Désolations
Chapitre 23
R ENDUE LAITEUSE PAR LA VASE, et calme. On l’imaginerait à peine assez profonde pour y enfoncer la cheville. Gary coupa le moteur et ils glissèrent vers le rivage, Irene entendait des mouettes perchées sur un promontoire rocailleux, un peu plus loin sur le lac. La plus petite île, un rocher à fleur d’eau, blanc de guano. Une journée sans vent, ensoleillée et paisible, les derniers instants de météo clémente pour cet été. Les premières annonces de tempêtes automnales dès la semaine suivante.
Irene regarda par-dessus bord les pierres bleu-gris qui émergeaient sous la coque. L’eau laiteuse étrangement limpide à cette distance, comme une loupe qui agrandirait les pierres, les rapprocherait d’elle. Ils auraient déjà dû les heurter, semblait-il. Le bateau finit par buter, sa coque par crisser, et Irene souleva son sac à dos, enjamba le plat-bord avec prudence, ses bottes en caoutchouc collées par l’eau à ses chevilles et ses tibias. Glissant. Dans son paquetage, une tente et un sac de couchage, des casseroles et des poêles, des vêtements. Gary portait un réchaud Coleman, une deuxième tente. Un campement pour leur permettre de travailler plus longuement la journée. De leur lever au petit matin jusqu’à leur coucher le soir ils travailleraient à la cabane.
Irene, prudente sur les pierres glissantes, quelques enjambées sur la berge, encore des pierres, mais sèches et grises, de petites touffes d’herbe, des mares résiduelles miniatures d’eau douce pleines d’algues et de moustiques, une nuée tout autour d’elle, s’attaquant aux articulations de ses doigts et à ses poignets, à tous les endroits où les os et le sang affleuraient sous sa peau. Une étroite bande d’herbe et de rochers longeant la rive, puis une autre d’herbes plus hautes, de fleurs des champs aux pétales fanés. Il s’agissait certainement d’iris violets, de rosiers arctiques, d’hémérocalles, de linnées boréales roses, de pyroles, d’autres, jaune et blanc, dont elle ne connaissait pas encore le nom. Partout des troncs d’arbres morts et des racines, Irene espérait ne pas trébucher sous le poids du sac.
Le bosquet d’aulnes, une troisième bande au-delà du rivage, d’un vert éclatant sous le soleil, la terre entière verte. La végétation dense, les toiles d’araignées quadrillant l’air. Irene tentait de garder une démarche légère, d’éviter le moindre mouvement brusque. Son mari derrière elle, le son de ses pas plus rapides écrasant les brindilles.
Une journée idéale pour monter le campement, dit-il en la doublant, et elle ne répondit pas. Elle garda la tête baissée, les épilobes rouges en tapis touffus, les pétales supérieurs déjà fleuris. L’annonce de l’imminence de l’automne, le début de la fin. Il ne restait plus que six semaines avant les premières neiges, une fois les pétales supérieurs éclos, et ils avaient fleuri depuis quelque temps déjà, bien qu’elle n’ait pas remarqué quand exactement. Après un certain nombre d’années passées dans la région, on finissait par observer cette fleur avec crainte, c’était étrange qu’elle n’ait rien remarqué.
Irene traversa le bosquet d’aulnes jusqu’à la lisière de la forêt épaisse, où leur cabane penchait d’un côté vers l’intérieur et de l’autre vers l’extérieur. La structure entière sur le point de s’effondrer. Ils avaient apporté un lot de tasseaux pour consolider l’ensemble.
Irene retourna au bateau, passa devant Gary qui lui sourit et fit danser ses sourcils. Des bons trucs à grailler, dit-il en brandissant une boîte en plastique de nourriture.
Irene voulait répondre, voulait rendre tout ça plus facile. Mais elle en était incapable. Sans médicament, chaque parcelle de son être était à vif. Il lui fallait évoluer avec prudence, éviter de parler ou d’afficher certaines expressions faciales.
Elle empoigna une demi-douzaine de tasseaux sur le bateau, avança avec précaution à travers les touffes d’herbes et les racines, déposa les planches et retourna chercher un deuxième chargement. Rien ne clochait, il fallait juste attendre que la douleur s’en aille.
Quel endroit magnifique, dit Gary. J’adore ce coin.
C’est magnifique, oui, dit-elle avec une grimace. Mais Gary, tout en mouvement, ne remarqua rien. Il posa une glacière à terre et fit volte-face pour transporter un autre chargement.
Des outils et des fournitures, assez de nourriture pour deux semaines, une lunette pour les toilettes extérieures, des clous, la fenêtre et la porte, des tasseaux et un serre-câble pour mettre les murs d’aplomb : c’était l’assaut final.
Un dernier aller-retour pour le bois, puis Gary fit place nette pour planter la tente à côté d’un bosquet de bouleaux derrière la cabane. Tu peux m’aider à monter la tente ? lui cria-t-il comme si elle n’était pas juste à côté de lui en cette journée sans vent. C’était l’excitation. Il voulait tout faire en même temps.
Elle l’aida, une tente immense, assez de place pour eux deux, poux leurs vêtements et leur équipement.
Et pour la nourriture ? demanda Irene. Comment on va la protéger des ours ?
Il n’y a pas d’ours ici, dit Gary. On est sur une île.
Les ours savent nager.
Ouais, mais pas pour une simple visite de courtoisie. Ça fait un bout de chemin jusqu’au rivage.
À peine deux cents mètres depuis la berge la plus proche, non ?
Un truc comme ça. Installons la nourriture dans la tente pour l’instant. Aide-moi à porter la glacière. Ils rangèrent la nourriture à côté de leurs sacs de couchage.
Et maintenant, la deuxième tente, dit Gary. Ils cherchèrent un terrain plat, tâtonnant dans le sous-bois. De larges parcelles de mousse, douce et spongieuse, des fougères, des aspidies, un coin bien plus à l’ombre.
Ça m’a l’air bien ici, dit Gary. On ne va pas dormir dans celle-là, alors le sol peut être un peu irrégulier.
Irene aida à dérouler une autre bâche et la tente, aida à planter les sardines et à installer l’auvent. Si seulement la construction de la cabane pouvait être aussi simple. Gary et elle y stockèrent les outils et les fournitures, tout sauf le bois, puis ils reculèrent et observèrent leur petit campement.
Pas mal, dit Gary. Ensuite, les toilettes.
Irene regarda le lac, si calme ce jour-là, le reflet des montagnes. Des sommets visibles, les neiges éternelles dessinant le contour des crêtes, le bord du Harding Icefield. Le temps ensoleillé et chaud, peut-être vingt degrés. Elle avait enlevé son manteau. C’était le genre de journée où tout semblait possible.
Il ne faut pas les installer trop loin de la cabane, dit Gary. On va les utiliser tout l’hiver.
Construisons-les juste derrière la cabane, dit Irene. Pour ne pas être obligés de sortir.
Irene.
Quoi ? Je serai obligée de m’enfoncer dans la neige chaque fois que j’aurai envie d’aller aux toilettes ?
La neige n’est pas si terrible que ça, par ici.
Elle est pas froide et humide, la neige par ici ?
Irene.
Irene toi-même. Construis donc ces satanées toilettes à l’arrière de la cabane, juste appuyées à une paroi. Et mets-y une porte.
Ça va sentir pendant tout l’hiver.
Alors, que ça sente. Si on doit vivre comme de la merde, autant la sentir à plein nez.
Gary se détourna. C’était le genre de moment qu’il attendait, elle le savait. Si cette cabane ridicule suscitait suffisamment de disputes, il pourrait justifier son départ. Il la mettait dans une situation impossible, puis il décrétait que le mariage en lui-même était impossible. Et le plus beau, dans tout cela, c’était qu’il se mentait si bien à lui-même qu’il serait persuadé d’être le gentil, dans l’affaire. Il croirait dur comme fer avoir fait de son mieux.
Écoute, dit-elle. Tu peux les construire à trois mètres avec un petit couloir de communication. On mettra une porte à chaque extrémité. Et peut-être que comme ça on ne sentira rien.
Gary réfléchit. Il longea le mur arrière de la cabane, tourna sur lui-même plusieurs fois, fit les cent pas pour s’éclaircir l’esprit. OK, dit-il enfin. Je peux faire un truc de ce genre. Mais on va être obligés de déplacer la tente à outils pour avoir de la place.
Crise évitée, et puisque c’était aussi simple que cela, elle se demanda si elle pouvait refuser le projet dans son intégralité. Dire non à l’idée globale et rentrer à la maison. Mais elle savait que c’était impossible. Parce que tout ça était bien plus qu’une simple histoire de cabane.
Ils tirèrent les outils et les fournitures hors de la deuxième tente, trouvèrent un endroit un peu plus loin, la remontèrent et rangèrent tout à nouveau. L’après-midi passait et Gary regarda sa montre.
Il se fait tard, dit-il, et on n’a même pas encore commencé les toilettes. Une punition indirecte. Il lui laissait entrevoir les conséquences.
Ouais, dit Irene. Dommage qu’on soit pas au mois de juin.
Gary garda les lèvres serrées après ça. Il empoigna la pelle pour creuser un passage à travers la végétation, une allée étroite jusqu’à un carré plus grand pour les toilettes, environ un mètre vingt de côté. Son T-shirt assombri par la transpiration.
Irene tira la glacière hors de la tente et s’assit dessus pour le regarder travailler. Creuser jusqu’en Chine, forer un trou dans la terre pour lui faire part de ses sentiments. Exactement comme un petit garçon. Elle aurait dû le prendre dans ses bras, lui donner le sein, le bercer jusqu’à ce qu’il s’endorme.
Irene se sentait exaspérée à l’idée d’avoir dû prendre soin de cet homme pendant trente ans. Le poids de ses plaintes, de son impatience, de ses échecs, et en retour rien qu’un vide. Comment tout cela avait-il pu lui sembler normal ?
Irene ne pouvait plus le regarder. Elle se leva et s’enfonça sous les arbres. Tout à l’ombre, plus frais, les troncs si proches, chaque arbre d’où pendaient de fines branches mortes, de fins doigts crochus, des restes, peut-être, de leur jeunesse. Cassant à son passage, la végétation et le sous-bois bien plus haut. Épicéas et bouleaux, des arbres dont on pouvait se lasser après plusieurs années en Alaska. Un peuplier solitaire, son écorce plus rugueuse, quelques trembles.
D’étroits sentiers pareils à des allées s’ouvraient devant elle et elle les suivit, des sentes de gibier. Des petits tapis de mousse et de fougère, la forêt si calme. Irene, chasseuse ou chassée, la même sensation dans les deux cas, la même conscience de cette forêt, la même attente d’un son, d’un mouvement, la même concentration sur sa respiration. Il était temps de chasser à nouveau, d’apporter son arc et ses flèches. Mais elle était désormais accompagnée par cette chose nouvelle, cette nouvelle trahison du corps, une chose contre laquelle elle ne pouvait lutter, qu’elle ne pouvait traquer, qu’elle ne pouvait voir parce qu’elle n’existait pas. Irene grimpa plus haut, atteignit des plateaux et des pentes dissimulées par la forêt jusqu’à une crête, sans pouvoir aller plus loin, toujours entourée par la densité, sans vue dégagée, le panorama bien présent mais obstrué de toutes parts.
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