffisait amplement. Et elle n’avait pas besoin d’être pardonnée. Elle voulait juste qu’on lui rende ce qu’on lui avait pris. Un dieu des objets trouvés. Ce serait suffisant. Pas d’autres qualités grandioses, rien de mystique. Qu’il lui rende juste ce qu’on lui avait pris. Tu peux faire ça ? demanda-t-elle.

Pas de réponse, évidemment. La tente aussi agitée que la flamme d’une bougie divinatoire, mais il fallait avoir envie de voir. Il fallait être à moitié idiot, ou sortir du passé. C’était le problème avec le temps présent. On ne pouvait plus croire, et c’était atroce de ne pas croire.

Gary s’affala à ses côtés, un autre futur pénitent à genoux. Bon, dit-il. J’ai réussi à monter plusieurs cadres de la charpente.

Que soit édifiée la maison de Dieu, dit Irene. Alléluia.

Quoi ?

Désolée, dit Irene. Juste une blague. À genoux, là, j’ai l’impression d’être dans une sorte d’église.

Ah, dit Gary. Tu as raison. Des païens priant machinalement, comme les chrétiens anglo-saxons. On a même la tempête qui fait rage dehors. Ils leur accordaient des enterrements chrétiens, mais ils leur coupaient quand même la tête, au cas où. Et puis allaient trancher d’autres têtes, vivantes, cette fois-ci.

Ça m’a l’air pas mal, dit Irene. Si je restais là assez longtemps, je pourrais sûrement commettre un meurtre.

C’est pas si terrible que ça.

Je préférerais encore m’évanouir, mais sinon, ouais, c’est plutôt sympa.

Irene.

Elle mâcha son sandwich sans rien ajouter. Elle n’avait pas envie de parler. L’espace d’un instant, la situation avait semblé prometteuse. Cela avait duré trente secondes. La tente vide devant eux, attirante. Elle voulait se rallonger.

Il nous faut un toit, dit Gary. Dès qu’on aura atteint cette partie des travaux, tout ira mieux.

Le beurre d’amande était trop salé, le sandwich pareil à une pâte dans sa bouche. Rhoda me manque, dit-elle. Elle venait nous voir tous les jours, ou un jour sur deux. Et maintenant, c’est impossible.

Quand on aura terminé, elle pourra venir nous rendre visite.

Tu m’as séparée de tout le monde. Et je ne parle pas que d’aujourd’hui. Je parle des trente dernières années. Tu m’as séparée de ma famille, de ta famille, des amis qu’on aurait pu avoir ici, de mes collègues que tu ne voulais pas voir à la maison. Tu m’as rendue solitaire, et maintenant il est trop tard.

Hou là, Irene. Doucement. Tu montes sur tes grands chevaux.

Tu as détruit ma vie, sale con.

Très bien, dit-il. J’ai détruit ta vie. Gary laissa son sandwich intact et s’éloigna à grands pas pour bâtir son propre temple informe.

Et dans quel but ? demanda Irene. Pourquoi fallait-il toujours qu’on nous prenne tout ? Retraitée, ses enfants partis, ses amis et sa famille éloignés, tout ce qu’avait été son mariage, tout ce qu’elle avait été. Envolé. Que restait-il ?

Elle termina son sandwich, puis elle se leva dans la pluie et le vent dépourvus de pouvoirs purificateurs, rien que de l’eau, marcha jusqu’à la cabane, enjamba le mur arrière et se dressa aux côtés de son mari pour pousser le mur afin qu’il y installe sa contre-fiche maladroite, deux tasseaux cloués ensemble. Elle ne parlait pas, il ne parlait pas. Ils travaillaient, d’abord d’un côté de la fenêtre, puis de l’autre, Gary à genoux, enfonçant son épaule dans la partie inférieure du mur, poussant les rondins contre le bord de la plateforme avant d’y enfoncer les clous.

Irene savait qu’elle aurait dû être désolée, mais elle ne ressentait rien. Elle laissa Gary découper la fenêtre, un trou béant dans le mur qui deviendrait leur seule ouverture sur le monde extérieur, symbole évident du rétrécissement de leur existence, puis elle retourna s’allonger sous la tente.

La tente si bruyante au-dessus d’elle, couvrant les autres sons. Elle finit par s’endormir, invisible dans le seul véritable abri qu’elle eût.

À son réveil, il faisait nuit et Gary était étendu dans son sac de couchage à côté d’elle. Tu es réveillé ? demanda-t-elle.

Oui.

À quoi tu penses ?

Au poème du “Seafarer”. Calde gethrungen, lui récita-t-il, waeron mine fet, forste gebunden, caldum clommum, thaer tha ceare seofedun hat ymb heortan.

Et ça veut dire quoi ? Tu as envie que je te demande.

Pincés par le froid, mes pieds, enchaînés par le gel, par ces fers glacés, caldum clommum, les inquiétudes et leur soupir brûlant autour de mon cœur.

Ouais, t’as la vie dure, dit-elle.

Qu’est-ce que tu en sais, toi ?

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