Désolations

David Vann · Chapitre 38 sur 40

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Désolations

Chapitre 38

R HODA SE TENAIT SUR LE RIVAGE tandis que Mark jetait des poignées de sel sur l’embarcadère. Comme du riz à un mariage. L’impatience qu’elle ressentait lui coupait presque la respiration. Elle avait envie de crier à Mark de se dépêcher, mais elle savait que c’était impossible, alors elle resta immobile sur la berge et regarda l’eau en attendant que le temps passe. Elle pouvait presque distinguer l’île, la rive opposée. L’eau et l’air d’un calme étrange, de simples vaguelettes, de lourds nuages bas, mais des nuages figés, comme cloués au ciel. Se heurtant les uns aux autres, sombres et bouffis.

On va attendre quelques minutes que ça fonde, dit Mark, et puis ça devrait être bon.

Rhoda ne put répondre ni même se retourner. Elle savait qu’elle risquait de lui sembler impatiente et de déclencher une dispute.

OK, dit-il. J’attends dans le pick-up.

Rhoda, en colère après sa mère pour lui avoir prédit qu’elle se retrouverait seule un jour, elle aussi, que sa vie serait gâchée et que rien ne resterait pour en prouver l’existence. Comment pouvait-on dire ce genre de choses ? Et surtout juste après qu’elle lui eut annoncé ses fiançailles. Un cadeau de mariage en avance. Mais sa mère était ainsi. Bourrue et peu regardante quant aux émotions d’autrui. Du moins, dernièrement.

Rhoda avait le téléphone satellite et les batteries, mais elle voulait désormais davantage. Elle allait demander à ses parents de rentrer et de quitter l’île. La cabane et l’île n’étaient pas bonnes pour eux. Le projet tout entier était une erreur. Il leur fallait vivre à la maison, et ils avaient besoin des autres. Rhoda irait leur rendre visite tous les jours.

Rhoda s’approcha de l’eau. Une petite couche de glace brisée et repoussée par les vagues. Le début de fissures plus larges et de crevasses qui grandiraient peu à peu le long de la berge au fil de l’hiver, mais pas grand-chose pour l’instant. Des parcelles d’eau jusqu’aux rochers sombres de la plage, la glace inégale. Le lac et la glace en mouvement permanent. Quelques morceaux submergés, icebergs miniatures tressautant.

La semaine suivante, tout aurait fondu. Un front plus chaud était prévu, pour une courte période du moins, puis le véritable froid frapperait de plein fouet, un hiver précoce. Elle devait s’assurer qu’ils rentrent avant.

Mark avait redémarré le pick-up pour faire tourner le chauffage et Rhoda l’entendit passer la marche arrière, puis le bruit des pneus tandis qu’il reculait le bateau sur l’embarcadère. Elle regarda le bateau et la remorque entrer dans l’eau, glisser dans le froid, les pneus crissant sur la glace.

Elle tint l’amarre pendant qu’il retournait se garer et l’observa redescendre du parking. Il portait la ridicule veste rose Hello Kitty empruntée à Jason. Et sa chapka aux oreillettes détachées. Chaque jour était une plaisanterie pour Mark, sa vie tout entière une putain de plaisanterie. Et elle était obligée d’être gentille avec lui car elle avait besoin de son aide.

Quoi ? dit-il en approchant. Pourquoi tu me regardes comme ça ?

Désolée, dit-elle. C’est rien. Je suis inquiète pour Maman, c’est tout.

D’accord, dit-il. Il tira le bateau au plus près et, de la main, lui fit signe de monter à bord. Votre carrosse, très chère.

Merci, dit-elle en grimpant.

Glacial, tandis qu’ils traversaient le lac. Rhoda resserra la capuche de son manteau, tourna la tête pour éviter le vent. Personne aux alentours, évidemment. Combien de lacs en Alaska, encore moins peuplés que celui-ci ? Combien de lacs éparpillés dans des vallées infinies et des chaînes de montagnes que personne n’arpentait jamais ? Skilak avait des airs d’étendues sauvages. Il était facile d’oublier que c’était l’un des rares avant-postes d’un étroit secteur d’habitations, et que tout autour la nature véritable se déployait sur des distances inimaginables. Ce qui se passait ici, personne ne le savait. Quelque chose de si tentant dans la notion de nature sauvage, quelque chose d’attirant et de facile, mais la vérité voulait pourtant que de tels espaces grandissent à la seconde où vous y pénétriez. Durs et glaciaux et impitoyables. Même Caribou Island était trop éloignée.

Le lac semblait grandir à mesure qu’ils progressaient. S’étendait comme à son habitude, créait des îles de ses rivages distants, se décomposait en parcelles de terre, leur donnait forme. La courbe saugrenue de Frying Pan Island, puis les lignes plus solides de Caribou. La terre au-delà, plus basse et marécageuse, un territoire d’élans ponctué d’épicéas noirs chétifs et de bois mort rongé par les insectes. Des centaines de troncs nus d’un marron grisâtre s’élevant vers le ciel, leurs contours désormais soulignés de blanc. Ils glissèrent à proximité dans les eaux calmes entre les îles, contournèrent les terres vers la côte exposée aux éléments où leurs parents construisaient leur cabane. Rhoda mettrait un terme à tout cela, les ramènerait à la maison. Puis elle pourrait enfin se concentrer sur ce qu’elle avait à faire, préparer son mariage. Une parcelle de terre verte et ensoleillée surplombant l’océan bleu, très loin d’ici. Les montagnes abruptes et les cascades d’Hanalei Bay, le début de la Na Pali Coast. Ce serait grandiose. Et ils seraient tous présents, ils marcheraient sur le sable doux et chaud après la cérémonie. Elle arpenterait la plage dans sa robe de mariée, au bras de Jim, ses parents et Mark juste derrière, elle enlèverait ses chaussures d’un coup sec, laisserait ses pieds goûter l’eau chaude, laisserait sa robe flotter derrière sans se préoccuper d’en mouiller l’extrémité. Un lieu d’insouciance, un jour dont elle avait rêvé toute sa vie, le commencement, enfin.

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