Désolations

David Vann · Chapitre 37 sur 40

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Désolations

Chapitre 37

C ETTE ÎLE NE CONVENAIT PAS À IRENE. Les arbres étaient trop proches, trop touffus. Les troncs épais d’à peine trente centimètres, espacés de quelques pas, chaque interstice masqué par les branches mortes et basses, fines courbes en demi-cercle tournées vers le sol, friables, se brisant à mesure qu’elle avançait. Jamais de terrain ouvert, jamais d’endroit où courir, où observer au-delà des crêtes et des vallées. Si elle venait à débusquer un élan, elle serait si proche de lui qu’elle pourrait toucher son pelage. Son arc serait inutile. Sans cesse emmêlé dans les branches. Elle passait son temps à le libérer d’une secousse. Elle avançait vite, une marche à la limite de la course. Et c’était là sa vraie nature, marcher vite, courir ainsi dans la neige et la forêt. Un paysage plus à découvert, peut-être, mais la même neige, le même froid. Les innombrables générations avant elle.

Elle tenait son arc contre elle, essayait de l’empêcher de s’accrocher. Se sentait euphorique. À l’affût d’un mouvement, à l’écoute de la forêt, attentive au-delà du bruit de ses pas et des craquements sous ses pieds. Son sang coulant, épais, martelant vers l’extérieur, se répercutant en écho dans la forêt, comme un sonar. Rien ne pouvait lui échapper.

Elle s’arrêta net, elle planta ses pieds dans le sol, releva son arc et y cala une flèche. Banda la corde de toutes ses forces pour actionner les poulies, les sentit tourner, se décaler et se détendre, maintint la flèche près de sa joue et visa le contour aiguisé d’un tronc de peuplier à quinze mètres. L’envol de la flèche, le fouet au décochage et la pointe s’enfonçant profondément dans le bois. Son vol si rapide qu’il devint un souvenir instantané, rien dont on puisse faire l’expérience immédiate, seulement en avoir conscience a posteriori. Irene courut jusqu’au peuplier, elle examina la flèche plongée dans la chair de l’arbre, quatre fentes plus claires dans l’écorce, presque invisibles, se propageant depuis le fut, et si elle observait à travers les fentes, elle apercevait à peine les extrémités de la pointe. Impossible de l’en déloger, alors elle serra l’arc contre elle et reprit sa course.

L’épuisement. Voilà ce qu’elle voulait. Elle voulait courir jusqu’à n’en plus pouvoir. Mais une énergie nouvelle la poussait, quelque chose qui s’étendait au-delà des muscles ou du sang. Elle ne fatiguait jamais. Elle traversa toute l’île jusqu’au rivage opposé, émergea des touffes d’herbe sur la plage de galets et aperçut Frying Pan Island, ses courbes gracieuses, dégaina une flèche, visa haut et l’envoya voler vers une autre forêt. Longea le bord de l’eau et traqua de plus grosses pierres, des ombres de reflets, de glace, décocha une autre flèche qui fendit la surface de l’eau. Disparue, avalée par les vaguelettes. Elle pensa avoir entendu la pointe heurter les rochers, mais ne savait pas si elle n’avait pas tout imaginé.

Plus que deux flèches, et elle les garderait précieusement. Il lui fallait retrouver la sécurité des arbres. Elle se précipita pour se remettre à couvert, à l’affût des tapis de mousse en haut des collines et en bas des ravines, le long des crêtes. Tout si près d’elle, les arbres trop proches. Elle était libérée de la gravité, jaillissait au-dessus des collines, écorchée, avançant à grand bruit dans les branches. Elle était éveillée depuis plus d’heures qu’il était possible de compter, et cela lui apportait une nouvelle force étrange, ses pas légers dans la neige, l’air autour d’elle l’attirant vers l’avant. Comme si l’île tout entière roulait, tournait lentement, chavirait. Elle devait bouger les pieds à toute vitesse pour rester debout. L’île née jadis au fond du lac, affleurant à la surface au bout d’une tige, et voilà que la tige s’était sectionnée et que l’île, emportée par le poids des collines de rochers et des arbres, pivotait jusqu’à ce que son côté inférieur, plat et luisant, émerge au-dessus de l’eau, trempée, sombre, familière du lac depuis des milliers d’années mais inconnue des deux. Que se passerait-il alors ? Irene ne serait plus là.

Les origines. C’était bien le problème. Si on ne savait pas où l’on avait commencé, impossible de savoir où l’on finirait, ni comment on finirait. Perdue tout au long du chemin. Attirée dans l’existence de Gary, la mauvaise vie.

Irene était certaine d’une chose : ceci n’était pas le commencement. Elle ne renaîtrait pas. Et elle emporterait Gary avec elle. Ç’avait été l’erreur de sa mère, de partir seule. Ce n’était pas juste que le père d’Irene ait pu vivre, continuer une autre vie, une vie sans son épouse et sans sa fille, une vie coupée de ses origines, une vie qui ne le reliait plus à Irene. Cette vie n’avait pas lieu d’être, elle n’aurait jamais dû lui être accordée.

Irene était restée éveillée toute la nuit, et dans les premières heures du matin elle avait sangloté et pesté contre Gary et son injustice. Elle voulait le punir mais elle voulait surtout se rapprocher de lui. Voulait continuer avec lui, aussi pénible cela fut-il. Avait essayé de rebrousser chemin, mais avait fini par se calmer et comprendre qu’un tel chemin n’existait pas. Il ne l’aimait pas, il ne l’avait jamais aimée, mais il avait profité de sa vie. C’était la vérité. Elle aurait beau faire, rien n’y changerait. C’était au-delà de son contrôle. Elle avait senti son esprit, pareil à un vortex, un espace vide en elle, soufflé par les vents, elle était restée étendue des heures durant à attendre la lumière du jour, puis enfin cette euphorie, un cadeau, un dernier cadeau. Elle avait presque la sensation que la douleur s’apprêtait à la quitter, toujours massée en elle, toujours oppressante, mais lui promettant de s’effacer.

Cassant les branches sur son passage, dévalant la pente à toute vitesse, les éléments autour d’elle défilant trop vite pour qu’elle les reconnaisse. Elle avait connu cette forêt et si elle ralentissait, elle y trouverait des indices, reconnaîtrait les aconits et leurs pétales violets, le poids de cette fleur lorsqu’elle s’inclinait, mais elle progressait trop vite, courait de toutes ses forces, sans plus s’arrêter, et elle ne cherchait même plus à lever les avant-bras pour se protéger. Laissait les branches lui griffer le visage.

Des traces de pas dans la neige, de la mousse, la peau brûlante de ses mains, de son visage et de son cou, le ciel froid et couvert au-dessus d’elle, son corps qui se faufilait de lui-même entre les arbres. Et Irene, tout ce qu’on pouvait appeler Irene, disparue, silencieuse. À proximité de la cabane, ses jambes ralentirent la cadence, une marche, encore plus lente, chassant comme elle avait chassé avec Gary, sans un bruit, évitant désormais les branches, les repoussant d’un geste prudent, les pliant sans les casser. Émergea entre les deux tentes, juste derrière la cabane. Immobile, à l’affût du moindre mouvement, du moindre son, n’entendant rien qu’une brise légère et les vaguelettes sur le rivage. L’eau et l’air et le sang, qui battait plus vite à présent. Il ne serait pas dans les tentes. Il serait à la cabane ou au bord de l’eau. Irene dégaina une flèche, l’installa contre la corde, un arc noir, une flèche noire contre la neige blanche, avança en silence vers la porte de la cabane.

Le chambranle nouvellement installé, monté à l’extérieur, blanc et incongru contre les rondins. Des sacs-poubelle et des caisses de conserves empilés tout autour. Plus près encore, jusqu’à atteindre presque le seuil, elle n’entendait toujours rien. La cabane semblait plus grande à présent, le mur arrière plus haut. L’écorce rugueuse, les interstices, des rondins saillant plus que d’autres. Elle n’avait pas remarqué à quel point la surface était inégale, vallées et crêtes, un paysage à perte de vue. Elle attendit sur le seuil, laissa ses yeux s’accoutumer, plus sombre à l’intérieur, mais une lumière suffisante s’insinuait par la fenêtre et les interstices, lui permettant de voir le sol en contreplaqué. La fenêtre, encore invisible installée plus à droite, cachée par la porte. Un espace sombre et aucun signe de Gary.

Irene entra, l’arc bandé, en joue.

Irene ? lança Gary. Il était assis à un mètre d’elle, sur un escabeau près de la fenêtre. Éclairé en relief, les rides de son visage. Vieux. Qu’est-ce que tu fais, Irene ?

Elle recula. Plus difficile, maintenant qu’elle était là et qu’il lui parlait. Il se leva, les mains ouvertes vers elle, les doigts en relief dans la lumière. Irene, dit-il encore.

Elle banda la corde davantage, la flèche contre sa joue.

Je t’aime, Irene, dit-il, et tout fut soudain plus simple, à nouveau. Elle laissa s’envoler la flèche, la vit disparaître dans son torse. Plus que les plumes noires jaillissant de son manteau. Il fut projeté sur le côté, le regard baissé vers sa poitrine, puis il s’effondra face contre terre. La pointe et le fut de la flèche dressés en l’air.

Gary pleurait. Ou criait. Un bruit par-dessus celui du sang dans les tempes d’Irene. Elle s’approcha et encocha sa dernière flèche. Ses jambes et ses bras s’agitaient, il se traînait sur le sol, vers le mur. Qu’allait-il trouver sur ce mur ? Elle banda la corde jusqu’à sa joue, visa son dos et décocha l’autre flèche. Un autre cri de Gary, la flèche trop rapide pour être vue. Soudain fichée dans sa cible, dépassant de plusieurs centimètres. Elle l’avait cloué au sol. Il ne pouvait plus ramper. Ses bras et ses jambes bougeaient toujours mais il n’irait nulle part. Toujours pas mort, et elle n’avait plus de flèches. Ses cris moins puissants, un bruit qui n’avait rien d’humain. Irene lâcha son arc et ne sut que faire. Elle resta à attendre qu’il meure, mais il refusait de mourir. Un bruit terrible, animal, le dernier son que profère un être vivant. Son mari. Gary.

Irene sortit, marcha jusqu’au rivage. Le lac, comme un ciel agrandi, blanc et couvert, glacé. Irene avait chaud, comme si elle pouvait brûler à travers l’eau et le ciel et la neige, et même la roche. Elle était géante, puissante, capable d’écraser les montagnes et de puiser les lacs au creux de ses paumes. Elle arpenta la rive et c’était sa rive. Ne sentit pas le vent. Elle éprouva l’envie de courir, alors elle courut encore, courut plus vite que jamais, indifférente aux galets inégaux, aux flaques et aux aspérités. Elle avait le pied sûr. Le monde n’avait jamais été réel. Il n’y avait pas de gravité, rien pour la ralentir ni pour la lester. Elle courut au fil de son esprit, le monde une extension d’elle-même. Les vagues, l’herbe, la neige, tous les éléments créés à l’unisson.

Mais elle dut ralentir, commença à fatiguer. Marcha jusqu’à l’extrémité de la pointe, proche de Frying Pan Island, regarda vers la rive d’en face. Ressentit le besoin de nager jusque-là, de traverser l’eau, de quitter l’île, mais quelque chose l’y retenait. Elle avait encore à faire. Elle n’avait pas terminé. Elle fit donc demi-tour et prit la direction de la cabane.

L’euphorie finirait par la quitter, elle en avait conscience. C’était un cadeau, mais un cadeau temporaire. Elle la sentait diminuer, se dissiper. Elle se remit à courir, tenta de la capturer une fois encore. Ses pas maladroits sur les galets, ses chevilles se tordaient. Exerçant un contact avec le sol, désormais, dur et impitoyable, elle ne flottait plus, n’avait plus le pied sûr. Elle ralentit l’allure.

Le sommet des montagnes dissimulé, les pics, les cuvettes blanches. Rien que les flancs, au-dessous de la barrière de nuages. Elle aurait voulu traverser jusqu’aux montagnes. Le lac aurait dû être gelé, comme dans sa vision. Elle le traverserait et escaladerait la montagne. C’était ainsi que les choses devaient se passer. Ce qu’elle avait fait aurait dû arriver plus tard, au milieu de l’hiver. Mais comment aurait-elle pu attendre jusque-là ?

Des plaques de glace le long de la rive, brisées par les vagues. Des petites flaques devenues opaques. Des rochers sombres trempés par le brouillard ou les embruns. Cette fine bande, limite entre terre et eau. Ce laps de temps qu’elle possédait désormais, ce bref laps de temps pendant lequel tout était possible, pendant lequel, peut-être, sa vie pouvait devenir ce qu’elle voulait. Mais elle savait qu’il n’y avait qu’une seule possibilité.

Arrivée au bateau, elle en dénoua la corde d’amarrage. Un filin épais et solide, long de dix mètres, bien assez. Elle marcha vers la cabane, et elle avançait désormais d’un pas lent. Quelque chose en elle ne voulait pas y aller.

Des branches d’aulne la frôlaient, la dernière fois sur ce qui était presque devenu un sentier, la végétation tassée par leurs fréquents passages. Un endroit jamais destiné à devenir leur foyer, un endroit destiné depuis le début à être témoin de leur fin. Et elle l’avait accepté, même en connaissance de cause. Gary avait-il su ?

Quand elle se tint à nouveau au-dessus de lui, il était silencieux et ne bougeait plus. Plus de trace de ce son, quel qu’il ait été. Quelque chose qu’elle ne voulait pas entendre. Tout était désormais paisible. Il était muet, face contre terre.

Irene installa l’escabeau à l’autre bout de la cabane, à quelques pas du mur latéral. Elle leva les bras et passa la corde à l’une des solives. La plaque d’aluminium clouée de près, mais elle parvint à faire passer la corde de force, en tira assez pour faire un nœud. Pas certaine de savoir comment la nouer. N’avait pas regardé comment avait fait sa mère. Dans les films, ils faisaient de gros nœuds et enroulaient la corde en de nombreux tours, alors elle l’enroula et y fit plusieurs demi-clés, comme Gary le lui avait appris sur le bateau. Cela ne semblait pas correct mais il faudrait faire avec.

Irene enfonça un clou de chaque côté de la solive, à l’avant de la corde pour l’empêcher de glisser, empila des tasseaux sur la dernière marche de l’escabeau pour gagner en hauteur et que sa chute en soit plus longue. Elle grimpa sur la pile, en équilibre précaire, et passa le nœud autour de son cou, le serra fort, puis se rendit compte que la corde était censée être plus lâche pour le coup du lapin. Elle redescendit donc avec prudence, resta sur la marche inférieure pour mesurer, et ajusta la corde à la bonne longueur. Rugueuse contre son cou, humide. Il fallait qu’elle fixe l’autre extrémité à un endroit solide.

Irene regarda autour d’elle mais ne trouva rien. Pas de point d’ancrage ni de base assez solide. C’est alors que ses yeux tombèrent sur Gary et qu’elle eut une magnifique pensée. Elle attacha l’extrémité à son torse. Fut obligée de lui soulever la tête et une épaule, puis la deuxième. Elle sentait son odeur, il avait vidé ses intestins en mourant. Une odeur de sang, aussi. Tout cela amplifia étrangement la pression dans son crâne. Celle qui avait promis de disparaître mais demeurait pourtant. Une douleur tranchante qui la poussait à œuvrer avec d’autant plus d’urgence. Elle serra la corde autour de lui, la noua. Les flèches l’empêcheraient de glisser.

Puis elle dut sortir une fois encore. L’odeur trop forte, la douleur dans sa tête. Elle ne savait pas si elle parviendrait au bout de tout cela. C’était trop, vraiment trop. Se mener ainsi à l’abattoir comme un animal. Elle ne savait pas comment sa mère avait réussi. Bien moins contrainte qu’elle : elle n’avait pas commis de meurtre. Pour Irene, il n’y avait pas d’alternative, mais pour sa mère il y en avait eu une. Comment avait-elle fait ?

Irene avança dans le sous-bois. Cachée par la couverture des arbres désormais réconfortante. Erra entre les troncs, suivit les tapis de mousse émergeant sous la neige, la neige fine et légère, comme une poussière à certains endroits, bloquée par les branches au-dessus du sol. S’allongea sur un grand tapis de mousse, se recroquevilla sur le flanc. De près, pareille à une minuscule forêt, chaque brin végétal aussi grand et gros que n’importe quel épicéa, et d’une forme bien plus parfaite. Aucune torsion, aucune déformation, tout symétrique, des successions de branches comme celles d’un arbre, un défi à la gravité terrestre, à une si petite échelle, les extrémités des branches droites comme des i. Des centaines d’arbres miniatures tendant leurs ramures vers le haut. Elle tendit la main, en toucha un, le poussa sur le côté pour le voir revenir en place. Elle l’arracha à la base, arracha tous ses voisins, détruisit une forêt entière.

Se releva et s’enfonça plus loin à travers les arbres, sans savoir où elle allait, ni ce qu’elle faisait. Fit un demi-cercle pour rentrer à la cabane, et quand elle sortit du sous-bois, s’arrêta pour regarder les tentes et la cabane, le réchaud installé entre elles. Leur campement. Son mari mort. Meurtrière. C’est ainsi qu’on se souviendrait d’elle à jamais. Fille, institutrice de maternelle, épouse, mère, meurtrière et suicidaire. Les premiers qualificatifs tomberaient dans l’oubli. Seuls les deux derniers lui survivraient. Elle avança jusqu’à la porte de la cabane, entra, retint sa respiration. Marcha jusqu’à l’escabeau et au nœud, y plaça son cou et tira la corde avec son menton, pointa les orteils pour s’assurer qu’elle ne toucherait pas le sol. Il fallait qu’il reste un espace. Ça n’irait pas si elle retombait à terre.

Elle leva les deux mains pour s’agripper à la corde, s’y accrocha et pointa les orteils une fois encore pour être certaine de ne pas toucher terre. Se balança dans les airs et eut du mal à reprendre pied sur l’escabeau, paniqua un instant de se retrouver coincée dans cette posture, à moitié pendue. Mais elle toucha l’escabeau, libéra son cou, plaça les tasseaux sur la marche supérieure, trois couches, assez pour assurer une bonne chute.

Elle maintint le nœud, monta prudemment sur les tasseaux. Se tint en équilibre, replaça le nœud autour de son cou. Mais elle craignait de s’aider de ses mains. Comment ne pas attraper la corde des deux mains, même pendant la chute ? Impossible d’empêcher un tel réflexe.

Irene retira la corde de son cou une fois encore, elle redescendit d’un pas prudent, alla jusqu’à la tente de Gary abritant les outils, y trouva un opinel. Retourna à la cabane, se tint au-dessus de Gary, trouva l’extrémité de la corde attachée à son torse et sectionna quelques dizaines de centimètres supplémentaires qui dépassaient du nœud. Elle lâcha le couteau et noua un bout de corde à son poignet.

Cela n’aurait pas dû être si difficile. Jamais aucune dignité dans la vie. Même sa propre mort pouvait être interrompue par des détails insignifiants, de petites préoccupations. Ce n’était pas correct. Et la douleur n’avait pas disparu. Elle avait promis, mais elle était restée. Pourtant, on pouvait imaginer qu’il s’était produit assez de choses pour qu’elle s’efface. Irene était en colère en remontant sur l’escabeau, elle passa le nœud autour de son cou, grimpa une fois encore sur la pile précaire de tasseaux, en déséquilibre et sur le point de tomber, puis elle passa avec précaution la corde de son poignet entre ses jambes et fixa l’autre bout à son deuxième poignet. Difficile de faire un nœud mais elle s’efforça de le serrer au maximum.

Plus d’échappatoire. Mains liées, en équilibre sur les tasseaux, la corde au cou. La respiration agitée et rapide, paniquée, le cœur serré. Le sang et la peur. Pas le calme qu’elle avait imaginé. Aucune sensation paisible. Elle ne voulait pas le faire. Chaque partie de son être lui disait que c’était une erreur. Mais elle prit son élan, s’élança dans les airs, hurla du plus profond de ses poumons, un cri de défi, et le nœud se serra, ne sembla d’abord pas dur contre sa peau mais appliqua soudain un poids terrible, tous ses muscles se bandèrent, une douleur vive, sa respiration coupée, sa gorge écrasée, et elle se balança dans cet endroit froid et vide. Les mains luttant vers le haut, retenues par la corde. Elle ne se le pardonnerait jamais.

Ce serait Rhoda qui passerait la porte et découvrirait tout cela. Irene le savait désormais. Elle ne comprenait pas comment elle n’avait pas vu cela plus tôt. Elle se sentit prise au piège. Elle infligeait à Rhoda exactement ce qu’on lui avait infligé. Une journée froide, couverte comme celle-ci, sa mère pendue à une solive dans ses beaux habits du dimanche, une robe beige et crème à rubans achetée dans la ville lointaine de Vancouver, Irene s’en souvenait à présent, des chaussettes blanches, des chaussures marron. Le visage de sa mère, les rides de son visage, la tristesse, le cou grossièrement étiré. Tout ce qui ne pourrait jamais être dit. Irene savait que les choses n’avaient pas été rapides, que sa mère avait eu conscience de ses actes. Avait eu le temps de savoir ce qu’elle infligeait à sa fille.

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