Désolations

David Vann · Chapitre 32 sur 40

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Désolations

Chapitre 32

I RENE ÉTAIT CHEZ ELLE, regardant chaque objet autour d’elle, ne sachant pas quoi prendre. La lumière était éteinte, ils avaient tous deux perdu l’habitude d’appuyer sur un interrupteur. Des portraits de sa famille aux murs. De vieux portraits, des aïeux qu’elle n’avait jamais connus. Visages sombres, vivant des existences bien plus dures. Des albums photo sur les étagères inférieures de la bibliothèque. Les œuvres d’art de ses enfants au fil des années, des empreintes de main et des peintures par numéro, jusqu’aux tambours de Mark en peuplier et en peau d’élan. Il avait cousu les toiles sur des souches creuses. Avait organisé des cérémonies traditionnelles aux solstices d’été avec ses amis du lycée, avait tambouriné toute la nuit autour d’un feu sur la plage, avait dansé avec un crâne d’ours perché sur un bâton. Ces derniers moments où elle l’avait vraiment connu avant qu’il ne se lance dans sa propre existence.

 

Rhoda n’était pas partie si loin, mais sur chaque mur était accroché un souvenir de l’époque où elle avait vécu là, quand ils vivaient encore tous ensemble. Même les périodes plus secrètes, le collège, quand elle avait commencé à faire l’amour, étaient répertoriées là, des photos de bals, des affiches de pièces de théâtre. Toutes ces années additionnées équivalaient bien à quelque chose, non ? Mais que pouvait-on emporter dans une cabane en cours de construction, dans une tente ? Cet endroit tout entier, ses murs et ses fenêtres, le jardin et la forêt, tout allait devoir être déplacé.

Je ne peux pas, dit-elle à Gary. Elle l’entendait se cogner dans la chambre tandis qu’il fourrait davantage de vêtements dans un sac en toile.

Quoi ?

Elle éleva la voix. Je ne trouve rien à emporter pour recréer l’atmosphère familiale à la cabane.

Je crois que tu compliques les choses, Irene. On emporte juste nos affaires, puis on va en ville acheter des plaques d’alu, des poutres supplémentaires et quelques fournitures, on essaie de charger tout ça dans le bateau et on retourne à l’île avant la nuit.

Aujourd’hui ?

Quoi ?

Tu comptes y retourner aujourd’hui ?

Ouais, c’était prévu comme ça.

C’était pas prévu comme ça. Tu n’as pas pris la peine d’en informer ton larbin.

Irene.

Je passe la nuit ici, dans mon lit. Si tu veux y aller, tu y vas sans moi.

Gary sortit de la chambre et se tint devant elle. La météo pourrait à nouveau empirer, dit-il. C’est notre créneau d’action. C’est le bon moment.

Je n’y retourne pas aujourd’hui.

Gary plaqua sa main sur le plan de travail. Très bien, dit-il. Puis il fit volte-face et regagna la chambre.

Irene s’assit dans le canapé. Un sifflement dans les oreilles, le sang lui martelant les tempes. Elle essaya de se calmer et les battements de son cœur ralentirent un peu, mais il se comprima avec violence l’espace de quatre ou cinq pulsations, des instants au cours desquels elle sentit la forme exacte de l’organe pendu à ses artères, agité dans sa poitrine. Panique. Panique, comme si elle s’apprêtait à mourir alors qu’elle était simplement assise dans le canapé de son propre salon. La douce lumière de l’extérieur, pas de vent, pas de tempête, rien qu’une nouvelle journée grise et couverte, son mari dans la pièce voisine, et ils ne retourneraient pas à la tente le soir même. Il fallait qu’elle se calme.

Si on n’arrive pas à en faire un foyer agréable, pourquoi le fait-on ? cria-t-elle à l’attention de Gary.

Pas de réponse. Parce que sa vie à lui était une évidence, ne souffrait aucune remise en question. La sienne n’était qu’accompagnement ; elle n’importait pas vraiment.

Irene s’allongea sur le canapé, elle rehaussa sa tête d’un petit coussin, ferma les yeux et tournoya dans le sang. Battements incessants, oppressants, son corps une enveloppe dure dont elle voulait émerger. Elle voulait la paix. Ne voulait plus être prise au piège. Prise au piège dans ce corps, et avec Gary dans cette vie de regrets. Son existence, une accumulation de choses qui se refermaient autour d’elle, de fronts menaçants s’amassant de toutes parts, se rapprochant. Pouvoir survivre aux cinq minutes suivantes, même.

Gary, cria-t-elle. Elle voulait le mettre en garde.

Oui ? Sa voix si dure. Comment dire ce qu’elle avait tant besoin de dire ? Qu’ils allaient trop loin. Qu’ils risquaient d’y perdre quelque chose. Qu’ils ne s’en remettraient pas.

Rien, dit-elle. Elle referma les yeux et se reposa, l’air descendant en spirale autour d’elle jusqu’à ce qu’elle entende le crissement des graviers sur l’allée, une voiture approchait. Elle espérait que ce serait Rhoda mais n’alla pas jusqu’à la porte. Elle n’avait pas envie de bouger.

Maman, cria Rhoda.

Là, sur le canapé.

Rhoda à ses côtés, penchée pour l’étreindre. Chaude et vivante, un amour véritable, pas l’amour réticent de Gary. La chair de sa chair, le seul lien permanent. Un mariage pouvait être réduit à néant, mais pas cela.

Je vais t’acheter un téléphone satellite, dit Rhoda. Je ne supportais pas de ne pas savoir si tu allais bien.

Salut les vieux, dit Mark depuis le palier. Comment ça va, la vie de pionniers ? Il alluma la lumière. Le miracle de l’électricité, dit-il.

Salut Mark, cria Gary depuis la chambre.

Tu es malade, Maman ? Mark s’approcha du canapé.

Je me repose juste un peu.

Entourée de ta cour, dit Gary qui passait à proximité, en chemin vers la cuisine.

Et c’est un crime, peut-être.

Il faut que vous arrêtiez de vous disputer, tous les deux, dit Rhoda. J’ai l’impression que vous nous faites une petite allergie à la cabane.

Ha, dit Irene.

Ne commence pas, Irene.

Eh bien, c’est agréable d’être tous les quatre réunis, dit Irene, prise d’un vertige en se levant du canapé. C’était quand, la dernière fois que ça nous est arrivé ? demanda-t-elle. Et quand est-ce que ça arrivera à nouveau ? C’est peut-être la dernière fois qu’on se retrouve ensemble ici, en famille.

C’est pas vrai, Maman, dit Rhoda. Vous n’allez pas rester à la cabane pour toujours.

Demande à ton père. Mais on devrait manger quelque chose. Déjeuner. On devrait tous s’asseoir autour de la table.

Il faut que j’aille acheter les plaques, dit Gary. Et les solives.

Après le déjeuner, dit Irene.

Il faut que j’y aille maintenant. Il faut que ce soit fait.

Irene alla jusqu’aux placards et trouva deux boîtes de chili. Gary, debout à ses côtés près du plan de travail, dressait la liste de ses achats. Je vais juste les faire réchauffer, dit-elle.

Écoute. J’ai pas le temps.

Allez, Papa, dit Rhoda. C’est rien qu’un déjeuner.

Le travail d’un homme rencontre tant d’obstacles, dit Mark.

Gary alla jusqu’à la chambre et en ressortit avec son manteau. En colère et impatient, comme d’habitude. Je reviens dans deux heures, dit-il. On pourra dîner tous ensemble. Puis il passa la porte et se dirigea à grandes enjambées vers son pick-up.

Oh, dit Mark. Je lui aurais bien proposé mon aide. Je dois rendre le bateau, alors je pourrai pas revenir dîner.

Irene serra Mark dans ses bras, mais il s’écarta vivement, gêné. Tout va bien, dit-il.

Désolée, dit Irene.

C’est pas grave, dit-il, mais il reculait déjà vers la porte. Qu’est-ce qui poussait les hommes à fuir ? Ils auraient pu déjeuner tous ensemble. Était-ce trop demander ? D’être une famille pendant une heure, à peine ?

Comment va Karen ? demanda Irene.

Le sourire en coin de Mark, il se retenait. Tu ne me poses jamais de questions à son sujet, Maman. Tu ne l’aimes pas.

C’est pas vrai.

Si, c’est vrai.

Il a raison, Maman, dit Rhoda. Tu l’évites toujours.

C’est pas vrai. Rien n’est vrai. Je veux juste que tu sois heureux, et si tu es heureux avec elle, alors tant mieux.

Mais tu ne l’aimes pas vraiment, dit Mark. C’est ce que je cherche à te dire. Tu la trouves idiote.

C’est pas vrai. Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

Peu importe, dit Mark. C’est rien. Il faut que j’y aille.

Reste déjeuner, dit Rhoda.

J’ai promis de rendre le bateau. Il faut que j’y retourne.

Tu fuis comme ton père, dit Irene. Pourquoi tu ne peux pas rester ? C’est rien qu’un déjeuner. Pourquoi les hommes de cette famille passent-ils leur temps à fuir ?

Je ne sais pas, dit Mark. Peut-être parce que tu nous fous les jetons ? Si je reste une minute de plus ici, je vais hurler. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça. Désolé. Ne le prends pas personnellement. Il avait ouvert la porte, s’enfuyait.

Que je ne le prenne pas personnellement ? dit Irene.

À plus tard, dit Mark, puis il referma la porte derrière lui. Irene alla à la fenêtre et le regarda s’éloigner d’un pas rapide jusqu’à son pick-up et au bateau.

Elle sentit Rhoda dans son dos, ses bras autour d’elle. C’est rien, Maman.

Irene regarda partir la voiture de Mark. Elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Je suis une mauvaise mère, finit-elle par dire.

Non, Maman.

Je ne crois pas que j’en avais conscience, jusqu’à présent, dit Irene.

Maman, c’est Mark, c’est tout.

Mais tu l’as dit toi-même, ça vient de moi. J’évite Karen. C’est vrai. Je ne l’aime pas. Je la trouve vraiment idiote. Et Mark le sait.

Rhoda la lâcha et poussa un soupir. Elle s’assit à la table. On devrait peut-être manger quelque chose.

D’accord, dit Irene, et elle alla chercher l’ouvre-boîtes, la main tremblant à peine, rien qu’un peu. Rien que Rhoda ne remarquerait. Elle ouvrit deux conserves de chili, les versa dans une casserole et alluma le feu. Puis elle resta devant, les yeux rivés sur la préparation qu’elle remuait de temps à autre à l’aide d’une cuillère. Le bruit de la gazinière. Elle ne voulait pas s’imaginer être une mauvaise mère. Pas cela, en plus du reste. Et si tout ce qui clochait avec Gary était en réalité de sa faute à elle ?

Je vais me marier, dit Rhoda.

Quoi ? Irene fit volte-face et Rhoda se leva de sa chaise.

Jim m’a demandé en mariage, dit Rhoda en montrant la bague à Irene.

Rhoda, dit Irene en l’attirant à elle pour l’étreindre. C’est merveilleux. Elle serrait Rhoda et ne voulait plus la lâcher. Le début de la fin pour Rhoda, sa vie offerte et gâchée pour un homme qui ne l’aimait pas. C’est ce qui lui arriverait, la répétition cruelle de la vie d’Irene, et que pouvait-elle bien dire en cet instant ? Mais Irene ne pouvait en être certaine. C’était bien ça, le truc. Peut-être que Jim aimait Rhoda, peut-être que leur mariage serait réussi, peut-être que Rhoda serait heureuse.

Bon, Maman, finit par dire Rhoda. J’ai besoin de respirer.

Désolée, dit Irene en la relâchant.

Je vais aller jeter un coup d’œil au chili, dit Rhoda en se détournant de sa mère pour tourner la cuillère dans la casserole avant de verser la préparation dans deux bols.

Irene était surprise par ses sentiments. Elle voulait être heureuse pour Rhoda, mais elle ne se sentait pas heureuse du tout. Et elle ne pouvait pas se permettre de le laisser transparaître. C’est merveilleux, dit-elle à nouveau tandis que Rhoda posait les deux bols sur la table.

Merci, Maman. Mais elle s’assit et mangea les yeux rivés sur son chili. Elle refusait de regarder sa mère. Irene ne lui cachait rien. Rhoda risquerait de s’en rendre compte.

Je suis désolée, dit Irene. C’est juste que je ne veux pas qu’il t’arrive ce qui m’est arrivé.

Mais qu’est-ce que tu racontes, Maman ?

Tu peux me regarder quand tu me parles ?

Rhoda leva les yeux. Bon sang, Maman.

Je suis désolée. Je ne m’entends avec personne, apparemment.

Eh bien, ça devrait te faire réfléchir.

Comment pourrais-je réfléchir à autre chose qu’à ça ? Tu es ma fille. Rhoda avait baissé les yeux une fois encore, Irene détestait cela. Je veux ton bonheur. C’est tout.

Tant mieux, dit Rhoda. Merci.

Ton père ne m’a jamais aimée.

Rhoda posa sa cuillère et releva les yeux, contrariée. Maman, dit-elle. On en a déjà parlé. Tu sais que ce n’est pas vrai. Papa t’a toujours aimée.

C’est bien ça, le truc, dit Irene. Il ne m’a jamais aimée. Il pense mériter quelqu’un de mieux. Il l’a admis, sous la tente. Il voulait que je le laisse tranquille. C’est ça, la vérité. J’étais là, facile, c’est arrivé et ç’aurait été trop compliqué de me larguer. Il préférerait vivre sans moi, mais il ne s’est jamais résolu à un tel effort.

Je ne t’écoute plus, dit Rhoda. Ce sont tes migraines qui parlent, et peut-être aussi ce projet idiot de cabane, l’idée de devoir vivre là-bas.

La douleur a tout éclairci, dit Irene. Je n’arrive pas à dormir et j’ai l’impression de ne plus pouvoir réfléchir, mais pour une raison étrange, j’y vois plus clair que je n’ai jamais vu. Irene se pencha en avant, les coudes sur la table. Elle se sentait excitée.

C’est vraiment flippant, Maman. Tu devrais t’écouter parler, franchement.

Rhoda, écoute bien ce que je te dis. C’est très important.

Maman. Rhoda la dévisageait, à présent. Il faut que tu arrêtes tout de suite. Écoute-toi. On dirait une vieille clocharde qui parle d’extra-terrestres, comme si tu détenais un secret, que tu avais tout deviné.

Une vieille clocharde ?

Je suis désolée, Maman. C’est juste que, quand tu parles, tu sembles avoir un peu disjoncté. Rien de ce que tu racontes sur Papa n’est vrai. Il t’aime. Il t’a toujours aimée.

Irene se leva. Elle tremblait. Elle attrapa son bol de chili et le jeta contre la fenêtre au-dessus de l’évier. Un bruit bien plus fort qu’elle n’avait imaginé lorsque le verre se brisa, mais ce n’était pas encore assez. Pas assez satisfaisant. Elle voulait abattre la maison tout entière. Il ne m’aime pas, dit-elle. Je le sais bien. C’est moi qui subis tout ça.

La vitre éclatée, une vue ouverte sur les arbres et la neige. Une lumière étrange, une notion floue de l’emplacement du soleil, ombre et lumière dépourvues de direction précise, la neige pareille à un miroir. Aucune notion de temps. Une journée qui pouvait se prolonger à l’infini.

Je ne me sens pas en sécurité, dit Rhoda. Je vais partir.

Vas-y, fuis comme les hommes, dit Irene.

Tu n’es pas juste, Maman.

Juste. C’est marrant, ça.

C’est ça, ton problème, Maman. Tu te laisses aller à l’auto-apitoiement. Et tu te bats à la déloyale. Tu jettes ton bol contre la fenêtre. Comment tu veux que je réagisse à ça ?

À t’entendre, je joue un rôle.

C’est pas le cas ?

Tu ferais mieux de t’arrêter là, Rhoda.

La voilà, la vérité, Maman. Rien ne cloche, chez toi. Ton mari t’aime. Ta famille t’aime. Et rien ne cloche au niveau de ta tête, non plus. Tu te fais flipper toute seule. Pourquoi tu fais ça ?

Tu ne me crois pas ?

Non, je ne te crois pas. Pas une seule seconde.

Irene se sentit alors envahie d’un calme étrange. Rhoda, debout devant elle, inquiète, condescendante, ne comprenant rien. Mais elle n’avait pourtant personne de plus proche au monde que sa fille. Elle fit un pas en avant et étreignit Rhoda, la serra contre elle. Je ne vais te le dire qu’une seule fois, murmura-t-elle. Je suis seule, à présent.

Maman.

Chut. Écoute-moi. Si tu ne te réveilles pas tout de suite, tu seras seule comme moi. Ta vie gâchée, il ne te restera rien. Et personne ne te comprendra. Et tu te sentiras tellement en colère que tu auras envie de faire bien pire que de jeter un bol contre une fenêtre.

Rhoda la repoussa. Mais putain, Maman.

C’est tout ce que je peux t’apporter. Rien que la vérité.

Tu me fais peur, Maman.

Eh bien, c’est peut-être que tu commences à comprendre.

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