Désolations
Chapitre 4
E N CHEMIN VERS SON CABINET APRÈS LE DÉJEUNER, Jim fit un détour par le Coffee Bus pour s’acheter une pâtisserie. Sucre brun, miel et noisettes, cela donnait aussi un coup de pouce financier au frère de Rhoda, qui avait certainement besoin de ce genre de gestes. Des gens flânaient devant, comme d’habitude, mais cette fois-ci l’une des clientes était si belle qu’il se rendit compte trop tard qu’il la dévisageait. Il se sentit idiot, bien sûr, ce qui le mit hors de lui. Deux fois sa cadette, sans doute, mais le regard qu’elle lui adressa lui donna l’impression soudaine que sa quéquette se dressait à l’air libre, visible de tous.
Jim lâcha son grognement coutumier et jeta un demi-sourire dans sa direction. C’était rarement assez fort pour que les clients l’entendent, et il savait que beaucoup de gens de Soldotna qui ne le connaissaient pas bien le cataloguaient comme misanthrope pour cette raison, pourtant cela le stupéfiait. Pour lui, ce salut étouffé ressemblait à un bonjour joyeux, discret sans être trop agressif.
La femme, adossée au flanc du bus, lui adressa un hochement de tête en retour, elle resserra sa vieille parka autour d’elle et Jim la dépassa, maladroit, les jambes raides, avant de monter les quelques marches jusqu’à la vitrine en s’efforçant de ne pas la regarder. Elle se tenait maintenant à quelques pas, à peine, et il était gêné. Désespéré, aussi. Le désespoir s’enroulait comme une main glaciale autour de ses parties génitales et de ses reins.
Salut, Jim, lança Karen. Un sticky bun ?
C’est exactement ce qu’il me faut.
Mark apparut à la vitre et tendit la main.
Jim la serra. Comment tu vas ?
Je te présente une amie, dit Mark. Jim, voici Monique. Monique, je te présente Jim. Jim est dentiste, la roulette la plus rapide de l’Ouest. Monique vient visiter notre bel État, elle est venue voir les terres sauvages.
Monique lui tendit une main que Jim serra.
Salut, dit Jim. Ton séjour se passe bien ?
Oui, dit-elle. Mark et Karen prennent bien soin de moi. Elle patienta tandis qu’il la dévisageait. Pour Jim, elle semblait non seulement avoir tout le temps du monde, mais être également à l’origine même du temps. Un peu comme le Magicien d’Oz dans sa petite cabine de régie.
Tu pourras peut-être me dire, toi, fit Monique. Vu que tu es dentiste. J’ai l’impression d’avoir une dent gelée, parfois, et elle me fait un peu mal si je suis restée dans le froid. Elle me fait mal aujourd’hui, par exemple. Elle fit jouer sa mâchoire, comme pour la sentir. C’est une carie, tu crois ?
Ça se pourrait, dit Jim. Il faudrait que j’y jette un coup d’œil pour en être certain. Jim regarda sa montre. 13 h 35. En fait, je pourrais regarder vite fait maintenant, avant 14 heures, si tu es libre.
Euh, fit Monique. Puis elle haussa les épaules. OK.
Alors Jim la conduisit jusqu’à son cabinet. Personne n’était encore revenu de déjeuner. Il alluma les lumières et l’emmena à l’un des fauteuils à l’arrière. Oh, j’aurais peut-être dû te faire visiter avant.
C’est pas grave, dit Monique en s’installant. Sympa, les canards au plafond. Jim avait collé des moitiés inférieures de canards en plastique, leurs pattes orange palmées semblant nager dans les airs comme si le cabinet se trouvait sous l’eau.
C’est pour les enfants, dit Jim.
C’est pour les chasseurs.
Ouais, si on veut, dit Jim en essayant de rire doucement, sans trop savoir si elle le faisait marcher avec son histoire de chasseurs.
Jim alluma la lampe, lui demanda d’ouvrir grand la bouche et examina ses dents et ses gencives un moment.
Ce n’est que le début d’une carie, dit-il. Il faudrait faire quelques radios de contrôle, et si besoin on peut faire quelques soins, préventifs, surtout.
Aah, fit-elle, et il retira ses doigts pour la laisser parler.
C’est le prix qui m’inquiète.
C’est moi qui offre, dit Jim. Il attendit que les autres employés arrivent, il fit faire les radios et lui posa un petit plombage, bien que cela fiche son planning de rendez-vous en l’air pour tout l’après-midi.
N’en parle à personne, dit-il en redressant le fauteuil, une fois les soins terminés. Elle était en train de retirer sa serviette. Il s’approcha tout près d’elle et afficha un petit sourire pour accompagner ses paroles, essayant d’insinuer – et de ressentir – toutes sortes de secrets entre eux. Il avait un jour entendu un homme dire, Eh bien, ça c’est une reproductrice, et aussi horrible et démente qu’ait été cette phrase, et dégoûtante à ses yeux, il se rendait compte désormais qu’elle était pourtant vraie. Il avait devant lui la femme avec qui il voulait faire des bébés. Il ne pouvait pas l’imaginer changer des couches ou même être enceinte, mais il voyait déjà ses enfants magnifiques, grands et forts, sur une photo à venir, ne souffrant d’aucun sentiment d’insécurité ni de troubles particuliers. Elle parvenait à éliminer l’éventualité de toute autre femme et semblait suggérer la richesse, bien qu’elle fut vêtue comme une hippie et qu’elle n’eût certainement pas les moyens de payer le plombage qu’il venait de lui poser s’il le lui avait demandé.
Compris, dit-elle.
Il lui lança un regard vide. Il ne voyait pas du tout de quoi elle parlait.
Compris, je n’en parlerai à personne, dit-elle.
Oh. Hé, est-ce que je pourrais t’inviter à venir dîner, un de ces quatre ? Ma maison a une vue du coucher de soleil sur Cook Inlet. Je pourrais préparer du saumon ou du flétan, ou ce que tu aimes, histoire de te donner un petit goût de l’Alaska pendant que tu es ici. Ses propos étaient sortis avec un naturel étonnant, et même avec une petite pirouette habile à la fin. Il ne s’était pas crispé, n’avait pas eu l’air effrayé.
Elle le dévisagea, considérant sa proposition. Il sentit sa colonne vertébrale s’affaisser, ses omoplates se recroqueviller jusque dans son estomac.
OK, dit-elle.
Monique passa le reste de l’après-midi et de la soirée à lire au confluent de deux rivières, levant de temps à autre les yeux pour regarder Carl n’attraper aucun saumon. Il était aligné aux côtés de centaines d’autres touristes pêcheurs, hommes et femmes venus du monde entier. La rivière n’était pas large, à peine cinquante mètres, et les pêcheurs se tenaient à un mètre cinquante d’intervalle le long des deux berges sur près d’un kilomètre. À ce que l’on disait, le meilleur endroit se trouvait de l’autre côté de ce coude de rivière, là où l’eau se faisait plus profonde et plus rapide en franchissant un banc rocailleux.
Carl se tenait pourtant dans l’eau peu profonde du côté le plus proche, engoncé dans ses cuissardes à quelque six mètres de la berge, lançant sa mouche avec violence dans le lit de la rivière où les saumons nageaient paisiblement à contre-courant. Monique devinait leur ombre sous la surface scintillante, elle imaginait leurs bouches qui s’ouvraient et se fermaient en avalant l’eau, tandis qu’ils contemplaient d’un œil las les rangées régulières de bottes vertes qui poussaient par paires et les grosses mouches rouges qui flottaient partout.
Les pêcheurs étaient tous si sérieux. Pour Monique, l’intérêt de l’endroit tenait avant tout au paysage : les hautes montagnes luxuriantes, si proches, de chaque côté de la rivière, les courtes vallées parsemées de fleurs sauvages, les parcelles marécageuses où proliféraient fougères, faux arums, moustiques et élans. Mais pas un pêcheur ne levait les yeux de l’eau, jamais, pas même l’espace d’une seconde. Sur les rives, l’humeur était semblable à celle d’un casino.
Monique lisait un recueil de nouvelles de T. Coraghessan Boyle. Elles étaient drôles et elle éclatait souvent de rire. Dans l’une d’elles, Lassie poursuivait un coyote, histoire d’amour impossible. Cela lui plaisait particulièrement. Elle avait toujours détesté Lassie.
Monique eut assez de chance pour lever les yeux à l’instant où Carl jetait sa canne à pêche dans la rivière. Son geste fit s’interrompre quelques pêcheurs. Leurs lignes s’immobilisèrent un moment au fond de la rivière, et plusieurs furent obligés de fouetter l’air avec leur canne pour se libérer des chicots.
Carl revenait en pataugeant dans l’eau qui avait envahi ses cuissardes, dérapant un peu sur les pierres lisses, les entrailles de poissons et tout ce qui pouvait traîner au fond. Il avança droit sur Monique qui referma son livre.
La pêche a été mauvaise ? demanda-t-elle.
Carl l’attrapa par les épaules et l’embrassa avec violence. Mon Dieu, je me sens mieux, dit-il.
Monique sourit et l’empoigna pour échanger un autre baiser. C’était une des choses qu’elle aimait chez Carl. Si on lui laissait suffisamment de temps, il savait admettre quand il avait merdé. Et contrairement à la plupart des hommes, il ne persistait pas dans la stupidité sous prétexte qu’on l’observait.
Rhoda rentra à la maison et trouva Jim installé à la table basse, un verre devant lui. Face à la baie vitrée, il buvait et regardait l’étendue d’eau. Très étrange, puisque Jim ne buvait presque jamais, et certainement jamais seul. Rhoda se mit à remarquer les minuscules détails qu’elle notait au cours des épisodes tragiques : le frigo qui s’allumait brièvement en un cliquetis avant de s’éteindre avec un autre clic ; les rayons du soleil qui se reflétaient sur le bois sombre de la table basse sans pour autant frôler le verre ; la maison qui semblait inhabituellement chaude, presque humide, oppressante. Elle posa les sacs de courses et s’approcha de lui.
Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda-t-elle d’une voix qui lui parut empreinte de peur. Elle lui toucha l’épaule avec douceur.
Salut, dit-il, le rouge aux joues lorsqu’il se tourna vers elle, mais pas ivre, son élocution claire. Comment s’est passée ta journée ?
C’est quoi, ça ? Pourquoi est-ce que tu bois ?
Je prends juste un petit sherry, dit Jim en soulevant son verre pour faire tourner les glaçons. Je profite de la vue.
Il se passe quelque chose. J’ai cru que quelqu’un était mort ou je ne sais pas quoi. Pourquoi ce soudain changement d’attitude ?
Un homme n’a pas le droit de boire un coup ? Putain, on croirait que j’ai mis le feu à la maison ou écrit au feutre sur les murs. J’ai quarante et un ans, je suis dentiste, je suis chez moi, ici, et je bois un petit verre de Harvey’s après le boulot.
D’accord, d’accord.
Détends-toi.
D’accord, dit Rhoda. Je suis désolée, ça te va ? J’ai acheté du poulet. Je me suis dit qu’on pourrait se faire un poulet au citron.
Ça serait bien. Et au fait, ça me rappelle : j’ai peut-être trouvé un nouvel associé pour le cabinet. Un dentiste de Juneau qui s’appelle Jacobsen, je pensais l’inviter à dîner demain soir pour évoquer les détails pratiques. Je me demandais si tu pouvais t’arranger pour sortir quelques heures dans la soirée. Ça t’irait ?
Bien sûr. Pas de problème. J’irai dîner avec mes parents. J’appellerai Mark ce soir pour qu’il prévienne Maman.
Super, dit Jim. Merci. Puis il plongea de nouveau le regard vers la baie et les montagnes au-delà, la neige sur Mount Redoubt, et il se félicita d’être si habile et si méritant.
OceanofPDF.com