Désolations

David Vann · Chapitre 12 sur 40

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Désolations

Chapitre 12

R HODA FAISAIT FACE À UN CHAT PERSAN GRIS revêche nommé Smokey. C’est l’heure de ton médoc, lui dit-elle, et il chercha à se débattre quand elle lui attrapa la tête, mais elle était rapide et savait comment lui maintenir la mâchoire ouverte. Ce fut terminé avant même qu’il n’ait eu le temps de ciller. Voilà, on peut être à nouveau amis, dit-elle.

Ce n’était pas aussi simple avec Jim. Elle recomposa son numéro de portable, tomba sur sa messagerie et raccrocha d’un geste brusque. Hmm, fit-elle.

Jim était à Juneau où il rencontrait un nouvel associé potentiel pour son cabinet, un dentiste du nom de Jacobsen. Elle n’en savait pas davantage, ce qui était inhabituel. Jim avait tendance à s’attarder sur les détails, mais en l’occurrence il n’y avait eu aucun détail, pas même un coup de fil. Disparu toute la journée d’hier, pas d’appel dans la soirée, disparu aujourd’hui encore. Il avait certainement dîné avec Jacobsen, il avait peut-être même passé la nuit chez lui, avec sa famille, bien qu’elle ne sût rien de ce dénommé Jacobsen, ni de son éventuelle famille.

Après le travail, elle roula jusqu’au cabinet de Jim et fut surprise de trouver sa Suburban sur le parking. Elle frappa à la porte et, quelques instants plus tard, il vint lui ouvrir, l’air épuisé.

Salut, dit-il. Il portait les mêmes vêtements que la veille, froissés et teintés d’une légère odeur de sueur.

Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demanda-t-elle. Pas un coup de fil ? Elle le serra dans ses bras, heureuse de le savoir de retour.

Hé, merci. Mais, ouais, j’ai perdu mon portable. Il est peut-être tombé de ma poche dans l’avion. Pas sûr. Bref, ça fait plaisir de te revoir.

Ben ouais. J’étais inquiète. Tu avais disparu de la surface de la Terre.

Désolé.

Tu peux te faire pardonner.

Oh là, dit-il. Je suis crevé. J’ai pas fermé l’œil de la nuit.

Pauvre Jim, dit-elle. Viens, on rentre. Je vais te préparer à dîner.

Il faut que je rattrape mon retard. On s’absente deux jours et tout part en vrille.

Je peux t’aider, dit-elle. Ils s’assirent côte à côte et organisèrent les reprogrammations de rendez-vous, les messages, les commandes aux fournisseurs, les questions de comptabilité. Le tout étalé sur des post-it jaunes collés au hasard par sa secrétaire.

Elle est nulle, dit Rhoda. C’est pas un système de classement, ça.

Tout doux, dit Jim.

Quand ils eurent terminé, enfin, et qu’ils arrivèrent chez eux, Rhoda prépara un bon plat de lingue enroulée dans du bacon, une grande salade d’avocats et de tomates plus mûres qu’à l’habitude. Un vrai plaisir de cuisiner, de cuisiner pour Jim, là, dans leur maison. Elle fit des pauses pour regarder la haute voûte du plafond, tout ce bois. Se servit un verre de vin. Se sentit un tantinet rêveuse.

C’est prêt, cria-t-elle quand elle eut déposé les assiettes sur la table. Sans réponse de sa part, elle alla dans la chambre et l’y trouva endormi. Pauvre Jim, dit-elle en éteignant la lumière.

Monique fit le chemin de son hôtel jusqu’au Coffee Bus à pied sous la pluie. Fin de matinée, un jour après son retour de l’excursion avec Jim, et elle ne supportait déjà plus d’être seule. Elle avait besoin d’un peu de compagnie.

La route n’était pas des plus courtes et la pluie n’était pas chaude non plus. Elle avait une parka à capuche, mais sous son jean ses jambes étaient froides et trempées. La fin de l’été dans cette région ressemblait fort à l’hiver. Ne te plains pas, se dit-elle. C’est toi qui as voulu venir. Elle avait imaginé l’Alaska comme une véritable aventure, mais à dire vrai la région lui semblait plutôt fade. On voit un ou deux élans et ils commencent à sembler aussi communs que des vaches. Le glacier avait été sympa, par contre.

Elle longea un centre commercial de plain-pied, un parking abandonné où pourrissaient une vieille voiture et d’autres débris en bordure de forêt. Ploucland, dit-elle à voix haute. Le sol était décoré d’éclats de rouille.

Le Coffee Bus se dressait dans un coin vide sur un grand parterre de gravier. Un vieux bus blanc, peut-être un car de transport scolaire repeint, avec un auvent sur le côté et des marches menant à une vitre. Pas de drive-in.

Salut, Mark, dit-elle, arrivée sous l’auvent.

Dis donc, fit-il. Carl en peut plus de chagrin. C’est drôle de l’avoir laissé en plan au camping.

T’es pas censé être en mer ?

La proprio a décidé de faire une pause d’un jour ou deux. Elle voulait que j’en profite pour nettoyer le bateau et jouer les larbins, mais c’est pas trop mon style.

Salut, Monique, dit Karen.

Monique lui rendit son salut.

Entre prendre un café.

Monique fit le tour vers la porte arrière, elle grimpa à bord et s’installa sur un tabouret. L’intérieur du bus dégageait une odeur de torréfaction, l’air y était épais et riche.

Alors, où t’étais passée ? demanda Karen.

Monique leur parla de Seward, sans évoquer Jim, et dit qu’elle avait squatté chez des gens rencontrés là-bas. Elle s’enquit de Carl, qui se languissait apparemment d’elle. Elle espérait qu’ils lui proposeraient de la raccompagner au terrain de camping, mais ils en laissèrent le soin à Rhoda.

Elle passe juste après midi, dit Mark. Réglée comme une horloge. Elle te déposera.

D’accord, dit Monique. Il ne fallut pas longtemps à Rhoda pour arriver et accepter. Le trajet jusqu’au camping était long, mais cela ne semblait pas la gêner. Ça me fait plaisir, dit-elle avec un léger hochement de tête étrangement formel qui aurait pu accompagner une révérence.

Merci, dit Monique en marchant jusqu’à la voiture de Rhoda, bien loin d’un carrosse royal. Une Datsun, une marque qui n’existait même plus. Un vrai royaume de citrouilles.

Tu voles à mon secours, dit Monique.

Aucun problème. Raconte-moi tes excursions. Tu as passé tout l’été ici ?

On est allés un peu partout. En ferry vers Denali et Fairbanks et on finit ici, sur la péninsule. Carl est en pleine quête personnelle pour devenir un homme. Pêcher un gros poisson devrait faire l’affaire pour lui, visiblement.

Rhoda éclata de rire. Pourquoi ne peuvent-ils pas se contenter d’être des hommes ? Pourquoi sont-ils obligés de le devenir ?

C’est vrai.

J’en ai un, moi aussi, qui n’a pas encore éclos. Un dentiste qui s’appelle Jim.

Je l’ai rencontré, dit Monique. Au Coffee Bus. Mark nous a présentés.

Est-ce qu’il t’a donné l’impression de ne pas te dire bonjour ?

Il était discret.

Il est toujours comme ça. Les gens ont l’impression qu’il ne dit pas bonjour, mais si.

Il avait l’air sympa, dit Monique. Elle observait Rhoda, la trouvant très attirante, à sa manière. Elle voulut presque lui dire la vérité, à cet instant, tout depuis le début, pour la sauver de Jim, mais cela paraissait inutile. Rhoda et Jim poursuivraient leur petite existence, peu importait ce que ferait Monique. Tu as grandi ici ? demanda-t-elle à Rhoda.

Ouaip. Au bord de Skilak Lake. Un super endroit pour grandir. On était toujours libres de se balader.

Tu as déjà croisé un ours ?

Plusieurs fois.

Tu peux me raconter ? J’adore les histoires d’ours.

Eh bien, il y en a une que tu ne croiras jamais.

Super ! dit Monique. Une bonne histoire. Je sais déjà qu’elle sera bonne. Elle pivota sur son siège pour accorder son entière attention à Rhoda.

J’avais quatre ans. C’est un de mes plus vieux souvenirs. Je portais mon manteau rouge, celui à capuche.

Le petit chaperon rouge.

Exactement. J’adorais ce manteau.

C’est génial.

J’étais au sommet de la colline juste derrière la maison, je cueillais des myrtilles. C’était en août, encore l’été, mais il faisait déjà froid. Plus tard cette semaine-là, on a même eu de la neige, ce qui arrive très rarement en août.

Ça alors, dit Monique.

Et peut-être que les ours étaient plus aux abois qu’à l’accoutumée avec cette vague de froid précoce. Je ne sais pas. J’avais les yeux baissés vers un myrtillier et j’ai eu l’impression d’être observée. J’ai relevé la tête, un peu malgré moi, et à six mètres de moi, j’ai vu un ours énorme.

Oh, mon Dieu.

Ouais, un ours brun très gros. Pas un noir, ç’aurait été bon. Et puis, on ne voit jamais un ours de si près. Ils ne s’approchent jamais de toi à ce point. Ils prennent la direction opposée. Si on les effraie, ils s’enfuient. Mais celui-là était si proche, il avait dû me sentir ou m’entendre et il s’était approché.

Qu’as-tu fait ?

C’est ça, le truc. Je n’ai rien fait. Je suis restée là à le regarder, et il m’a regardée. Il était magnifique, il avait l’air gentil, comme un gros chien. Je lui ai dit bonjour et il a balancé un peu la tête, puis il a fait demi-tour et il s’est enfui.

Tu lui as dit bonjour.

Ouais, je lui ai dit bonjour, et aujourd’hui je bosse chez un véto. J’ai toujours eu un bon contact avec les animaux, la conviction qu’ils ne veulent jamais nous faire de mal. C’est juste que, parfois, on se trouve en travers de leur chemin.

C’est toi qui gagnes le prix de la meilleure histoire d’ours.

Elles arrivèrent au terrain de camping et Monique guida Rhoda jusqu’à la tente. Elles se garèrent tout près et Carl passa la tête dehors.

Salut, dit Monique.

Mais, putain… dit Carl.

Sois pas en colère.

Il pleut et il fait moche, dit Rhoda. Pourquoi vous ne viendriez pas tous les deux chez nous ? Vous pourriez rester au sec pour la journée, dîner et passer la nuit. Je vous ramènerai ici demain à l’heure du déjeuner.

Monique éclata de rire. Jim allait flipper. C’est super, dit-elle. Qu’est-ce que tu en dis, Carl ? Tu préfères rester à larmoyer ici ou te joindre au genre humain ?

Je viens, dit-il. Je déteste cette tente.

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