Désolations
Chapitre 31
R HODA TROUVA MARK À LA PISTE DE KARTING. Ses amis et lui s’y rendaient toujours aux premières neiges pour faire des tête-à-queue et se rentrer dedans. La saison de pêche était finie et ils n’avaient plus rien d’autre à faire que se droguer et d’autres conneries de ce genre. Rhoda s’agrippa à la clôture métallique et cria pour attirer son attention, mais il ne pouvait pas l’entendre, bien sûr. Le bourdonnement d’une douzaine de moteurs. Mark en manteau de camouflage avec une chapka aux oreillettes détachées. Son ami Jason engoncé dans une veste rose Hello Kitty, juste pour déconner.
La piste était délimitée par des piles de vieux pneus, puis par la clôture et, derrière, les camping-cars hors service d’une demi-douzaine de pêcheurs qui vivaient là à l’année, les copains de Mark. Le genre d’enfer déprimant auquel Rhoda ne voulait plus être mêlée. Le genre d’endroit où elle avait passé toutes ses années de collège et de lycée à fumer de l’herbe et à faire l’amour en bordure des parcelles gravillonnées. Elle voulait oublier que tout cela s’était produit un jour.
Elle attrapa un caillou qu’elle jeta sur Mark lorsqu’il passa dans le virage à proximité. Il rebondit sur le capot de son kart. Il s’arrêta en un crissement de pneus, puis vit que c’était elle, il sourit, lui adressa un doigt d’honneur et appuya sur l’accélérateur. Tok, équipé d’une écharpe Red Baron, le heurta par-derrière et projeta le kart de Mark de biais contre la clôture. Tollef, le frère de Tok, arriva à toute allure à leur suite et s’écrasa contre Mark, l’envoyant voltiger dans sa ceinture de sécurité. Il hurla et défonça la pédale d’accélérateur, tenta une échappée, y parvint sur presque six mètres avant qu’Hello Kitty ne rapplique et tende le bras pour le frapper à la nuque. Mais Mark se dégagea et se lança à leur poursuite.
Rhoda passa à travers un trou de la clôture et avança jusqu’aux petits gradins, seule spectatrice de la course. Elle avait fait l’amour avec Jason une fois sur ces gradins, cette seule pensée lui faisait désormais horreur. Ils l’avaient fait dans la neige, mais il faisait bien plus froid alors, c’était en plein milieu de l’hiver. Ce n’était pas devenu sa vie : c’était le principal.
Elle subit encore un quart d’heure de gestes obscènes et de grossièretés, de dérapages contrôlés à trois cent soixante degrés et de collisions, la vie d’un groupe de pénis. Attendit qu’ils aient eu leur compte, qu’ils retournent d’un pas nonchalant à l’entrée, se collant des coups d’épaule et se remontant mutuellement les caleçons dans la raie des fesses. Ils passèrent devant elle sans s’arrêter, Jason affichait un petit sourire. On va au Coolies, si tu veux prendre une bière, lui lança Mark par-dessus l’épaule.
Hé ! Je suis venue te parler.
Désolé. J’ai d’autres engagements, dit-il avec un accent britannique, suscitant bien sûr les rires des autres.
Il faut que j’aille sur Caribou Island. Fais-moi préparer un bateau.
Mark s’arrêta net, au moins, et fit volte-face. Ses amis continuèrent leur chemin. Pourquoi tu veux aller là-bas ?
Nos parents. Tu te souviens d’eux ? Les gens qui t’ont fait, qui t’ont élevé. Ils sont là-bas en pleine tempête, sous une tente, et j’ai aucun moyen de les contacter. Je veux m’assurer qu’ils vont bien.
Ils vont bien, dit Mark en lui tournant le dos.
Écoute, dit Rhoda, mais sa voix avait faibli. Elle se mettait déjà à pleurer. Je sais que tu ne m’aimes pas, mais je suis très inquiète pour eux et j’ai besoin de ton aide.
Mark la surprit alors. Il se retourna, s’approcha d’elle et l’étreignit, lui tapota le dos. OK, dit-il. Je suis désolé, je vais te trouver un bateau. Tu veux y aller quand ?
Aujourd’hui ?
C’est trop tard pour aujourd’hui. Qu’est-ce que tu dis de 10 heures demain matin ? On se retrouve au terrain de camping.
Merci, Mark. Tu peux être gentil quand tu veux, tu vois ?
On va pas en faire une habitude, dit-il avec un sourire. À demain. Il rejoignit ses amis au pas de course.
Puis elle se souvint. Hé, cria-t-elle. Je vais me marier.
Mark agita le bras pour lui faire signe qu’il avait entendu, mais rien d’autre. Il ne se retourna même pas.
Rhoda reprit le chemin du cabinet et posa ses congés. Elle tint bon jusqu’en fin de journée, puis elle rentra auprès de Jim. Une énorme installation d’appareils de musculation au milieu du salon, d’un bleu clair métallique. Jim, vêtu d’un short en Lycra et d’un débardeur, tirait une barre derrière sa nuque.
Ça alors, dit-elle. C’est quoi ce bordel ?
C’est le futur Moi, dit Jim. Je me dis que j’ai encore dix bonnes années devant moi.
OK, dit-elle. Elle n’était pas certaine de comprendre de quoi il s’agissait. T’as intérêt à en avoir plus de dix, j’ai que trente ans, moi.
No problemo, dit-il. Tu vas bientôt vivre avec un mec super bien foutu.
Elle le regarda terminer sa série. Il était hors d’haleine, le visage marbré de rouge, ses bras et ses épaules flasques et vieilles.
Tu ne penses pas à d’autres femmes, hein ?
Quoi ?
Cette motivation soudaine pour te refaire une santé, juste après m’avoir demandée en mariage. On dirait une réaction panique, tu veux retrouver ta beauté pour ne pas te limiter à une seule compagne.
Rhoda.
Je suis sérieuse. Tu dis avoir encore dix bonnes années. Bonnes pour quoi ?
Jim se leva et jeta sa serviette d’exercice sur son épaule. Rhoda, dit-il. Tu es la seule femme dont j’ai envie. D’accord ?
Elle essaya de trouver quelque chose dans ses yeux, le moindre indice d’un mensonge, elle observa sa bouche, aussi.
Rhoda, je t’aime.
D’accord. Elle l’étreignit. Je dois encore stresser pour ma mère, je pense. Je vais à Caribou Island demain. Mark m’y accompagne.
Par ce temps ? Tu risques ta vie en sortant sur Skilak à une mauvaise période.
La tempête est passée. Il ne devrait pas y avoir de vent demain matin. Peut-être même pas de neige.
Tu ne devrais pas y aller. Attends qu’ils rentrent. Il faudra bien qu’ils rentrent se réapprovisionner. Ça fait presque une semaine qu’ils sont partis.
Dix jours.
C’est exactement ce que j’essaie de te dire. Ils vont rentrer.
Rhoda n’avait pas envie d’aborder le sujet. Elle alla au frigo et sortit les ingrédients du dîner. Du poulet qu’il fallait terminer, des olives, de la feta, des oignons rouges. Un couscous, peut-être. Elle entendait Jim souffler. Difficile de croire que cette nouvelle musculature lui était destinée.
Cuisiner l’aidait toujours. Surtout dans une cuisine comme celle-là. Un bon fourneau, six feux. L’eau pour la semoule du couscous sur un feu arrière. Elle versa de l’huile d’olive dans une poêle, y ajouta l’ail haché et prépara les escalopes de poulet. Éminça l’oignon rouge. Cuisiner lui permettait de se calmer. Sa respiration ralentissait. Elle avait paniqué sans s’en rendre compte. Paniqué toute la journée, certainement.
Hé, cria-t-elle à Jim.
Ouais ?
J’ai besoin d’un téléphone satellite. C’est cher. Mais il faut que je parle à ma mère. Ça me fait vraiment flipper.
C’est cher comment ?
Mille cinq cents dollars, peut-être un peu moins. Plus sept cent cinquante dollars pour le forfait de communications.
Aïe.
J’en ai besoin.
OK.
Le poulet avait doré, cuit presque à cœur, les oignons étaient translucides. Elle versa la sauce tomate, les olives dans un peu de jus, porta à ébullition, puis baissa le feu pour laisser mijoter. Ajouta du poivre, ne trouva pas d’autres épices pour accompagner un poulet à la grecque. Versa un peu de vinaigre balsamique, puis du vin de Madère. Peut-être pas l’idéal pour ce plat, mais qu’est-ce que ça pouvait bien faire ? Un poulet ivre. Elle se versa un verre de cabernet.
J’en prendrai moi aussi dans une minute, dit Jim. Je vais me doucher.
Rhoda sirota son vin et scruta le poulet, les olives sombres dans la sauce. Quelque chose avait changé. L’air était étrangement plus frais, peut-être, plus fin, plus isolant. Rien qu’eux deux dans cette maison. Peut-être parce qu’il y avait eu un but, avant. La demande en mariage. Rhoda comprenait désormais comment le mariage pouvait donner une impression de solitude. Un nouveau sentiment qu’elle ne pouvait pas vraiment décrire, ni même cerner. Quelque chose aux confins de son esprit, quelque chose qui lui déplaisait. Elle imaginait de longues périodes pendant lesquelles ils ne se diraient pas grand-chose, évolueraient chacun de leur côté dans la maison. Et elle se demanda si les enfants arrivaient à ce moment-là. Avoir un enfant apportait un nouveau centre d’intérêt commun, un nouveau centre d’attention, un endroit pour leur permettre de se retrouver, tous les deux. Peut-être devait-il en être ainsi ? On se consacrait l’un à l’autre jusqu’à décider de se marier, puis on se consacrait ensemble à quelqu’un d’autre. Et que se passait-il ensuite, quand vos enfants avaient grandi, qu’ils étaient partis ? À quoi fallait-il alors se consacrer ? Il y avait quelque chose de terrifiant, à l’idée de ne pouvoir se consacrer à rien. Votre existence ne pouvait jamais être simplement ce qu’elle était. C’était effrayant. Personne n’avait envie de cela.
Le lendemain matin, Rhoda roula jusqu’à Skilak. Un ciel lourd, glacé, tout juste zéro degré mais peu de vent, une légère neige intermittente, quelques flocons puis un ciel dégagé. Les arbres blancs, leurs ombres noires. Pas de vert. Elle savait qu’ils étaient encore verts, mais elle n’en voyait pas la couleur. La palette de teintes hivernales, blanche, noire, marron et grise, arrivée plus tôt que prévu.
Elle avait envie d’appeler Mark pour confirmer leur rendez-vous, mais il la trouverait trop insistante. Elle emprunta la bretelle d’accès jusqu’au terrain de camping et, arrivée au sommet d’une côte, elle aperçut l’eau grise et ses vagues minuscules. S’engagea sur le parking désert, personne aux alentours, regarda sa montre, quelques minutes avant 10 heures.
Rhoda s’emmitoufla dans son manteau, son bonnet et ses gants d’hiver. Elle portait un caleçon long, aussi, et des bottes. Il allait faire froid à bord du bateau sur le lac. Si le bateau et Mark arrivaient un jour, bien sûr. Elle avança jusqu’à l’embarcadère, au bord de l’eau. Une fine couche de neige vierge. Personne n’avait emprunté l’embarcadère depuis le matin. Ses parents étaient sans doute les seuls à être de sortie.
Le lac gelait déjà près de la rive. Des fines plaques de glace au milieu des rochers. Délicate et translucide, brisée en petits éclats triangulaires. Rhoda les tapota du bout de sa botte.
Très bien, Mark, dit-elle en sortant son portable. Voyons ce que tu as à me dire. Mais quand elle l’appela, il était à quelques minutes de là et elle décida de se montrer gentille. Merci, dit-elle. À tout de suite.
Rhoda avait grandi au bord du lac. Elle était censée se sentir chez elle sur cette rive. Ces arbres. Ces montagnes, la façon dont les nuages lourds approchaient et reléguaient les sommets au statut de simple souvenir. Mais elle ne se sentait pas chez elle. Tout était froid et impersonnel, comme dans un lieu inconnu. Elle ne comprenait pas pourquoi ses parents s’étaient installés là, et elle se demandait pourquoi elle n’était jamais partie, comme ses amis, vers un endroit plus clément.
Mark descendit le chemin caillouteux à bord de son vieux pick-up, une remorque dans son sillage. Il lui adressa le salut des surfeurs accompagné d’un sourire, fit un large demi-cercle devant elle avant de reculer le bateau jusqu’à l’eau. Une embarcation ouverte en aluminium d’à peine six mètres de long équipée d’un hors-bord. Exposée au froid, mais assez grande pour éviter les risques.
Mark sauta au bas de son véhicule et Rhoda l’enlaça. Merci, Mark.
Oh là, dit-il. C’est qu’un bateau.
Je sais mais je m’inquiète pour eux. Et je me dis aussi qu’ils auront sûrement accosté à l’autre terrain de camping s’ils sont rentrés aujourd’hui. On risque de les rater si on embarque ici.
Ben, on est ici, dit Mark. Alors on fera un petit détour par l’autre camping si jamais on les trouve pas.
OK, dit Rhoda. Elle ne voulait pas discuter mais elle aurait préféré qu’ils aillent en voiture jusqu’à l’autre embarcadère. Ce n’était pas si compliqué.
Mark débouclait déjà les sangles. Il attrapa ensuite une petite glacière à l’arrière de son pick-up, ainsi que des cannes à pêche.
C’est pour quoi faire ? demanda Rhoda.
Quelques bières. Et une canne, des fois que je sois obligé d’attendre. On sait jamais, Nessie aura peut-être faim. Cent quatre-vingts mètres de profondeur. Il doit forcément y avoir un putain de monstre, là-dessous.
Rhoda aurait voulu rire, sourire, n’importe quoi, mais elle se sentait crispée. Ce trajet était peut-être une sorte d’occasion, mais elle n’avait pas la force. Il fallait qu’elle voie ses parents en sécurité avant tout, ensuite elle pourrait se résoudre à faire la conversation.
Bon, dit Mark en empoignant les gilets de sauvetage. Voilà le tien. Pas que ça t’aiderait beaucoup. On mourrait de froid avant que quelqu’un nous vienne en aide.
Merci, dit-elle. Merci, Mark. J’apprécie vraiment ce que tu fais.
Il recula le bateau dans l’eau et lui laissa tenir l’amarre pendant qu’il remontait garer son pick-up. Ils grimpèrent à bord et partirent, Rhoda à la proue, le vent cinglant. Des vagues minuscules, à peine plus de trente centimètres, mais le bateau semblait imprécis et déséquilibré à chaque prise de vitesse. Un jet d’écume occasionnel sur le flanc.
Rhoda scruta à bâbord en quête d’un éventuel bateau traversant le lac en direction du second terrain de camping, mais elle ne vit rien. Personne d’autre n’était sorti. Le lac toujours plus grand qu’elle ne s’y attendait. Bordé par une rive basse et des arbres tout le long de cette extrémité, les distances indéfinissables. Si l’on se tenait sur une berge, on avait l’impression que celle d’en face n’était pas loin. Ce n’est qu’en arrivant au milieu qu’on pouvait juger de la taille du lac, mais même alors, les perspectives changeaient sans cesse. Caribou et les autres îles à peine visibles au premier abord, puis grandissant peu à peu. Frying Pan Island, d’abord, avec sa forme de long manche de poêle à frire, Caribou juste derrière. Et au-delà, une rive plus rocailleuse qu’elle savait bien plus belle avec ses rochers et ses falaises. Chaque baie là-bas assez grande pour donner l’impression d’être un lac à elle seule, mais elles semblaient pourtant toutes ridiculement petites à cette distance. Puis les sources jusqu’au glacier, la rivière qui reliait les autres lacs lointains. Elle n’y était pas allée depuis des années.
Enfants, leurs parents les emmenaient camper sur les berges reculées. Des plages de galets pentues adossées à la forêt et à la montagne. Elle et Mark arpentaient les promontoires rocailleux, encadrés par une vue sur les baies environnantes, et cherchaient des gloutons. Créatures au statut presque mythologique. Elle ne connaissait personne qui en ait vu un, et pendant toute leur enfance ils avaient traqué le glouton et s’étaient effrayés mutuellement en se racontant ce qui leur arriverait s’ils venaient à en trouver un. Le glouton faisait parfois le mort ou laissait son cou à découvert, mais si un ours s’en approchait, le glouton s’accrochait au flanc de l’ours, le mordait à la gorge et lui lacérait le ventre de ses griffes pareilles à des rasoirs. C’était ce qu’elle imaginait, enfant : se pencher vers un glouton mort, le voir se réveiller et lui arracher l’estomac. Elle n’avait pas peur des ours parce qu’elle en avait déjà vu et qu’elle adorait les animaux, mais elle n’avait jamais aperçu de glouton.
Tu te souviens des histoires de gloutons ? cria-t-elle à Mark par-dessus le bruit du moteur.
Quoi ?
Elle répéta.
Ah ouais, fit Mark avec un sourire. Tu me foutais une de ces trouilles, avec ces trucs.
Rhoda sourit à son tour, puis elle regarda droit devant elle vers les îles qui approchaient. Blanches sous la neige, elle ne se rappelait pas combien d’années s’étaient écoulées depuis sa dernière visite.
Le courant plus calme derrière les îles, tandis qu’ils tournaient au large de Frying Pan Island. Des eaux paisibles, pas d’écume. De petites vagues, à nouveau, une fois de l’autre côté, et plusieurs cabanes cachées entre les arbres. Elle s’attendait désormais à voir le bateau de ses parents.
Le clapot un peu plus prononcé et Mark ralentit. L’île plus pentue s’élevant en une colline. Aucun bateau sur la rive. Rhoda, incapable de retrouver ses parents.
Ralentis, hurla-t-elle à Mark. Ils doivent être quelque part dans les parages. Elle foulait les arbres du regard, gagnée par la panique. Pas de bateau. Ils étaient peut-être déjà partis en direction du terrain de camping. Mais ils avaient aussi pu partir en pleine tempête et s’être noyés, ou leur bateau avait pu partir à la dérive en les laissant seuls sur l’île, il leur était peut-être arrivé quelque chose. Il n’y avait rien sur l’île. Personne d’autre, aucune aide.
Là-bas, cria Mark en ralentissant.
Où ça ? demanda Rhoda. Qu’est-ce qu’il y a ?
Je vois la cabane, dit-il, et Rhoda l’aperçut à son tour. Pareille à un tas de ruines, à une cabane de plusieurs centaines d’années, usée, sans toit. Un immense trou à la place de la fenêtre. Des rondins inégaux couverts de neige. Des rondins fins, comme des brindilles. Elle ne ressemblait pas à ce qu’elle avait imaginé. Si petite. Mais c’était forcément elle. Une tente bleue et une autre, marron, presque entièrement dissimulées par les buissons.
Ils ont dû repartir aujourd’hui, dit Mark.
Ouais, on aurait dû aller à l’autre terrain de camping.
C’est pas la fin du monde. On ira après. Mais on devrait faire un tour, avant. Je suis curieux.
Leur bateau a pu être emporté par la tempête, dit Rhoda. Ils sont peut-être encore sur l’île. Ça ne me plaît pas du tout. Ça ne me plaît pas de ne pas savoir ce qui a pu leur arriver, bordel. Ils pourraient être morts qu’on n’en saurait rien.
Fais pas dans ton froc, je suis sûr qu’ils vont bien. Mark releva le moteur à mi-chemin hors de l’eau et le coupa. Ils dérivèrent lentement, puis il s’aida d’une rame.
Il faut qu’on fasse vite, dit Mark. C’est pas une super place de parking, là. Et je ferais mieux de rester à bord, d’ailleurs.
Rhoda baissa les yeux vers l’eau, essaya d’en deviner la profondeur. Elle n’avait pas de waders. Mais il fallait qu’elle vérifie si sa mère était sur l’île. Elle enjamba le plat-bord, s’enfonça jusqu’aux genoux dans l’eau si froide qu’elle en eut un choc. Les pierres étaient glissantes, mais avec prudence elle parvint jusqu’à la rive, traversa la plage de galets, puis l’herbe et la neige.
Maman, cria-t-elle. Papa. Au-delà des buissons et des aulnes, elle atteignit une pile de bois entourée de sciure fraîche, ils avaient donc travaillé quand la neige s’était calmée. Les empreintes de leurs bottes étaient encore visibles. Maman, cria-t-elle à nouveau. Tu es là ?
La cabane de guingois et inégale, petite, incroyable qu’ils aient envie de vivre là-dedans. Elle semblait abandonnée, sortie de temps bien plus reculés, ouverte au ciel, mais son sol était en contreplaqué neuf. Un espace ouvert à l’arrière. Ils allaient y installer la porte. La végétation piétinée tout autour. Un réchaud Coleman surmonté d’une casserole. Les deux tentes, Rhoda était désormais effrayée. Elle n’avait aucune envie d’ouvrir une des fermetures éclair, craignait ce qu’elle risquait d’y trouver.
Maman, dit-elle encore, plus bas. Resta devant la grande tente, sentant son cœur lui marteler la poitrine. L’ouvrit d’un geste rapide, y vit leurs sacs de couchage, leurs vêtements, la nourriture. Personne à l’intérieur. Pas de cadavre. Rien de louche. Elle se précipita vers l’autre tente et l’ouvrit, personne là non plus. Dieu merci, dit-elle. Elle ferma les yeux un instant, laissa sa respiration se calmer, laissa s’apaiser les battements de son cœur.
Ils sont là ? cria Mark depuis le bateau, sa voix faible. La cabane était bien enfoncée dans les terres.
Non, hurla-t-elle. Il n’y a personne. Ils ont dû partir ce matin.
Des réserves dans la deuxième tente. Des outils. Elle n’arrivait pas à croire qu’ils aient pu vivre là pendant la tempête. Mais ils avaient l’air de vraiment vouloir le faire, de vouloir construire la cabane pour y vivre tout l’hiver. Rhoda s’agenouilla sur le sentier, ferma les yeux et s’accorda un moment. Elle avait si peur. Quand le lac commencerait à geler, il y aurait une longue période où aucun bateau ne pourrait effectuer la traversée, et la glace ne serait pas assez solide pour leur permettre de traverser à pied. Ils seraient isolés, sans aucun moyen de communication en cas de problème.
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