Désolations
Chapitre 3
I RENE FRISSONNAIT ET CLAQUAIT DES DENTS, ses vêtements mouillés pareils à un carcan tout juste bon à refroidir et à attirer le vent, rien de plus. Et l’eau était presque gelée, un nouveau choc chaque fois qu’elle était aspergée.
Leur terrain apparut dans leur champ de vision, trois mille mètres carrés le long du rivage, face à la montagne et à l’extrémité du lac, à l’endroit où les eaux du glacier s’écoulaient dans la Kenai River. Une forêt à l’arrière de la propriété, mais aussi de la végétation plus basse au premier plan, myrtilliers et bosquets d’aulnes, fleurs sauvages et herbes de toutes sortes.
Gary se dirigeait vers la berge rocheuse. Pas de plage, pas de sable ni de petits galets. De gros rochers ronds. Des troncs d’arbres brisés de chaque côté, des vagues qui s’écrasaient, et Gary qui ne ralentissait pas, qui s’approchait à pleine vitesse. Irene lui cria de ralentir, puis elle se contenta de s’accrocher et de poser un pied contre la rampe. Ils heurtèrent le rivage. Les rondins supérieurs glissèrent et Irene déplaça son pied juste à temps. Bon sang, Gary, dit-elle.
Mais Gary ne lui prêtait aucune attention. Il remonta les pales du moteur, escalada les rondins et sauta dans l’eau peu profonde, à environ trois mètres de la berge. Aide-moi à baisser la rampe, dit-il. La pluie et le vent avaient diminué, elle parvenait au moins à l’entendre. Elle enjamba le rebord, s’enfonça jusqu’aux genoux, ses bottes submergées, l’eau glaciale, les roches glissantes sous ses pieds, et elle l’aida à défaire les attaches.
Alors qu’elle retirait la dernière, la rampe jaillit vers eux sous la pression des rondins. Ouh là, dit Gary, mais aucun d’eux ne fut blessé. Ils attrapèrent la rampe et l’abaissèrent tandis que les vagues s’écrasaient contre leurs cuisses et s’insinuaient dans le bateau par l’ouverture dans la proue. Ils n’étaient pas assez près du rivage.
Il faut décharger vite, dit Gary, et je dois remettre le moteur en marche pour actionner la pompe. Il gravit à nouveau les rondins vers la poupe, rabaissa le moteur, tira la cordelette et alluma la pompe de cale. C’est le moment de se démener, dit-il en se précipitant vers la proue. Il attrapa un rondin et recula. Prends-en un toute seule et traîne-le jusqu’à la berge.
Alors Irene empoigna un rondin et tira de toutes ses forces. Ses pieds gelés dans l’eau, son corps tout entier glacé, son estomac déjà douloureux d’avoir froid et de se mettre au travail.
Le bateau commence à couler, cria-t-elle à Gary. La pompe ne parvenait pas à suivre la cadence. L’embarcation prenait l’eau trop vite à la proue, ballottée par les vagues.
Merde, fit Gary. On remonte la rampe.
Ils la rattachèrent en hâte, puis il sauta à bord, l’arrière du bateau déjà très bas alors qu’une vague sur trois ou quatre venait ajouter son poids en eau, et il mit le moteur à fond pour pousser le bateau plus près du rivage. Irene pouvait entendre la coque crisser contre les rochers. Le bateau avança d’une trentaine de centimètres et s’arrêta net. Mais la poupe s’enfonça plus profond encore du fait de l’angle, et davantage d’eau s’insinua. Eh merde, hurla Gary avant d’empoigner l’écope, travaillant vite pour devancer les vagues, se penchant, se relevant et se penchant encore, rejetant plusieurs litres d’eau à chaque mouvement. Irene ne savait que faire, à part l’observer. Pas de deuxième seau, pas assez de place pour elle à l’arrière du bateau. Elle grimpa à la proue, espérant que son poids à l’avant contribue à rééquilibrer l’embarcation.
Gary, sombre et trempé, haletant et criant d’épuisement à chaque seau vidé. La fumée du moteur l’enveloppant, la pompe crachant, les vagues s’écrasant à l’arrière. Irene savait qu’il était effrayé, à présent, et elle voulait l’aider, mais elle voyait aussi qu’il s’en sortait, que la poupe se redressait, que les vagues déversaient moins d’eau. Ça marche, Gary, cria-t-elle. La poupe remonte. Tu vas y arriver.
Il était épuisé, elle le savait. Les seaux ralentissaient, son geste était parfois trop court et l’eau atterrissait dans le bateau. Je peux te relayer, cria-t-elle, mais il se contenta de hocher la tête et continua de plonger le seau et de rejeter l’eau jusqu’à ce que les vagues s’écrasent enfin contre la coque sans franchir le plat-bord. Il s’arrêta alors, lâcha l’écope et se pencha par-dessus bord pour vomir dans le lac.
Gary, dit Irene. Elle aurait voulu s’approcher pour le réconforter, mais elle craignait d’ajouter son poids à la poupe. La pompe de cale vida le restant d’eau en prenant son temps. Gary, dit-elle à nouveau, tout va bien, mon chéri ?
Ça va, finit-il par dire. Ça va. Je suis désolé. C’était une idée stupide.
Tout va bien, dit-elle. Tout ira bien. On va décharger le reste et on va rentrer à la maison.
Gary s’appuya un moment sur le moteur, puis il le coupa, ainsi que la pompe, il escalada leur chargement avec précaution et s’agenouilla sur les rondins à ses côtés, à l’avant du bateau. Elle le serra dans ses bras et ils restèrent ainsi quelques minutes, enlacés, tandis que le vent se levait à nouveau et que la pluie s’abattait de plus belle. Ils ne s’étaient pas enlacés ainsi depuis très longtemps.
Je t’aime, dit Gary.
Je t’aime aussi.
Bon, dit Gary, signifiant qu’il était temps de reprendre le travail. Irene avait espéré que l’instant durerait. Elle ne savait pas comment les choses avaient pu changer à ce point. Au début, elle dormait chaque nuit en posant un bras et une jambe sur lui. Ils restaient au lit le dimanche. Ils chassaient ensemble, leurs pas à l’unisson, leurs arcs bandés, l’oreille dressée à l’affût d’un élan, les yeux à la recherche du moindre mouvement. La forêt, une présence vivante, et eux, un élément à part entière de cet environnement, jamais seuls. Mais Gary avait cessé de chasser à l’arc. Trop inquiet à propos de l’argent, passant les week-ends à travailler, fini les dimanches au lit. Le début, pensa Irene. Il n’existe rien de tel que le début.
Ils n’abaissèrent pas la rampe et chacun attrapa un rondin pour le hisser par-dessus bord. Le vent gagnait en puissance, soufflait en rafales, la pluie leur piquait les yeux dès qu’ils s’avisaient de regarder en direction du lac. Irene éternua puis se moucha en se bouchant une narine avec l’index avant de s’essuyer du dos de la main. Elle tombait déjà malade.
Une éternité pour décharger tous les rondins, progressant avec lenteur, tous deux exténués. Gary traîna certains rondins d’Irene un peu plus loin de la berge. Enfin vide, le bateau fut assez léger pour être tiré à terre. Ils s’appuyèrent à la poupe, dos au vent et à la pluie, face à leur terre.
On aurait dû faire ça il y a trente ans, dit Gary. On aurait dû emménager ici.
On habitait déjà sur la rive, dit Irene. Au bord du lac, et c’était plus facile pour aller en ville, plus facile pour les enfants et l’école. Ç’aurait été impossible d’avoir des enfants, ici.
Ç’aurait été possible, dit Gary. Mais qu’importe.
Gary était le champion des regrets. Chaque jour en naissait un nouveau, et c’était peut-être ce qu’Irene aimait le moins. Leur vie entière remise en question. Le regret une chose vivante, un lac au fond de lui.
Bon, on est là, à présent, dit Irene. On a apporté les rondins et on va construire la cabane.
Ce que je cherche à dire, c’est qu’on aurait pu le faire il y a trente ans.
Je sais ce que tu cherches à dire, fit Irene.
Bon, dit Gary. Les lèvres pincées, il gardait les yeux rivés sur un bosquet d’aulnes et restait bloqué là, incapable de s’extraire du sentiment que sa vie aurait pu être différente, et Irene savait qu’elle était pour beaucoup dans ce regret.
Elle essayait de s’élever au-dessus de tout cela, essayait de ne pas se laisser happer. Elle observa leur propriété, qui était vraiment belle. Une rangée de fins bouleaux à l’arrière, des épicéas plus hauts, un peuplier de Virginie et plusieurs trembles. Un léger dénivelé du terrain, quelques tertres, et elle pouvait voir où se logerait la cabane. Ils y ajouteraient un porche, et lors des soirées clémentes ils regarderaient le soleil se coucher sur la montagne dans une lueur dorée. Cela pourrait fonctionner.
On peut y arriver, dit Irene. On peut construire une jolie cabane, ici.
Ouais, finit par dire Gary. Puis il se détourna de la propriété pour faire face au vent et à la pluie. Allez, on file.
Ils prirent appui contre le bateau, le délogèrent et enjambèrent la proue. Gary au moteur, Irene au fond de l’embarcation, les bras autour des genoux pour essayer de se réchauffer. Le chemin du retour ne fut pas si terrible, les vagues derrière eux, la rampe bien au-dessus de la ligne d’eau, le bateau ne ressemblait plus à une barge. Ils tanguaient un peu à chaque vague mais elles ne s’écrasaient plus sur eux, ne les éclaboussaient plus. Irene se remit à claquer des dents.
Un long trajet entre l’île et le terrain de camping. Gary avançait lentement, la pompe de cale tournait encore. Le terrain de camping et le pick-up apparurent enfin, il coupa le moteur et accosta sur la plage, près de l’embarcadère. Les vagues poussaient la poupe de bas en haut et sur le flanc.
On pourrait laisser tomber la remorque, dit Gary. Les vagues sont trop hautes ici. Ça va être un vrai cauchemar. On pourrait juste tirer le bateau sur la plage et l’attacher à un arbre.
Alors c’est ce qu’ils firent et ils purent rentrer chez eux en quelques minutes. Si près, et ils avaient eu froid si longtemps. Inutile, pensa Irene.
Gary prit une douche chaude en vitesse puis Irene se fit couler un bain brûlant. Y entrer lui fut douloureux, ses doigts et ses orteils, en particulier, étaient en partie engourdis. Mais la chaleur délicieuse l’enveloppa. Elle s’y laissa couler, ferma les yeux et se surprit à pleurer prudemment, sans un bruit, la bouche sous l’eau. Idiote, se dit-elle. On ne peut pas avoir ce qui n’existe plus.
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