Désolations

David Vann · Chapitre 26 sur 40

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Désolations

Chapitre 26

L A PREMIÈRE TEMPÊTE AUTOMNALE. Gary se penchait dans les rafales de vent et de pluie pour clouer une rangée supplémentaire de rondins. Le temps. Il n’avait pas fini à temps et il en payait à présent le prix. Une chute de température de quinze degrés, le ciel assombri, une malveillance, une bête réelle et déterminée. On comprenait pourquoi les anciens avaient donné des noms aux éléments. Le lac, un animal complice qui se manifestait dans les moutons blancs, les lames agitées hautes de deux mètres s’écrasant sur la berge. Le vent en rafales, compressé, froid, toujours plus froid, né des glaces, enflant dans le couloir d’air au-dessus de Skilak Glacier et se frayant un chemin à travers les montagnes.

Atol ytha gewealc, cria Gary, le terrible déferlement des vagues. Irene dans la tente, il était seul et pouvait donc parler. Bitre breost ceare, amère douleur du cœur, hu ic oft throwade, comme souvent j’ai souffert, geswincdagum, en ces jours de peine, atol ytha gewealc. Il avait toujours été attiré par le grand large à cause de ce poème, mais il n’y était jamais allé. Dans cette tempête, il était peut-être plus proche de l’océan qu’il ne l’avait jamais été. Iscealdne sae, mer au froid glacial, winter wunade, par l’hiver habitée, wraeccan lastum, dans ces chemins d’exil, et c’était la vérité. Il avait vécu presque toute son existence adulte en exil, en Alaska, un exil imposé qui valait bien le grand large, et il voulait désormais éprouver les pires éléments que pourrait lui envoyer cette tempête. Il voulait une neige précoce, il voulait souffrir. Il voulait payer le prix. Amène-toi, connasse, hurla-t-il à la tempête. Isigfethera, hurla-t-il. Aux plumes de glace.

Il essaya d’apercevoir le bateau sur le rivage, mais la pluie s’insinuait dans ses yeux, minuscules épingles, l’air si épais et liquide qu’il ne voyait pas à quinze mètres. Le bateau déjà sur la berge, battu et projeté contre les rochers, mais il était en aluminium et tiendrait le choc, malheureusement. Si seulement il avait été en bois et s’il s’était écrasé, si sa quille s’était brisée, impossible de rentrer, si seulement l’île avait été déserte, sans personne à appeler à l’aide. Gary voulait être dévasté, seul, qu’Irene ne soit même pas là pour assister à tout cela. Il voulait qu’elle disparaisse, qu’elle se volatilise, qu’elle n’ait jamais été. Femme amère, broyant du noir sous la tente, fomentant des punitions bien pires que n’importe quelle tempête.

Gary maintint le rondin en place et continua à enfoncer ses clous, compactant le bois, formant un mur qui ne protégerait de rien. Le bois, une satisfaction, jadis une entité vivante. Une façon de rendre coup pour coup à la terre, une façon d’infliger sa propre petite punition.

Sur la plateforme, il chancelait et reprenait son équilibre à chaque nouvelle rafale, sa main gauche comme amarrée au bois. Les clous entre les dents, d’autres dans sa poche. Un goût d’acier galvanisé. Bras et épaules noueux, à présent, puissants, endurcis par le travail, par le temps passé là. Ses muscles, une façon de se souvenir, de revenir, le dur labeur son seul réconfort. Il martela des heures durant, coupa d’autres rondins, en scia les extrémités et les souleva pour marteler encore. Enfonça les contre-fiches par-dessous, redressa un peu les murs sans se préoccuper qu’ils ne soient jamais complètement d’aplomb. La plateforme devenait une cage, un ring.

La tente, un champ de bataille totalement différent. La vieille empotée bouillonnant, attendant son heure. Mais rien de tout cela n’était vrai, bien sûr. Il comprenait qu’il se montait la tête en pleine tempête. La vraie vie n’était pas si simple. Sa relation avec la vieille empotée, pas si simple. C’était pourtant agréable de rester là dehors, de souffler un peu, et il commençait même à avoir assez faim pour déjeuner.

Hé, Reney, dit-il en ouvrant la fermeture éclair de la tente. Y a un peu de place pour un vieil homme, là-dessous ?

Il entendit un semblant de grognement, se rua à l’intérieur et referma derrière lui.

Ouh là, dit-il. Ça, c’est de la tempête.

Ne mouille pas nos affaires.

Je fais attention. Il resta près de l’entrée pour retirer son manteau, sa salopette et ses chaussures montantes. C’est bien d’avoir une tente où on peut se tenir debout, dit-il, mais il voyait bien qu’elle prenait trop le vent. Irene, allongée dans son sac de couchage. Tu te sens toujours mal ? demanda-t-il.

Oui.

Tu as pu dormir ?

Non.

C’est parce que la tente bouge trop dans le vent ?

Ouais, ça, et la douleur. Et le fait de ne pas être à la maison.

Désolé.

C’est pas grave. Je sais qu’il faut rester là pour terminer la cabane avant les premières neiges.

Gary rampa jusqu’à son propre sac de couchage à côté d’elle. Midi, mais il faisait déjà si sombre. Ça ne sera pas long, dit-il. Promis. On sera bientôt dans la cabane, sous un toit.

Irene ne répondit rien. Elle était recroquevillée, lui tournait le dos.

Il s’étendit dans son duvet, leva les yeux vers le nylon bleu légèrement éclairé de l’extérieur. Ses mouvements affolés, le bruit incroyable. C’était comme vivre au cœur d’une tornade. Allongé là, on pouvait se sentir gagné par la peur, bien que rien ne clochât particulièrement. La tente n’allait pas s’envoler. La tempête ne s’y insinuerait pas. Ils étaient en sécurité. Mais si l’on passait suffisamment de temps dans cet espace confiné, on se mettait à croire à n’importe quoi. On pouvait sentir la fin proche. La terreur jaillie du néant, du nylon et du vent. L’esprit si fragile.

On pourrait devenir fou, à rester allongé sous cette tente, dit-il à Irene.

Peut-être que tu devrais sortir un moment.

Nan.

C’est pas si terrible que ça. Il fait froid, mais pas tant que ça. Et l’équipement de pluie est efficace.

Non, merci.

Elle perdait pied, il le voyait bien. Elle virait un peu barge, ici. Mais il n’y pouvait rien. Ils ne pouvaient pas reprendre le bateau par ce temps, même s’ils le voulaient vraiment. Il ferma donc les yeux et essaya de piquer un petit roupillon. Puis il déjeunerait et ressortirait pour s’atteler à la construction. C’était une cabane simple. Elle n’aurait pas dû prendre si longtemps à monter. Il fallait juste qu’il cloue les murs.

Il s’efforça de ne pas penser à la cabane. Il ne pouvait jamais dormir quand il se laissait emporter par un tourbillon d’idées. Il chercha à ignorer les bruits de la tente, mais au bout de vingt minutes il abandonna. Il attrapa le beurre de cacahuète, la confiture, et se fit un sandwich, puis il revêtit son équipement de pluie en mangeant.

J’y retourne, dit-il.

Mes hommages à la tempête.

Ha ha, fit-il. Il sortit au milieu des rafales et rabaissa la fermeture éclair. Il tourna le dos au vent, sentant un léger frisson malgré l’équipement de pluie, et enfourna la dernière bouchée de son sandwich. Il termina de mâcher, glissa quelques clous entre ses lèvres. Un peu de métal en dessert, se dit-il, et cela lui plaisait, courbé dans le vent, le marteau en main. Il aurait très bien pu être un Viking sortant au milieu de la tempête, vêtu d’une simple peau, équipé d’une épée et d’un bouclier. Ou bien d’un marteau de combat, un gros morceau de fer au bout d’un bâton. Il aurait pu y arriver. Il aurait été suffisamment fort. Ramer et voguer, le choc de l’écume à chaque vague, des journées entières, des semaines sur l’océan à attendre de voir la terre. Et quand elle apparaîtrait enfin à travers la brume, ils se faufileraient le long de la côte en quête d’un village, un petit hameau perché sur une falaise ou caché dans une baie. Et ils accosteraient vivement sur la plage, la proue heurtant le sable, ils enjamberaient le plat-bord en brandissant leurs marteaux, leurs épées et leurs lances, massacreraient les hommes venus à leur rencontre. La sensation d’abattre un marteau sur le crâne d’un autre homme. Cela devait être incomparable, Gary en était certain. Brutal et réel. Comme des animaux, aucun artifice. Rien que le plus fort tuant le plus faible.

Puis ils se précipiteraient dans le village, ses rues sales, ses masures en bois, leurs toits de chaume, tous sauraient que les hommes étaient morts. Femmes et enfants, Gary debout devant une hutte où s’était réfugiée une femme. Apeurée. Les jambes nues, et il se rendit compte alors qu’il virait au mauvais film de reconstitution, personne n’aurait les jambes nues dans un tel environnement, ni une simple peau d’animal sur la poitrine. Pas de string ou de Wonderbra en fourrure. Mais l’idée l’excita, une femme étendue sur des peaux. Il la déshabillerait, lui déchirerait ses vêtements.

Gary se sentait très excité, bien qu’il sût l’idée absurde, surtout pour un spécialiste d’études anglo-saxonnes. Il jeta un coup d’œil vers la tente. Cela faisait longtemps, et il était rare qu’il éprouve quoi que ce soit. Et il savait qu’Irene le prendrait pour un fou, à bander ainsi en pleine tempête, puis à entrer sous la tente, trempé et frigorifié, pour tenter de remédier à la situation. Alors Gary contourna la cabane, s’appuya au mur de rondins, le dos contre le vent atroce, et défit son pantalon. Il ferma les yeux et s’imagina écarter les jambes de la femme. Elle luttait encore, essayait de lui crever les yeux, et il lui plaquait les bras en la pénétrant.

Il se raidit et jouit contre le mur de la cabane en petits jets minables, ses hanches agitées de spasmes, il s’appuya au bois, les yeux toujours fermés, s’appuya au mur et attendit que sa respiration se calme.

Puis il se baissa pour s’essuyer la main sur des fougères, en arracha quelques-unes pour s’essuyer la bite et referma son pantalon. Il ne s’embêta pas à nettoyer la cabane. Irene ne remarquerait rien, surtout avec toute cette pluie.

Gary contourna une fois encore la plateforme, attrapa son marteau et ses clous. Il se sentait soudain fatigué, honteux de la violence de son fantasme. Violer une femme. Il n’était pas vraiment ce genre d’homme et l’idée n’aurait pas dû l’exciter. Cela faisait si longtemps qu’Irene et lui n’avaient pas fait l’amour. Il ne savait pas pourquoi. Ses douleurs à la tête, sûrement, mais même avant. Il ne comprenait pas le mariage. Le déni graduel de ce que l’on désirait, la mort prématurée de l’être et des possibilités. La fin trop hâtive de la vie. Mais ce n’était pas vrai, il le savait. Cela lui semblait vrai en cet instant, au cours d’une mauvaise période. Une fois qu’Irene se serait remise et qu’elle aurait retrouvé sa personnalité d’avant, il changerait d’avis. Il resta dans le vent et la pluie, leur fit face, les yeux fermés, essaya de se sentir proche d’Irene, de sentir ce qui était le mieux pour elle, l’idée qu’à deux, ils s’apportaient un réconfort mutuel, un réconfort animal, celui de ne pas être seul au monde, mais en cet instant précis, il ne ressentait aucun lien particulier. Peu lui importait de la revoir un jour. Et c’était peut-être sa faute. C’était peut-être sa vraie nature. Peut-être était-il incapable d’établir le moindre lien. Mais il n’aimait pas penser à cela. Il passa un bras par-dessus le rondin, s’y appuya de tout son poids et enfonça un clou dans la couche supérieure, continua de marteler jusqu’à ce que le bois soit comprimé au rondin inférieur par la pression du clou, compacta les couches successives puis recula d’un pas et enfonça le clou suivant.

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