Désolations
Chapitre 29
L A TEMPÊTE VENAIT D’UN LIEU PLUS FROID, un automne précoce annonçant un hiver tout aussi précoce. La mer de Béring pesant sur eux, l’Arctique si proche qu’ils pouvaient le sentir. Les feuilles avaient changé de couleur, bien qu’ils soient à peine en septembre. Les trembles déjà jaune et or. Rhoda n’avait pas remarqué la transition. Comme si les feuilles avaient changé au cours de la nuit, comme si les camping-cars avaient disparu. Les rues semblaient vides, balayées par de larges bandes de pluie, personne sur le chemin qui longeait la rivière lorsqu’elle traversa le pont. Les eaux vives et hautes, les saumons déjà en train de pourrir après être arrivés au terme de leur course désespérée. Des matins plus sombres, désormais, la lumière disparaissait plus vite.
Pendant plus d’une semaine, Rhoda avait été incapable de joindre sa mère et elle ne pensait plus qu’à cela, ses parents là-bas sur leur île en pleine tempête. Les températures si froides à présent, proches du gel, et ils vivaient sous une tente pour construire leur cabane. Mais ils ne pouvaient rien construire par ce temps. Étendus jour et nuit dans la tente, à attendre. Ils allaient devenir fous. Ou l’un deux était peut-être blessé, et le temps était trop mauvais pour reprendre le bateau et chercher de l’aide. Rhoda ne savait pas s’il y avait encore quelqu’un sur l’île. Rien que des résidences estivales. Par le passé, une demi-douzaine de familles avaient vécu en permanence sur Caribou, mais ses parents seraient désormais les seuls à l’année.
Rhoda eut du mal à partir au travail. Elle n’arrivait pas à se concentrer. Elle arriva un quart d’heure en retard, salua le Dr Turin et Sandy, la responsable de l’accueil, puis elle retira son ciré. Alla dans l’arrière-salle, salua Chippy, un écureuil arctique qu’un idiot avait domestiqué. Sa queue trop petite, comme celle d’un tamia. Un casse-croûte pour ours. Un rat de la toundra. Mais il avait eu de la chance, bizarrement, il avait déjoué le destin. Il profiterait du chauffage tout l’hiver, sauterait sa période d’hibernation et se gaverait de nourriture pour chat en regardant la télé. Comment son petit cerveau pourrait-il trouver une logique à tout cela ?
Rhoda parcourut l’emploi du temps de la journée. Surtout des bains antipuces. Peu de chose depuis que les estivants étaient repartis vers le Sud. Elle retrouverait Jim pour un déjeuner en tête à tête. Il devait l’emmener dans un endroit agréable – une surprise, avait-il dit – bien qu’il n’y eût que deux restaurants agréables en ville, alors la surprise serait certainement limitée.
Un signal de Sandy et Rhoda retourna à l’accueil pour récupérer un carlin baptisé Corker, elle le ramena et l’installa dans la bassine. Il était à l’affût d’un membre à mordre, elle le savait, mais elle resta derrière lui, le domina.
Elle avait dominé Jim aussi pendant la semaine. Un accident. Elle avait abandonné tout espoir, avait pris conscience que les choses ne fonctionneraient pas comme prévu, et cela l’avait mise dans une position de supériorité. Elle se sentait pareille à un mort-vivant, incapable de dormir et inquiète pour ses parents, se sentant repoussante et condamnée au célibat permanent, et étrangement, Jim s’en retrouvait tout feu tout flamme. C’était bien trop idiot pour essayer d’en comprendre les raisons car, au final, il recommencerait à la considérer comme acquise, ce qu’il avait fait depuis le début. La seule raison qui la poussait à rester était qu’elle n’avait nulle part ailleurs où aller.
Corker se courba, tremblant, et Rhoda espérait que c’était autant de peur que de froid. Il avait eu sa dose d’impunité. Il était temps qu’il connaisse autre chose.
Le shampoing antipuces irritait toujours les yeux de Rhoda, ils devenaient rouges et gonflés si bien que tout à l’heure, au restaurant, elle aurait l’air d’avoir pleuré. Elle rinça Corker une dernière fois, il s’ébroua sans grand succès et elle l’essuya avec une serviette. Elle imaginait son père victime d’une crise cardiaque sur l’île, parti construire la cabane sous la pluie, repoussant ses limites, soulevant un énorme rondin et s’écroulant soudain. Sa mère essayant de l’aider, appelant au secours, sa voix perdue dans la tempête, personne dans les parages, pas de téléphone. Sa mère serait obligée de le traîner jusqu’au rivage, de le hisser dans le bateau malmené par les vagues, des vagues plus hautes que sa tête, peut-être, et elle serait renversée, se casserait une jambe, perdrait peut-être connaissance et Rhoda n’en saurait rien. La tempête ferait rage pendant une semaine encore, ses parents affalés dans l’eau, sur le ventre, morts, ou rejetés sur la plage, submergés par les vagues, leurs corps livides et gonflés, les lèvres bleues.
Eh merde, dit-elle. Comment avez-vous pu me faire ça ? Elle se rendit compte qu’elle pouvait acheter un téléphone satellite pour ses parents. Cela devrait fonctionner. Elle pourrait les joindre. Elle ne savait pas pourquoi elle n’y avait pas pensé plus tôt.
Elle laissa Corker sécher près de la lampe infrarouge et parcourut les pages jaunes. Une demi-douzaine d’appels plus tard, on lui expliqua que personne n’avait de téléphone satellite en stock mais qu’elle pouvait en commander un par internet. Elle se renseigna donc et découvrit qu’ils coûtaient presque mille cinq cents dollars, sans compter les communications à un dollar quarante-neuf la minute si l’on optait pour l’achat de cinq cents minutes, soit sept cent cinquante dollars supplémentaires.
Mince, dit-elle. Il lui faudrait demander à Jim. C’était la seule solution. Elle avait besoin de ce téléphone et elle méritait d’être rémunérée pour tous les services domestiques qu’elle lui avait fournis. Même si elle se montrait peut-être un peu dure envers lui.
À midi, Jim l’appela et lui demanda de le retrouver à Kenai Landing. Il était en retard. Elle roula jusque-là, presque un quart d’heure de route. Une vieille conserverie réhabilitée. Mark y avait été employé sur des bateaux, lorsqu’elle tournait à plein régime. Seul un des deux grands entrepôts transformait encore le poisson. L’autre avait été converti en magasins, la salle des machines et le poulailler en chambres d’hôtel, le plus petit entrepôt en restaurant.
Le vent plus vif qu’à Cook Inlet. Plus froid. Une pluie plus abondante. Elle se gara aussi près que possible de l’entrée mais fut obligée de parcourir cent mètres. Sous cette pluie, les bâtiments ressemblaient encore à une conserverie en activité, vaste complexe industriel aux hangars gris glacés, à vocation sinistre. Sacré endroit pour se retrouver à déjeuner.
Mais quand elle poussa la porte, Jim l’attendait à l’intérieur, un grand sourire aux lèvres, visiblement heureux de la voir, alors c’était agréable. Désolé pour la pluie, dit-il.
Ils retirèrent leurs cirés et s’installèrent sur une banquette. Jim commanda des pattes de crabe royal, un petit plaisir pour tous les deux. Comment ça va, au boulot ? lui demanda-t-il.
Jim ne lui posait jamais de question sur son travail, mais, décida-t-elle, à cheval donné on ne regarde pas les dents. Quelqu’un nous a apporté un écureuil arctique, dit-elle.
Un écureuil domestique ?
Ouais. Le gars dit que Chippy est intelligent. Il a prévu de lui apprendre plusieurs jeux de cartes pendant l’hiver, je crois.
Jim rit. Il faut de tout pour faire un monde.
Ça, c’est sûr qu’on a de tout, par ici.
Ha ha, fit Jim.
Puis un silence étrange s’abattit. Elle ne trouvait rien à dire et il semblait préoccupé. Baissait les yeux sur sa serviette et ses couverts. Il était cinglé, purement et simplement cinglé. Elle ne comprenait pas comment elle ne s’en était pas aperçue plus tôt.
Jim se glissa hors de sa banquette, ses mouvements étaient lents et maladroits. Il resta debout un instant, les yeux rivés au sol, puis il posa un genou à terre. Il tenait une petite boîte à la main.
Rhoda, dit-il en levant la tête vers elle. Elle n’arrivait pas à croire ce qui lui arrivait. Il ne lui avait pas donné l’occasion de se préparer. Il ouvrit la boîte et lui montra la bague, un gros diamant princesse encadré par deux diamants plus petits, pas une forme qu’elle aurait choisie, mais elle l’avait, son gros diamant. Veux-tu m’épouser ?
Il avait l’air effrayé. Et elle se sentit soudain effrayée à son tour. Tout ce qu’elle avait jamais désiré, sans que rien se déroule comme elle l’avait imaginé. Mais au moins c’était en train d’arriver. Ce restaurant miteux presque vide, une journée pluvieuse, son odeur de shampoing antipuces, ses yeux irrités, mais merde. Oui, dit-elle. Oui, bien sûr. Elle se leva, il la serra dans ses bras, et ils s’embrassèrent comme il se devait. Elle observait la bague à son doigt, posée sur l’épaule de Jim qui l’étreignait, son mari, son fiancé plutôt. Son futur. Elle voulait l’annoncer à sa mère.
Il faut que je l’annonce à maman, dit-elle.
Ouais, dit Jim. On peut l’annoncer à tes parents.
Mais elle est sur l’île. Rhoda lâcha Jim et se rassit. À l’autre bout de l’immense salle vide, les serveurs et les serveuses applaudissaient maintenant. Merci, cria Rhoda en s’efforçant de sourire.
Rhoda, dit Jim en se rasseyant à son tour sur la banquette d’en face. Tout va bien. Tu vas pouvoir lui annoncer bientôt.
Je veux lui dire maintenant. Je veux que maman soit au courant.
Jim regarda par-dessus son épaule en direction des employés du restaurant et leur fit un petit signe de la main. Rhoda, ils vont s’imaginer qu’un truc cloche. Tu as l’air si malheureuse.
Je crois que je vais pleurer, dit-elle, et elle se mit à sangloter. Elle porta les mains à son visage pour s’y cacher.
Son geste mit un terme aux applaudissements et personne ne s’approcha. Rhoda essaya de s’arrêter, mais elle aurait voulu que sa mère soit là, elle avait peur qu’il lui soit arrivé quelque chose. J’ai peur qu’ils soient blessés, dit-elle à Jim. On n’a aucun moyen de les joindre.
Rhoda, tu pourrais arrêter de pleurer ? Je n’ai pas envie que ces gens se fassent de fausses idées.
Très bien, dit Rhoda en baissant les mains et en tapotant une serviette sur ses yeux. Je ne vais pas te faire honte, puisque c’est ce qui t’importe en ce moment.
Rhoda. Ce n’est pas ce que tu crois. Ils ne vont pas comprendre, c’est tout.
Je retourne au travail, dit-elle. Elle se leva avant d’attraper son sac à main et son ciré.
S’il te plaît, dit Jim.
On se voit ce soir. J’irai jusqu’à leur maison après le boulot.
Sous cette pluie battante ? Ça te fait quarante minutes jusque là-bas, sans compter le chemin de terre.
On se voit ce soir. Elle se dirigea à grands pas vers la porte d’entrée, sans un regard pour les employés qui la dévisageaient, et courut sous la pluie jusqu’à sa voiture, un endroit où elle pourrait pleurer tout son soûl pendant tout le trajet jusqu’au cabinet.
À son arrivée, elle s’essuya le visage d’un Kleenex et personne ne se douta de rien puisque ses yeux étaient toujours gonflés. Elle pouvait se cacher. Elle donna un bain à un terrier gris et se demanda pourquoi elle se sentait si mal. Elle aimait Jim. Elle était heureuse d’épouser Jim. C’était tout ce qu’elle voulait, vraiment. Mais ne pas être en mesure de l’annoncer à sa mère semblait gâcher cet instant sans qu’elle comprenne pourquoi. Elle se sentait vide, seule et apeurée alors qu’elle aurait dû être heureuse.
L’après-midi s’éternisa, shampoing antipuces après shampoing antipuces. Elle avait de petites piqûres sur les bras et en sentait plusieurs dans ses cheveux. Les petits chiens, surtout, n’étaient que des aimants à puces.
Elle dut travailler tard, après 19 heures, le temps semblant traîner en longueur et aucun appel de Jim, aucune visite pour s’enquérir de son état. Elle s’emmitoufla, courut dans le froid et la pluie jusqu’à sa voiture, s’engagea sur l’autoroute en direction du lac. Le soleil était bas, il se couchait plus tôt que quelques semaines auparavant. Elle mit le chauffage et le dégivreur pour désembuer le pare-brise.
Rhoda était en colère après Jim qui ne l’avait pas appelée, qui n’était pas passé au cabinet, mais elle s’efforça de rester positive. Ils se marieraient cet hiver sur Kauai, peut-être à Hanalei Bay. Rhoda était fatiguée de penser à tout cela. Toutes ces années à rêver, et voilà que l’instant arrivait et qu’elle ne parvenait pas à y fixer son attention. Merci, Papa et Maman, dit-elle. Et merci, Jim.
Tant d’eau sur la route. Un camion passa près d’elle en trombe et projeta une telle gerbe qu’elle ne put rien voir pendant un moment. Conduisant à l’aveuglette à cent kilomètres à l’heure. Elle ralentit.
Criblés de balles, les panneaux signalant le lac commencèrent à apparaître enfin et elle bifurqua sur le chemin de terre. Elle ne savait pas pourquoi elle venait jusque-là. Ils ne seraient pas chez eux. Elle aurait dû être avec Jim. Mais il fallait qu’elle en ait le cœur net.
Aucun autre usager sur cette route. Un long virage de terre solitaire au milieu de nulle part. La circulation estivale avait cessé. Les arbres, soufflés par le vent et penchés. Des cailloux heurtant le châssis de sa voiture, le pare-brise dégoulinant puis transparent, puis recouvert à nouveau, embué sur les côtés.
Elle arriva à la maison de ses parents et courut jusqu’à la porte d’entrée, mais personne n’était venu depuis quelque temps. Des petites branches sur l’allée. Elle tambourina à la porte d’entrée, sans réponse, bien sûr. Baissa les yeux pour apercevoir les mauvaises herbes dans les jardinières. Plus froid ici qu’à Soldotna. Sombre et venteux, plus proche des montagnes et du glacier. Rhoda ne savait plus quoi faire. Elle voulait savoir sa mère en sécurité.
Elle s’appuya à la porte, y posa la joue et ferma les yeux. Il fallait qu’elle réfléchisse, mais elle ne ressentait en elle que de la peur. Elle pouvait aller jusqu’à l’embarcadère. Elle y apercevrait peut-être quelque chose.
Elle roula jusqu’au terrain de camping. Le pick-up de son père était garé dans le parking, rien d’autre. Le soleil s’était couché, caché par la pluie et les nuages, presque aucune lumière restante. Elle avança dans l’obscurité quasi totale jusqu’à l’embarcadère au bord de l’eau. Des vagues déferlantes, comme elle l’avait imaginé, des éclairs blancs aussi hauts que sa tête. Immenses, rapprochées, plus bruyantes que le vent lorsqu’elles s’écrasaient sur la rive. Glaciale et épaisse, la pluie lui piquait le visage et se muait en neige.
Allez vous faire foutre, cria-t-elle à travers le lac. Aucun moyen d’entrer en contact avec eux, même si elle trouvait un bateau. À quelques kilomètres de là, à peine, mais isolés du reste du monde.
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