Désolations

David Vann · Chapitre 20 sur 40

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Désolations

Chapitre 20

E N CHEMIN VERS ANCHORAGE, le ciel gris et incertain, ponctué de bandes plus sombres de pluie, semblait peser sur la terre. L’automne à présent, la neige à venir. Les feuilles des arbres changeant déjà de couleur.

À Rossland, ç’avait été pareil. Une rivière plus qu’un océan, mais les mêmes montagnes aux amples bases, les épaisses forêts, les sommets enneigés. Le même ciel lourd, la même brise glacée, été comme hiver, en rafales, sa peau toujours hérissée de chair de poule. Irene ferma les yeux et essaya de se souvenir, essaya de rester immobile, essaya de transformer des images fanées en un paysage vivant qu’elle pourrait de nouveau arpenter, parce qu’elle avait passé quarante-cinq ans à essayer d’oublier. Elle avait voulu tout effacer, et cela lui apparaissait désormais comme une perte terrible. Irene n’était pas certaine de ce qui avait changé, mais ç’avait pourtant été le cas. Elle voulait se souvenir de sa mère, voulait se souvenir de son père, voulait se souvenir de l’époque où ils vivaient ensemble.

Le son de l’islandais, jamais insipide comme l’anglais. Une sorte de musique, des voyelles étirées, chaque son une clarté, une forme, un liquide, une respiration. Dans cette langue, le monde s’animait soudain. Plus effrayant, plus adorable, jamais vide. Une langue inchangée depuis mille ans, une voie pour remonter le temps. C’était ce qui avait plu à Gary. Son lien avec un passé ancien, l’islandais parlé aujourd’hui si proche du vieil anglais parlé alors. En ce sens, elle n’avait jamais été réelle à ses yeux. Rien qu’un fantasme.

Mais elle ne voulait pas penser à Gary. Elle voulait retrouver ses parents, qui demeuraient pourtant des ombres. Si seulement elle pouvait les entendre parler. Comment était-il possible d’oublier chaque mot, d’être incapable d’entendre les voix qu’elle avait entendues chaque jour de son enfance ?

Irene essaya de se rappeler leur cuisine, la petite table à laquelle elle s’asseyait. Jaune, en bois peint. Au grain rugueux. Sa mère à l’évier, vêtue d’une robe, bien qu’elle en ait oublié les motifs et la couleur, elle entendait presque l’eau couler, elle savait que sa mère aurait été en train de parler en cet instant. Aucun visage, aucune voix, son père encore plus distant. Il ne lui restait donc que des idées. Il y avait une autre femme, elle le savait, sans savoir comment elle le savait. À quel moment l’avait-elle appris ? Comprenait-elle cette idée, que son père les quittait ? Cela pouvait-il avoir un sens dans son esprit ? Le monde adulte était un univers de poids et de mystères, elle se souvenait au moins de cela. Un désespoir aussi inébranlable qu’une montagne. Ses parents prenaient leurs décisions, déterminaient son destin, et voilà qu’ils s’étaient éloignés davantage encore vers le mythe. Histoires transformées, impossible de connaître la vérité. Une autre femme, et sa mère s’était pendue, et son père était parti pour toujours et elle ne l’avait jamais revu. Mais quelle histoire pour donner un sens à tout cela ?

Ils émergèrent de la montagne et roulèrent le long de l’eau, Turnagain Arm, un long fjord, des roches à pic de chaque côté, un sommet blanc. Longeant la trajectoire d’un glacier sans âge qui avait sans doute jadis empli la vallée et la baie, bien qu’Irene ignorât si cela était vrai. L’eau était pareille à une rivière, ses vagues hautes de deux mètres, le mascaret si puissant qu’il émettait un bruit, un rugissement sourd. L’hiver, la glace échouait là et se brisait, des rivières profondes et des ravines se creusaient à travers les blocs, aussi grosses que des voitures ou des maisons, même. Personne ne sortait sur ces eaux.

Elle se demanda si l’Islande ressemblait à cela. Elle n’y était jamais allée. Elle y avait encore de la famille, mais personne qu’elle ait jamais vu. Ils seraient comme des étrangers et elle ne serait plus capable de communiquer. Jusqu’à l’âge de dix ans, elle n’avait parlé qu’islandais chez elle, anglais à l’école, puis la langue était morte en elle.

Elle avait perdu les histoires, aussi, les contes enfantins. Son souvenir n’était plus peuplé que de silhouettes dans un paysage. Elle avait perdu leurs voix, leurs mouvements, leur raison d’être. Une silhouette dans la forêt, la sensation effrayante de cette forêt, ou une silhouette sur la mer, une sorte de petit bateau, un navire ancien. Une maison en pierre, mais même de cela, elle n’était pas certaine. C’était peut-être une bâtisse en bois, un sol en terre battue.

Et des chansons. Il y avait eu des chansons, aussi. Irrémédiablement perdues.

Mais elle savait certaines choses. Sa mère souffrait de terribles maux de tête et demandait le silence absolu. Ce qu’elle avait oublié, c’était la source. Était-ce le chagrin de voir son mari la quitter ? Cela avait-il été bref, juste à la fin, ou bien cela avait-il duré des années ? Était-ce uniquement physique, quelque chose dont Irene souffrait à présent ? Se pouvait-il que quelque chose soit uniquement physique ? Quand une chose avait pris l’ascendant sur votre existence, ne finissait-elle pas par définir ce que vous étiez, même si c’était purement physiologique ?

Irene ferma les yeux et essaya de respirer pour laisser échapper la douleur, la faire sombrer plus profond. Toutes ces choses à propos de sa mère étaient-elles le fruit de son imagination ? Sa mère s’était-elle jamais vraiment plainte d’une douleur à la tête ? Irene n’avait aucune image, aucun moment où sa mère se serait massé le front, aucune preuve. Et elle se méfiait des mauvais tours que lui jouait son esprit. Si elle voulait vraiment se souvenir d’un détail, elle commencerait à se le rappeler jusqu’à ne plus savoir s’il était réel ou non. Elle avait un souvenir de son père, par exemple. Ils faisaient de la luge ensemble, une luge en bois, des patins métalliques. Ils grimpaient une immense colline de neige, son père portait la luge, et ils riaient. Quand ils atteignaient le sommet, son père s’allongeait sur le ventre, les mains sur les poignées. Irene s’installait sur lui avec son petit corps léger et passait ses bras autour de son cou. Son père poussait un hurlement joyeux et ils commençaient à descendre. Irene criait de peur et de ravissement et ils dévalaient la pente à une vitesse vertigineuse. Mais elle avait différentes versions de la fin. Dans l’une, ils culbutaient et glissaient et roulaient pour atterrir l’un sur l’autre en riant. Dans une deuxième, ils allaient si vite que le corps d’Irene se soulevait dans les airs et elle luttait pour s’agripper au cou de son père. Dans une autre, ils se retournaient, heurtaient le sol avec violence et elle pleurait. Aucune de ces fins n’était plus réaliste qu’une autre, c’est pourquoi l’histoire tout entière semblait inventée. Il était même probable que la luge n’ait jamais existé. Elle n’en avait aucun autre souvenir. La scène semblait trop idyllique, une scène hivernale. Une tentative de se forger un souvenir de son père.

Il était jeune quand elle l’avait vu pour la dernière fois, tout juste la trentaine. Blond, pas les cheveux sombres typiques des Islandais. Un petit visage tanné par le soleil. Un bûcheron qui partait tous les matins avec sa hache. Presque un personnage de conte de fées, et c’était ce qu’elle craignait. D’avoir inventé chaque parcelle de son être. Partait-il chaque matin avec sa hache ? Portait-il une écharpe verte autour du cou ?

Elle se souvenait de ses bras et de ses mains. Des avant-bras musclés, bronzés et veinés. Ses mains rudes et calleuses. Elle les voyait sur le bois sombre de la table pendant les repas. Elle savait que c’était réel, un souvenir. C’est seulement quand elle essayait de voir son visage ou d’entendre sa voix qu’elle s’égarait.

Tu te rappelles tes parents ? demanda-t-elle à Gary.

Quoi ? Gary parut sursauter.

Excuse-moi. J’essaie de me souvenir de mes parents quand j’étais petite. De leurs visages, de leurs voix. Tu te souviens des tiens ?

Ouais, bien sûr.

De quoi tu te souviens ?

Eh bien, de plein de choses.

Donne-moi un exemple.

Bon sang, Irene. Là, comme ça, je ne sais pas.

Mais souviens-toi, donne-moi un exemple, juste pour moi.

Ouais, Papa, dit Rhoda depuis la banquette arrière, installée inconfortablement en biais dans l’habitacle étroit. Ça m’intéresse, moi aussi. Tu ne parles jamais de ton enfance.

C’est l’inquisition ou quoi ? dit Gary. Je pensais juste à notre rendez-vous, à l’endroit où on va dormir ce soir. Mais très bien. Un souvenir d’enfance. Un truc de Lakeport. Un souvenir de chasse, ça vous va ?

Non, pas de fusils, dit Irene. Tu es trop obnubilé par les fusils. Tous ces trucs que tu as tués quand tu étais môme. Raconte-nous autre chose.

Ouais, dit Rhoda.

Bon sang. Il n’y a que des choses sur la chasse et la pêche qui me viennent à l’esprit pour l’instant.

Raconte-nous quelque chose qui se serait passé dans la cuisine, dit Rhoda.

Gary gonfla les joues. Très bien, finit-il par dire. Ce n’est pas un jour en particulier. Je me souviens juste de mon père assis à la table près de la fenêtre, le regard plongé vers le lac, versant une casserole de soupe aux champignons sur ses pancakes. Et je me souviens qu’il me préparait des pancakes de couleurs différentes. Bleus, verts, tout ce que je lui demandais.

Qu’est-ce qu’il disait ? demanda Irene.

Comment ça ?

Qu’est-ce que ton père disait quand il te préparait les pancakes ou qu’il versait de la soupe dessus ?

J’en sais rien.

C’est ça que je te demande, dit Irene. Je veux un instant précis où tu te rappelles exactement ce qu’il t’a dit, ou ce que ta mère a dit, à quoi ressemblaient leurs visages à ce moment-là.

Pourquoi tu demandes ça, Maman ?

Parce que je ne me souviens pas de mes parents, pas d’un seul instant avec eux.

Personne n’ajouta rien pendant un moment, et Irene regarda par la vitre, les rochers, les arbres, les flancs escarpés des montagnes.

Ces rochers en disent autant sur nous que nos propres souvenirs, dit-elle.

Les rochers, sorte de symboles pour toutes les vérités du monde, pensa-t-elle. En couches et en bandes, identifiables, organisés, mais dans l’ensemble incompréhensibles. Formés par la pression de millions, de milliards d’années, soulevés vers le ciel, pliés, érodés en vain. Les rochers n’étaient que ce qu’ils étaient. Rien ne les attendait, ils ne faisaient pas partie d’une histoire.

On vit et on meurt, dit Irene. Peu importe que l’on se rappelle qui l’on est, d’où l’on vient. C’était dans une autre vie.

Je ne crois pas, Maman.

Tu es encore jeune.

J’essaie encore de me souvenir, dit Gary. Tout ce qui me vient à l’esprit, ce sont les moments de tension. Ce sont les seuls qui restent vraiment. On jouait aux cartes, mon père avait une main imbattable, mais je ne le comprenais pas, alors j’ai dit un truc du genre : Attends, comment c’est possible, et mon père a répondu : Tu m’accuses de tricher ? Je me souviens de ses mots exacts, je me souviens de l’expression impitoyable de son visage. Il avait déjà pris sa décision, peu importait ce que ma mère ou moi dirions.

Tu t’en souviens, dit Irene. Tu t’en souviens vraiment.

Ouais. Et d’autres moments, aussi, mais seulement les tensions, bizarrement. Mon père qui m’offre cinq cents par noix ramassée dans le jardin et ma mère qui dit : Doug, c’est trop, et son air inquiet, et à quel point ça m’a effrayé sans savoir pourquoi, comme si un truc affreux allait se produire. C’est mon plus vieux souvenir sur l’argent, je pense. Je me rappelle son visage à cet instant.

Irene posa la main sur l’épaule de Gary. Merci, dit-elle. J’y crois. Et je ne sais pas pourquoi, moi, je suis incapable de me souvenir du moindre détail.

Tu dois bien en avoir quelques-uns, dit Gary.

Non, vraiment aucun.

J’ai un milliard de souvenirs de vous deux, dit Rhoda. Quand j’y repense, j’ai l’impression que vous étiez tout le temps en train de parler.

Gary éclata de rire. Merci, chérie.

Irene sourit. Elle n’avait jamais voulu être mère, pas vraiment, mais elle avait eu de la chance d’avoir Rhoda. Pas autant de chance avec Mark.

Aux abords d’Anchorage, la route devant eux était envahie de camping-cars, les derniers estivants. Certains se rangeaient sur le bas-côté pour admirer les cascades ou la baie. Ils se massaient vers Anchorage avant d’aborder le périple à travers le Canada jusqu’aux quarante-huit États. Des oiseaux migrateurs en route vers l’Arizona et la Floride.

Par contre, dit Gary, je ne me souviens pas que mon père ait jamais parlé de son héritage cherokee.

Il avait du sang cherokee ? demanda Rhoda.

Ouais, un quart. Son père l’était à moitié. Tu ne savais pas ?

Moi non plus, dit Irene. Mais bon sang…

Je ne vous ai jamais rien dit ?

Non, dirent Rhoda et Irene.

Eh bien, lui non plus. Je l’ai appris de ma mère.

Vous êtes dingues, tous les deux, dit Rhoda. Mes parents sont dingues. Et apparemment, j’ai du sang cherokee.

Rien qu’un seizième, dit Gary. Désolé, c’est peu.

Gary alluma la radio et ils écoutèrent de vieilles chansons des Beades.

Ils avaient prévu de s’arrêter déjeuner avant le rendez-vous, mais avec la circulation ils n’en eurent pas le temps. Irene entra dans le cabinet médical, prise de vertige sous le coup de la faim et des médicaments. Elle n’avait rien bu non plus.

Elle fut reçue à l’heure exacte de son rendez-vous, ce qui était une expérience inédite pour elle. Le Dr Romano était grand, beau, grisonnant, la peau tannée, une fossette au menton. Il avait de belles mains, des lèvres charnues. Comme une statue romaine.

Il écouta Irene raconter son histoire et ses symptômes, puis il reposa son stylo.

Nous allons trouver ce qui ne va pas, dit-il. Parfois, une infection des sinus sphénoïdaux n’apparaît pas sur une radio. Ils sont trop hauts dans le crâne, dissimulés derrière votre cerveau et on ne les repère pas facilement. J’aimerais que vous passiez un scanner.

Quand est-ce que je vais pouvoir le passer ? demanda Irene. J’imagine qu’il me faudra revenir à Anchorage. J’espérais vraiment comprendre aujourd’hui.

J’ai déjà pris rendez-vous, dit le Dr Romano. Ils sont juste à côté. Vous pouvez y aller tout de suite.

Irene se sentit étouffer. Ne pas être traitée comme une moins-que-rien par un docteur était nouveau pour elle. Ça alors, parvint-elle enfin à articuler. Merci.

Un quart d’heure plus tard, elle était étendue dans le caisson du scanner, tentait de maintenir sa tête immobile, de ne pas trop bouger en respirant. Elle gardait les yeux fermés pour ne pas paniquer, en proie à la claustrophobie, mais elle sentait autour d’elle la présence froide de l’appareil qui cliquetait et vrombissait.

Gary les emmena ensuite déjeuner. Un restaurant crasseux en bordure d’autoroute. Irene commanda du flétan et des frites.

Ils s’installèrent à une table en plastique en attendant leurs plats, les yeux rivés sur la circulation. C’était incroyable, dit Irene.

Ouais, dit Rhoda. J’arrive pas à croire que tout ait été si vite. Quelle différence.

Frank devrait succomber d’une mort lente et douloureuse.

Irene, dit Gary.

Mais c’est vrai. Il traite tout le monde comme de la merde et il est incompétent. Il mérite de mourir.

Tu y vas peut-être un peu fort, Maman.

Irene sourit. D’accord. Frank peut vivre. Mais je suis tellement contente du Dr Romano. Il va trouver ce que j’ai, je vais pouvoir guérir et recommencer à vivre. Au stade où j’en suis, peu importe si l’intervention chirurgicale est pénible. Il faut que cette douleur s’en aille.

Il a parlé d’une intervention chirurgicale ? demanda Rhoda.

Il m’a juste dit l’essentiel : une semaine alitée, le nez bouché, ça a l’air affreux comme ça, mais après c’est terminé pour de bon, il n’y a plus que quelques rendez-vous de contrôle.

Hmm, fit Gary. Entendre cela le mettait clairement mal à l’aise. Il avait toujours été facilement dégoûté. Chaque fois qu’il arrivait quelque chose aux enfants, Irene devait se débrouiller seule, des couches aux os fracturés et à la drogue. Gary trouvait toujours le moyen de disparaître.

Tu auras intérêt à prendre soin de moi si je dois subir une intervention, dit Irene.

Quoi ? demanda Gary.

Tu sais très bien ce que je veux dire. Tu t’enfuis toujours dès qu’il y a quelque chose de désagréable. Mais si j’ai droit à une intervention, tu seras à mon chevet matin, midi et soir. Je cracherai des glaires et du sang dans ta main et tu feras en sorte que ça te plaise.

Seigneur, Irene.

Je suis sérieuse. J’accepterai pas ta faiblesse merdique, cette fois-ci.

Maman, dit Rhoda. Je suis sûre que Papa sera là pour toi, et moi aussi.

Tu seras là pour moi, dit Irene. Mais ton père va fuir. Tiens, nos plats sont prêts. Je vais les chercher.

Désolée, Papa, dit Rhoda quand sa mère se fût éloignée.

C’est pas grave. Elle devient un peu folle, c’est tout. Rien de bien nouveau.

Tu n’es pas juste envers elle, Papa.

On s’en fout. Ce qui est juste n’a jamais d’importance. Personne n’en tient compte, au final.

Papa.

Peu importe.

Irene revint avec un plateau de poisson et de frites. Vous parliez de moi.

Eh bien, oui, dit Rhoda.

Irene tamponna son poisson à l’aide d’une serviette en papier qui s’imbiba aussitôt d’huile. Y en a assez, vous croyez ? demanda-t-elle. Elle avala une bouchée accompagnée de ketchup. C’est du surgelé. Ils vendent du flétan surgelé. Qui peut bien manger du flétan surgelé ?

C’est pas mauvais, dit Gary. Enfin, pour moi, ça fait l’affaire.

Ça fait l’affaire, ça fait l’affaire, dit Irene. Le mantra de toute ta vie.

Maman, dit Rhoda.

Ils mangèrent en silence. Personne n’avait plus envie de parler. Ils roulèrent jusqu’à un Motel 6, prirent leur clé et allèrent dans leur chambre.

Il faut que je m’allonge, dit Irene. Elle prit un autre comprimé de codéine et tenta de sombrer dans le sommeil. Rhoda fit une sieste sur l’autre lit. Elle s’endormit rapidement, sa respiration rauque et lourde dans la petite chambre. Gary était allé se promener quelque part, disparu une fois encore.

La chirurgie effrayait Irene, l’idée même d’une intervention chirurgicale. Elle avait demandé ce qu’elle risquait et Romano avait évoqué une éventuelle perte de la vue en cas de lésion du nerf optique. Et un décès lié à l’anesthésie générale. Ou une irritation des os du crâne qui changeraient de forme après l’intervention, rebouchant à nouveau les orifices. Elle ne comprenait pas vraiment comment c’était possible, comment un os pouvait changer de forme, mais cela arrivait parfois, apparemment. Elle ne pourrait plus respirer par le nez pendant une semaine, jusqu’à ce qu’il se débouche. Pendant ce temps, du sang lui coulerait dans la gorge. Elle éprouvait déjà une sensation de claustrophobie, rien qu’à y penser. Imaginez un peu ne plus pouvoir déglutir ni respirer.

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