Désolations
Chapitre 21
G ARY PARTIT MARCHER pour essayer de se vider l’esprit. Il se sentait accusé. Depuis des années, et qu’avait-il fait ? Aucun crime dont il ait conscience. Rien qu’un crime de complicité, le fait d’avoir été là. Son mariage, un élément doté d’un poids, d’une pression.
Il n’aimait pas marcher en ville, même dans une ville comme Anchorage dont les bâtiments étaient éloignés les uns des autres et souvent de plain-pied, pas réellement une ville. Des centres commerciaux à perte de vue, sales et vides. Des concessionnaires de voitures et de camions, des fournitures industrielles, des boîtes de strip-tease sans fenêtres, des fast-foods et des armureries. Un après-midi ensoleillé dans un lieu mort.
Irene le travaillait au corps, elle le faisait depuis quelque temps. Il ne savait pas pourquoi. Mais elle ne lâchait pas le morceau. Des plaintes constantes. Il était faible, il fuyait, n’était jamais là pour elle, toujours en échec, toujours décevant. Elle pensait que la cabane était un projet idiot, que son existence était idiote. Et elle, quel était son but ? Les rendre tous les deux malheureux ?
Gary ôta sa veste, réchauffé par sa marche rapide. Avec un peu d’espoir, le docteur pourrait éliminer ces migraines. Ce serait une véritable amélioration. Le facteur folie en diminuerait d’autant.
Il essaya de ne pas penser à elle, de marcher simplement. Des pick-up maculés de boue et des camping-cars roulaient près de lui, se massaient aux feux de circulation. Il aimait les sentiers de leur propriété, le chemin qui menait chez Mark, celui qui grimpait sur la première crête, et les routes plus longues dans la montagne. Il y aurait encore davantage à explorer sur l’île, aussi, bien davantage à explorer. Mais il avait d’abord une cabane à finir. Le temps était compté.
Gary s’arrêta, ferma les yeux et essaya de se la représenter, il essaya de se tenir au milieu de sa cabane, les murs en rondins, un vieux poêle en fer dans un coin, ses pieds en fonte. Une table en bois brut, des bancs couverts de peaux, un lit à l’autre bout de la pièce, sa plus grande peau d’ours jetée dessus. Deux peaux de loups pendues de chaque côté de la porte, l’unique fenêtre pareille à un vitrail. Près d’elle, un fauteuil à bascule pour regarder dehors, une pipe, peut-être. Peut-être devrait-il se mettre à fumer la pipe.
Gary soupira et rouvrit les yeux, il continua sa route. Encore beaucoup de travail avant de pouvoir penser à ce fauteuil à bascule. Et très peu d’aide des autres. Chaque élément du projet serait un combat. C’était la vérité.
Au bout d’un moment, Gary se retrouva devant la chambre d’hôtel, il ouvrit et referma la porte en silence.
Je ne dors pas.
Désolé, Irene. J’aimerais tant que tu arrives à dormir.
Moi aussi.
Il s’allongea à ses côtés et passa son bras autour d’elle.
Merci, dit-elle, heureuse de l’avoir à nouveau près d’elle. Le temps passait plus facilement ainsi, à l’écouter s’endormir.
Irene regarda le réveil tandis que Gary et Rhoda somnolaient, et il fut enfin 16 heures. Ils s’entassèrent dans le pick-up pour leur rendez-vous de 16 h 30.
Romano accrocha les scanners à un écran blanc illuminé. Irene voyait son propre cerveau, ses tissus mous en plus des os. Très différent de la radio, tout y était dévoilé.
Ces taches noires, ici, dit Romano, ce sont vos sinus sphénoïdaux.
Irene les apercevait, cachés derrière le cerveau, loin au fond de son nez. Un endroit dissimulé à la radio par la structure osseuse.
Le noir, ça veut dire qu’ils sont vides, dit Romano.
Quoi ?
C’est une bonne nouvelle, en fait. Et vos sinus frontaux sont impeccables, aussi. C’était une autre possibilité pour expliquer la douleur à l’arrière de votre œil droit. Les maxillaires de vos joues sont parfaits, et je doutais qu’il y eût quoi que ce soit là. Votre douleur aurait été plus ciblée sur le visage.
Je ne comprends pas, dit Irene. Il n’y a rien, comme sur la radio ?
C’est exact.
Il y a forcément quelque chose.
Je suis désolé.
Mais alors, à quoi sont dues ces migraines atroces ? Irene se sentit craquer et Romano posa une main sur son épaule.
Je suis désolé, Irene. D’après ce que vous m’avez dit, je pense vraiment que vous avez eu une infection des sinus, sans doute des sinus frontaux. Mais ils ont l’air de s’être vidés et je ne sais pas pourquoi les migraines persistent ainsi.
Il n’y a pas d’autre explication possible ?
Pas dans mon domaine, dit Romano. Je ne suis pas neurochirurgien. Il est possible que l’infection et les migraines, si c’est ainsi que tout a commencé, aient déclenché autre chose. Ou bien c’est dû au stress causé par les migraines et les insomnies. Y a-t-il autre chose qui vous préoccupe en ce moment ? Avez-vous d’autres sujets de stress ?
Oh, dit Irene. Rien que trente années de mariage qui s’apprêtent à partir au fond des toilettes, et ma vie tout entière avec.
Je suis désolé, dit Romano. Il était clair qu’Irene avait dépassé les bornes. Elle n’avait jamais rien dit à personne de sa vie, c’était une règle générale – une sorte de code islandais.
Je n’aurais pas dû dire ça. D’habitude, je ne dis pas ce genre de choses. Je voulais une intervention chirurgicale. Pour que tout cela cesse. La douleur est réelle. Les migraines ne s’arrêtent pas et elles me font très peur. Je ne sais plus quoi faire. Il faut que j’arrive à y mettre un terme.
Il faut que vous arrêtiez de prendre les comprimés de codéine, dit Romano. Vous en prenez depuis trop longtemps, assez longtemps pour en être dépendante, et cela pourrait entraîner d’autres problèmes.
Mais je n’arrive plus à dormir. Même la codéine ne suffit pas, parfois.
Il faut que vous arrêtiez dès aujourd’hui. Plus d’antalgiques en dehors de l’aspirine ou de l’Advil. Et je vous recommande d’aller consulter un psychiatre. Vous pourrez lui demander des médicaments contre l’anxiété. Ils vous aideront à dormir et le sommeil réglera peut-être ces migraines.
D’accord, acquiesça Irene tout en pensant qu’il était hors de question d’aller voir un psy. Et merci. Je suis désolée.
Inutile de vous excuser, dit-il. Vous souffrez et je suis navré de ne pas pouvoir vous aider.
Irene retourna au bureau d’accueil pour payer, mais la secrétaire l’informa qu’il n’y avait aucun frais. Irene se mit alors à pleurer, toute cette gentillesse. Avec la douleur, elle était toujours sur les nerfs, prête à s’épancher à la moindre occasion. Mais elle se tamponna les yeux et avança dans la salle d’attente en se demandant ce qu’elle allait dire à Gary et Rhoda.
Ils virent ses yeux embués. Ils se levèrent aussitôt d’un seul mouvement et s’approchèrent pour l’étreindre.
Ça ne vient pas des sinus, dit-elle. On ne sait toujours pas ce qui cloche.
Jim reçut un appel de Rhoda. Ils rentraient le soir même, ne restaient finalement pas à Anchorage. Elle avait une voix fatiguée.
Je vais préparer le dîner, dit-il. Qu’est-ce qui te ferait plaisir ?
Peu importe. Ça m’est égal. Il faut que j’y aille, désolée.
Jim roula donc jusqu’au magasin. Il fallait qu’il prépare quelque chose de bon pour Rhoda. Peut-être même une omelette norvégienne. Il s’efforça de penser à ce qu’elle aimait vraiment, sans succès. Il n’avait aucune idée de ce qu’elle aimait manger. Tous ces plats qu’elle préparait, ils lui étaient destinés, tout ce qu’il aimait.
Il avait été égoïste et l’avait considérée comme acquise. Il s’en rendait compte, à présent. Et il venait de payer le prix fort pour qu’elle n’en sache rien. Ça fait cher la baise, dit-il à voix haute.
Le problème, c’était que Monique lui manquait toujours. Malgré la tournure qu’avaient prise les choses. Elle était la plus belle femme qu’il fréquenterait jamais. Elle était certain. Il n’y aurait jamais rien de mieux et il avait pourtant encore la moitié de son existence devant lui. C’était déprimant. Mais Rhoda représentait la sécurité et elle était disponible. Il achèterait une bague et ils auraient peut-être même des enfants, et tout cela lui donna une envie pressante de braquer le volant pour se précipiter dans le fossé.
Jim essaya de se ressaisir. Rhoda se douterait de quelque chose s’il était encore troublé à son retour. Il feindrait simplement l’inquiétude à son sujet et à celui de sa mère. Il pourrait se tirer de cette situation tout en paraissant bien meilleur qu’avant.
Merci de m’avoir bien baisé, Monique, dit-il.
Il se gara et entra dans le magasin, vers le rayon poissonnerie. D’énormes pattes de crabes royaux, des crabes entiers, même, un mètre quatre-vingt d’envergure. Pareils à des extra-terrestres rampant dans l’obscurité des profondeurs froides comme l’espace sous des montagnes de pression. Un monde qui ne devrait pas exister, si loin et inatteignable. On pouvait remonter un crabe à la surface mais on ne pouvait pas descendre jusqu’à eux, se joindre à eux. C’était aussi vrai pour Monique. Il pouvait la posséder un court instant, son argent pouvait presque lui donner l’impression d’avoir une place dans son univers, mais elle demeurait inatteignable. Même s’il avait eu son âge, il aurait terminé comme Carl.
Connards, dit-il.
Pardon ? dit le vendeur derrière l’étal.
Oh. Pardon. Je vais prendre quelques pattes de crabe.
Le problème fut ensuite de trouver un accompagnement pour le crabe. Rien ne lui semblait appétissant. Peu lui importait de ne plus jamais manger de sa vie. Il opta cependant pour une grosse salade. Rhoda aimait la salade. Il prit tous les aliments de choix. Cœurs d’artichauts marinés, pignons de pin, airelles, avocat, tomates, gruyère en copeaux, la totale. Puis les ingrédients pour l’omelette norvégienne. Un pot de Ben and Jerry’s, au cas où, mais pas le parfum New York Superfudge Chunk. Cherry Garcia ferait l’affaire.
Jim s’avachit sur son caddie au rayon des surgelés et fit une pause. Il pencha le visage contre la laitue. Il ne pleurerait pas pour Monique, jamais. Il devait se concentrer sur sa respiration, la calmer, la calmer lentement. Tout irait bien. Il était dentiste, après tout. Il gagnait bien plus que n’importe quel connard du coin.
En cet instant, pourtant, l’Alaska lui semblait le bout du monde, une terre d’exil. Ceux qui ne trouvaient pas leur place ailleurs venaient ici, et s’ils ne s’ancraient nulle part en Alaska, ils basculaient dans l’océan. Ces villes minuscules dans l’espace immense, ces enclaves de désespoir.
Il fallait qu’il se ressaisisse. Il n’y avait pas d’attente aux caisses, il fut vite rentré et porta les courses dans la cuisine. Ce ne fut qu’en posant les sacs qu’il comprit qu’il y avait eu un changement. Il avait été infidèle et, même s’il épousait Rhoda, il avait ouvert la porte aux autres femmes, il savait qu’il continuerait à agir ainsi. Il continuerait à la tromper. Plus question d’arrêter, maintenant que c’était possible. Il trouverait d’autres femmes, ses patientes sans aucun doute. Ou ses employées. Il pourrait mettre une annonce pour recruter une nouvelle hygiéniste, une autre secrétaire pour assister la première à l’accueil. Il pourrait expliquer à Rhoda qu’il préférait cela plutôt que de prendre un associé. Une manière d’agrandir le cabinet. Mais il embaucherait une liaison amoureuse. Il ne chercherait que cela, une à une, engager et virer. Il ne comprenait pas pourquoi il n’y avait pas pensé plus tôt. Rhoda finirait par voir clair dans son jeu mais il changerait alors d’épouse s’il le fallait, et de liaisons amoureuses. Rien de tout cela n’était criminel. Et s’il lui faisait signer un contrat prénuptial, il n’y aurait pas de mal.
La vraie question concernait sa vie et son but ultime. Il ne croyait pas en Dieu, il n’avait pas choisi le bon domaine pour devenir célèbre ou puissant. C’était pourtant les trois éléments indispensables : la foi, la célébrité et le pouvoir. Ils justifiaient une existence tout entière, ou du moins vous donnaient l’illusion que votre vie avait un sens. Toutes ces conneries, être un bon gars, traiter les gens correctement, passer du temps en famille, c’était de la merde parce que ce n’était pas ancré dans quelque chose de solide. Il n’existait aucune échelle de valeur universelle. Avoir des enfants semblait fonctionner pour certains, mais pas complètement. Ils mentaient parce qu’ils avaient perdu leur vie d’antan et qu’il était trop tard. Et l’argent à lui seul n’avait aucun sens. Il ne restait donc que le sexe, et l’argent pouvait y être d’un grand secours.
À l’évier, Jim rinçait la laitue et il comprit soudain. Il consacrerait sa vie au sexe. Retaper son apparence physique et avoir autant de femmes que possible. Il aurait aimé avoir fait cette découverte plus tôt, avant d’avoir quarante et un ans, parce que les choses auraient été bien plus simples quelques années auparavant, mais il n’était pas trop tard. Il lui restait encore dix bonnes années avant que sa vie ne se dissolve en une époque qu’il ne tenait pas à imaginer.
Il déchira les feuilles de laitue, coupa les tomates et l’avocat, ajouta les autres ingrédients, fit bouillir une casserole d’eau pour cuire les pattes de crabes, mais il s’interrompit car il ne savait pas à quelle heure rentrait Rhoda. Il décida de ne pas préparer d’omelette norvégienne. Trop d’efforts.
OceanofPDF.com