Désolations

David Vann · Chapitre 16 sur 40

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Désolations

Chapitre 16

C ARL ÉTAIT ÉTENDU, ÉVEILLÉ. La respiration de Monique était trop régulière, trop profonde, rien à voir avec son souffle lorsqu’elle dormait. Il prit garde de maintenir lui aussi une respiration régulière, sachant pertinemment qu’elle serait incapable de faire la différence. Elle ne l’avait jamais observé en détail comme il l’observait, lui. Et il se demanda pourquoi elle lui mentait maintenant, pourquoi elle faisait semblant. Pourquoi s’embarrasser ? C’était bien plus attentionné, en quelque sorte, qu’à son habitude.

Elle feignit longtemps le sommeil et quand elle repoussa enfin les couvertures pour quitter le lit, elle resta debout immobile quelques minutes à écouter s’il remuait. Il garda une respiration calme jusqu’à ce qu’elle s’éloigne sur la pointe des pieds, tourne la poignée en silence, puis ouvre et ferme la porte sans un bruit.

Carl attendit. Il n’entendit rien d’autre. Il regarda sa montre, presque 1 h 15. Il attendit encore quinze minutes, puis il s’assit prudemment au bord du lit, il tendit l’oreille, avança jusqu’à la porte et l’ouvrit avec précaution. Il les entendait dans le lointain, à présent, leurs respirations, il apercevait une lueur dans le salon, vacillante. Ils avaient allumé une bougie. En silence, il s’approcha du coin de la pièce, il distinguait désormais sa silhouette, les contours de son corps tandis qu’elle chevauchait Jim, le dos tourné. Carl ne voyait qu’une ombre chinoise à contre-jour de la bougie.

Il fut surpris de se rendre compte à quel point c’était douloureux, une véritable meurtrissure à gauche de sa poitrine. Le cœur n’était qu’une métaphore, avait-il toujours pensé, et il avait cru en avoir terminé avec Monique, plus ou moins, lassé d’elle, fatigué de sa méchanceté, mais elle avait réussi à l’atteindre, un coup puissant et impardonnable. La voir faire l’amour avec ce vieil homme, la voir rouler les épaules de plaisir, faire tout un numéro aux chandelles, c’était une image qui resterait à jamais gravée en lui, il le savait, quelque chose qu’il ne pourrait jamais oublier. Son dernier cadeau, le dernier d’une longue série de cadeaux malveillants, mais bien plus brutal que tous les autres.

Carl retourna au lit, mourant d’envie de se rendormir, il essaya de compter ses respirations, essaya de s’effacer, de disparaître, mais il était encore éveillé quand elle revint, si discrète en tournant la poignée, silencieuse en traversant la pièce avant de se glisser avec précaution sous les couvertures. Il maintint une respiration régulière, sachant qu’elle l’écoutait, puis il entendit enfin sa respiration saccadée à elle, qui marquait toujours le début et la fin de son sommeil profond.

Terrible de l’avoir si près de lui, à quelques centimètres. Il regarda sa montre, 2 h 30, et décida de retourner sur le bateau de pêche. Il fallait qu’il s’éloigne d’elle. Il ferait froid sur le quai, il resta donc allongé une demi-heure supplémentaire jusqu’à 3 heures, puis il se leva en silence, s’habilla, sortit dans la nuit et marcha sur la route en direction de la rivière.

Il se sentait mieux de bouger, d’être dehors, de ne plus devoir rester silencieux. Le crissement de ses bottes sur le gravier, la vapeur de sa respiration. Il balança les bras un moment, roula des épaules et essaya de chasser son image de son esprit. Il crut entendre sa voix. Chassa la frousse. Presque comme un frisson. Elle pouvait baiser avec tous les vieux qu’elle voulait. Il allait continuer sa route, enfin.

Le froid s’insinua entre ses vêtements malgré son allure rapide, alors il se mit à courir à petites foulées, ses bottes émettant un bruit sourd. Unique âme solitaire sur cette route, les étoiles et l’absence de lune. L’Alaska, une immensité imperturbable qui s’étendait sur des milliers de kilomètres dans toutes les directions. Un espace ouvert, l’occasion d’oublier une douleur aussi minuscule qu’une peine de cœur. Carl voulait avaler l’air, le ciel, toutes ces distances.

Plus loin, pourtant, lorsqu’il eut ralenti l’allure, il se sentit seul et se glissa sous les arbres pour se cacher. Il se mit à pleurer, tenta vainement de retenir ses larmes mais se surprit à sangloter comme un enfant. Monique, dit-il, parce que c’était son premier amour. Il aurait fait n’importe quoi pour qu’elle l’aime en retour.

Il s’assit par terre dans le sous-bois, enlaça ses genoux et enfouit son visage dans son épaule. Il attendit que les larmes cessent, puis il attendit encore de se sentir assez fort, il se leva et retourna sur la route, en direction de la rivière et du chalutier. Il s’abîmerait dans la pêche, à aider Mark. Il se souvint du pont arrière jonché de saumons haletants. Ces poissons dégageaient quelque chose de magnifique, quelque chose né de nulle part, quelque chose dont il voulait se rapprocher.

Quand il arriva au quai, il était 3 h 30 passées, personne dans les parages bien qu’il distinguât des lumières sur plusieurs embarcations au milieu du chenal. Il patienta près de l’échelle, pensa à la fille indo-américaine de la dernière fois, se demanda s’il la reverrait, mais ce fut un homme, la trentaine, qui finit par sortir d’un des bâtiments.

Bonjour, dit Carl.

Bonjour.

Vous pourriez me déposer sur le Slippery Jay ?

Bien sûr.

Carl repartit donc sur la rivière, le rugissement du hors-bord, la courbe blanche et rapide des vagues, le vent froid dans ses oreilles. En un rien de temps, il avait enjambé le plat-bord, et il resta un moment sur le pont avant d’aller attendre dans la cabine de pilotage.

Il y avait quelque chose de bien avec les bateaux, être assis dehors au-dessus de l’eau, tanguer au rythme des vagues. Une maison d’un genre différent. Une bien meilleure maison. Rien de stagnant. C’était peut-être ce qu’il devait faire. Acheter un bateau et y vivre, un bateau à voile, peut-être, faire le tour du monde. Mais il savait pourquoi il pensait à cela. Un geste grandiose, quelque chose pour prouver à Monique qui il était vraiment. C’était un jeu impossible, un jeu dont il ne sortirait jamais vainqueur.

Le banc était froid et, bien que Carl se fut recroquevillé et qu’il eût abrité son visage dans son manteau, il ne parvenait pas à se réchauffer. Il dut attendre en frissonnant, piqueté de chair de poule, que Mark arrive enfin.

Cabron, dit Mark. Que paso ?

Je me suis dit que j’allais venir pêcher quelques poissons, dit Carl.

Tu es venu au bon endroit. Pousse-toi un peu.

Carl lui laissa sa place, la nouvelle parcelle de banc glaciale. Mark pressa les bougies de préchauffage pendant vingt secondes, puis il tourna la clé pour mettre le moteur en route. Un peu dur au démarrage, dit Mark. Mais après, il ronronne comme un chaton.

La propriétaire apparut en haut de l’échelle. Je vais prendre le relais, dit-elle. Salut, Carl.

Salut, Dora.

T’as l’air frigorifié. Descends donc te réchauffer. Prends un sac de couchage.

Il descendit l’échelle et traversa la cuisine vers le gaillard d’avant. Il y faisait sombre, mais il parvint à tâtons à atteindre les sacs de couchage encore chauds, ainsi qu’un oreiller, et il se fit un nid douillet. Il entendait Mark marcher sur le pont au-dessus de lui et larguer les amarres, puis il sentit qu’on mettait le moteur en prise et ils avancèrent bientôt. Ils partaient plus tôt que la dernière fois. Privé de sommeil, Carl était épuisé. Dans le réconfort du bercement léger et de la tiédeur des sacs de couchage, il sombra rapidement.

Dans ses rêves, Carl nageait sous l’eau. Une rivière large et profonde, ensoleillée, où des saumons bien plus grands que lui l’observaient. Leurs yeux énormes comme des lunes, tous communiquant en silence. Ils avaient reçu un message à son sujet, quelque chose d’urgent.

Carl fut réveillé lorsque de petites vagues vinrent heurter la coque. D’en bas, on sentait le bateau tout entier fléchir, rien de solide. Rien qu’une peau. Le moteur toujours plus bruyant, tournant plus vite, gagnant en puissance. Il ne voulait pas paraître paresseux mais il était exténué. Il referma les yeux.

Il fut tiré de son sommeil par un incroyable roulis, ils s’étaient donc arrêtés. Il s’empressa d’enfiler ses bottes, projeté ici et là, malade, puis il traversa la cuisine d’un pas chancelant jusqu’au pont arrière, juste à temps pour voir Mark jeter une bouée orange par-dessus bord, l’extrémité du chalut.

Besoin d’aide ? cria-t-il.

Reste pas dans mes pattes, lui hurla Mark en réponse. Carl s’accrocha au jambage et observa. Le soleil se reflétait sur l’eau, Mark laissait le chalut se dévider tandis que Dora continuait à avancer. Le filet, élément improbable, vaste rideau de nylon surmonté de petits flotteurs blancs et lesté d’une chaînette métallique.

Le portique semblait rapetisser à mesure que le nylon vert s’échappait, jusqu’à ce que le chalut tout entier soit à l’eau. Dora mit alors le moteur au point mort et Mark fixa la ligne principale à un taquet à la poupe. Dora repassa une vitesse et tira le filet avec précaution pour le tendre. Un rideau de deux cent soixante-dix mètres de long en arc de cercle derrière le bateau, une longue ligne de flotteurs blancs, et loin, loin derrière, la bouée orange à l’extrémité.

À vitesse réduite, le roulis était puissant et Carl dut s’agripper. Mark s’approcha, arpentant le pont agité sans le moindre problème. Surveille le filet, dit-il à Carl. On peut voir quand ils se font prendre. Ça fait une éclaboussure.

Carl scruta l’eau, en vain. Des centaines de saumons pouvaient grouiller sous la surface mais cela semblait impossible. La terre à des kilomètres de là, une frange dans le lointain, et toute cette étendue d’eau profonde. Impossible que chaque petite parcelle d’eau soit si peuplée. La pêche lui apparaissait comme un véritable acte de foi, ou de désespoir.

La ligne de flotteurs blancs était très serrée, elle s’élevait hors de l’eau tandis qu’une grosse vague les prenait de flanc.

On est en bordure d’une dépression, dit Mark en pointant le doigt. Tu vois les rondins ?

Carl aperçut plusieurs rondins et des petites branches de bois flottés, l’eau bien plus foncée de l’autre côté, divisée par une fine ligne d’écume. Je les vois, dit-il.

Les poissons traînent souvent le long de la dépression. On ne peut pas y aller, on risquerait d’abîmer notre matos au milieu du bois, mais on essaie de rester au plus près.

Allons de l’autre côté, lança Dora depuis la barre.

Elle passa au point mort puis fit marche arrière en douceur tandis que Mark retournait à la poupe. Il détacha un autre flotteur orange de la rambarde, permuta les lignes et ils purent repartir.

Dora passa une vitesse et fit demi-tour pour longer le filet.

On inspecte le chalut, cria Mark à Carl par-dessus le rugissement du moteur. On peut le faire aussi aux filets des autres pêcheurs, pour voir s’ils ont chopé des poissons.

Carl observa le chalut qui passait à côté d’eux et ne vit rien.

Pas de bol aujourd’hui, cria Mark.

À l’autre bout du filet, Mark utilisa une gaffe pour sortir le flotteur orange de l’eau. D’un mouvement rapide, il tira, attacha la cordelle au filet, détacha la bouée, et Dora repassa une vitesse avant de tracter doucement le chalut pour le redresser.

Carl s’accrochait toujours au jambage et pensait à tous les moyens qu’il y avait de perdre une main sur ce bateau, prise dans une de ces lignes sous la pression de l’eau, tout y était si mouillé, glissant, en mouvement perpétuel, et c’était pourtant une belle journée, pas un brin de vent malgré la grosse houle amenée par un orage lointain. Il n’imaginait pas faire cela par gros temps, mais il savait que Mark et Dora sortaient en mer quelle que soit la météo. Le permis de Dora ne lui autorisait que certains jours de pêche, le lundi et le jeudi.

Dora tracta le filet pendant encore un quart d’heure, puis elle se remit au point mort et cria à Mark de le remonter. Mark se tint à la poupe, un pied sur une planche fixée au treuil hydraulique. Un dispositif artisanal conçu pour pouvoir travailler plus vite. Quand il se plaça dessus, l’enrouleur se mit à tourner, le filet et les flotteurs apparurent au-dessus de la bobine de guidage en aluminium, un disque encadré de deux ergots. Dora se positionna de l’autre côté du portique et, à deux, ils poussèrent et tirèrent le chalut pour le positionner de façon régulière sur l’enrouleur.

Carl cherchait les poissons, sentait qu’il comprenait comment quelqu’un pouvait passer sa vie en mer. Ce n’était pas pour l’argent, ni par désespoir. C’était pour le mystère. Se demander ce qu’il y avait sous la surface, ce qu’il y avait dans le filet. Peut-être n’avaient-ils rien attrapé, peut-être avaient-ils péché des centaines de saumons. Ils pouvaient tout aussi bien avoir pris dans leurs filets une créature marine bien plus grosse. On finissait par croire aux monstres marins, dès lors qu’on possédait un chalut assez grand. L’océan, une immensité, et ils n’en capturaient qu’une infime partie.

Mark gardait le pied sur la planche, le chalut s’enroulant très serré. Carl se demanda si le bateau risquait de chavirer sous la pression. Le filet émergeait de l’eau, gouttait et s’embobinait autour du portique. En cet instant précis, tout semblait pouvoir se briser, les lignes se casser net ou l’enrouleur s’effondrer. Carl s’éloigna de la porte, il s’accrocha à la première chose venue et atteignit le flanc du bateau. Il ne voulait pas être en première ligne si quelque chose venait à lâcher et à fouetter l’air. La plus forte pression s’exerça lorsqu’une vague vint soulever la poupe. La tension fut incroyable.

Ça m’a pas l’air bien lourd, cria Mark à Dora, mais Carl avait la sensation que le bateau s’apprêtait à se briser en deux, comme s’il possédait une colonne vertébrale qui pouvait se tordre avant de casser soudain.

Un unique saumon passa le plat-bord dans le chalut et Mark ôta son pied de la planche. Il s’empara du poisson et, d’un geste rapide vers le bas, l’arracha des mailles du filet.

Puis de nouveau un filet vide, de longs tours d’enrouleur sans aucune prise, à peine quelques brins d’algues pareils à des bouquets bruns marins, et enfin, un autre saumon à la tête fine argentée, au dos noir, jeté sur le pont avec une déception évidente.

Que dalle, dit Mark à Dora. Carl se rendit compte que tout reposait sur les épaules de Mark. S’il n’y avait pas de poisson, c’était sa faute. Une journée passée en mer c’était de l’argent dépensé en essence, en permis, en divers coûts pour le bateau, et on ne pouvait pas sortir le filet indéfiniment.

Mark rembobina le restant du chalut jusqu’à ce que la bouée atteigne le plat-bord et qu’il puisse la détacher. Dora grimpa à la cabine de pilotage, repassa une vitesse et prit une direction différente.

Carl retourna vers la porte. Désolé pour vous, cria-t-il à Mark. Ça craint.

Mark ne répondit pas. Œuvrant toujours sur le pont arrière, encadré par un sillage blanc. Il ramassa un saumon par les branchies, y glissa son doigt, ce qui émit un bruit sec, puis il jeta le poisson dans un container. Il fit de même avec l’autre poisson avant d’empoigner un tuyau pour rincer le pont. Il s’approcha ensuite, mais il n’avait pas l’air mécontent.

Pas d’inquiétude, mon pote, dit-il à Carl. Ça te dit de nous aider à repérer les poissons ?

Bien sûr, dit Carl. Il ne savait pas du tout ce qu’il entendait par là.

Viens en haut, dit Mark. Carl grimpa l’échelle à sa suite. Dora leur adressa un salut militaire moqueur et redescendit.

Carl prit la barre et Mark s’installa à ses côtés sur le banc, lui désignant la direction à prendre. Vers les bateaux, tout là-bas, dit-il.

C’était quoi, ce bruit sec ? demanda Carl.

Quoi ?

Quand tu attrapes les branchies, ça fait un bruit sec.

Ah ouais. J’écrase juste les branchies pour que le poisson se vide de son sang. C’est le plus simple, pour les tuer, et une fois vidés de leur sang, ils arrivent bien plus propres à la conserverie. On en tire un meilleur prix en faisant ça.

Mark parla ensuite à la radio, discutant avec des amis en mer, d’autres pêcheurs, leur demandant comment ils s’en sortaient, prévoyant une fête le soir même, les invitant au sauna. Il semblait détendu et à l’aise pour quelqu’un qui n’avait fait aucune prise de la journée. De temps à autre, il jetait un coup d’œil dans ses jumelles.

Manœuvrer le Slippery Jay revenait à manœuvrer un vélo au guidon trop lâche. Carl tournait dans une direction, mais il sentait le bateau continuer dans le même sens. Puis il virait trop fort. Il slalomait de tous côtés, c’était gênant, mais Mark n’en paraissait pas énervé. Il continuait à bavarder avec ses amis.

Mark lui indiqua soudain la gauche. Il reposa l’émetteur de la radio. Là-bas, dit-il. Changement de direction. Les deux bateaux blancs, là.

Les plus proches de nous ? demanda Carl. Il vira de bord.

Ouais.

Il y a des poissons là-bas ?

Ouais. Ils tuent des poissons en ce moment même.

C’est un de tes amis qui te l’a dit ?

Ouais.

Mais j’ai rien entendu.

C’était sa conversation sur la bière. Aucun mot codé, rien, j’ai juste un pressentiment sur ce qu’il a dit. On ne veut pas que les autres le sachent. Sinon, tous les bateaux des parages rappliqueraient.

Ouah, dit Carl.

Ouais, c’est très James Bond, par ici, dit Mark en rigolant. Il regarda encore à la jumelle, observa le groupe de bateaux vers lequel ils se dirigeaient auparavant. Deux d’entre eux approchent déjà. Ils ont deviné, eux aussi. Ils attendent peut-être juste de voir si on tourne. Il va falloir qu’on se dépêche de sortir le chalut.

Carl regarda un instant en arrière, mais il ne vit rien à cette distance. La situation semblait urgente, à présent. Tu les connais ? demanda-t-il à Mark.

Des bateaux russes. Plus gros, douze mètres de long, ils ont une double manille et deux permis, donc ça leur fait une manille supplémentaire et des filets de trois cent cinquante mètres.

Des Russes ?

Citoyens d’Alaska, maintenant, j’imagine, dit Mark. Mais d’origine russe. Il y a deux communautés ici, une autre près de Ninilchik. De bons pêcheurs, alors généralement ils ont pas besoin de nous. Ils doivent avoir une journée moins productive que d’habitude. Ils restent souvent entre eux, ce sont des communautés très fermées. Dans les familles, il y a rien que des pêcheurs et des constructeurs de bateaux, le plus grand ratio de pêcheurs dans la population du coin.

Alors, c’est les meilleurs ?

Mark rit. Non, c’est les Norvégiens qui sont les vrais tueurs de poissons, ces fils de putes. De l’autre côté de la baie. Dans des villes qu’on peut tout juste atteindre en hydravion ou en bateau. Ils ont engrossé les vaches et buté les taureaux.

Quoi ?

Désolé, dit Mark. C’est très vulgaire et politiquement incorrect. C’est un truc qu’on dit souvent, par ici. Les Norvégiens ont engrossé les femmes aléoutes et ont tué presque tous les hommes de la tribu, alors dans ces villes, tout le monde a un nom de famille norvégien, Knudsen ou je ne sais quoi. Il n’y a presque plus de nom aléoute. J’y ai travaillé un été comme charpentier, et ce sont de sacrés tueurs de poissons. Ils ont ça dans le sang, des deux côtés. Et ils ne suivent que leurs propres lois.

Ça veut dire quoi ? demanda Carl. Le bateau semblait d’une lenteur incroyable. Se prélassant entre les vagues, le paysage défilant au ralenti. Pendant ce temps, il savait que les Russes gagnaient du terrain. Il comprenait l’attrait de ces navires rapides en aluminium avec leurs moteurs à essence.

Il y avait un gamin, dit Mark, un ado en colère – et il y a matière à être en colère dans un village comme les leurs, ça c’est sûr, inceste et autre, qui sait ce qui se trame là-bas – alors il a volé un truc à sa tante, rien d’important, mais il a ensuite piqué le 4 x 4 de quelqu’un et il l’a poussé jusqu’à une plage avant de le foutre à l’eau. Il l’a abandonné au-delà de la laisse de basse mer. Mais les gens ne se sont pas laissés avoir. Ils l’ont traîné au centre du village, ils lui ont mis un sac de pêche sur la tête et tous les hommes sont arrivés avec des maillets. Son propre père l’a frappé en pleine tête. Et moi, je restais là à me demander si je n’étais pas en train d’assister à un meurtre, et je pense que c’était le cas. Je n’ai jamais posé de questions à ce sujet. J’étais juste venu aider à construire une maison. Rien de plus.

Putain de merde, dit Carl.

Je vais prévenir Dora, dit Mark. Elle va remonter prendre la barre. Reste pas dans nos pattes et si jamais on chope des poissons, tu m’aideras à les balancer dans les containers.

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