Désolations
Chapitre 36
L A PORTE NE LOGEAIT PAS DANS L'EMBRASURE. Gary la maintint contre l’ouverture dans le mur arrière. Du pin blanc sur cette écorce rugueuse, mariage détonnant de matériaux. Il avait scié trop étroit en se disant qu’il pourrait réajuster plus tard, décision prise lorsqu’il imaginait avoir encore le temps, croyait encore en la notion de temps. Et voilà qu’il lui fallait scier presque cinq centimètres de rondins.
Il regarda autour de lui, un bref coup d’œil par-dessus son épaule, comme si Irene risquait de faire son apparition. Il ne l’avait pas vue de la journée. Elle était partie tôt, avant son réveil.
Gary centra la porte pour qu’elle morde des deux côtés de l’embrasure. Une porte installée contre le mur extérieur, dépassant de dix centimètres. Pourquoi pas ? Il ne construisait la cabane pour personne d’autre que lui-même.
Gary attrapa son marteau et ses clous, aligna la porte qu’il cala à l’aide de deux tasseaux. Si Irene était là, elle pourrait la tenir en place, les choses iraient plus vite, mais elle ne l’aiderait plus désormais.
Et à dire vrai, il se sentait mal. Il se sentait coupable. Il aurait même voulu s’excuser, et si elle avait été là à son réveil, il aurait essayé. Il n’aurait jamais dû la traiter de vieille salope hargneuse. Il n’aimait pas y repenser. N’aimait pas penser qu’il l’avait dit. Mais il l’avait dit. Il l’avait dit deux fois.
Gary soupira. Sa respiration, un nuage de vapeur. Une belle journée pour travailler, froide et couverte, mais il n’était pas motivé. Il détestait être fâché avec Irene. Il voulait que tout soit clair et net entre eux.
Il appuya son épaule contre la porte, posa un clou à angle droit et martela avec précaution. Puis un coup plus prononcé, mais le clou se tordit, il sentit la porte bouger, dévier de son alignement initial.
Gary ferma les yeux, s’affala contre la paroi et tenta de se calmer. Il n’était bon à rien. Il le savait à présent. La cabane était un échec, le plus récent d’une longue série d’échecs. Alors, très bien. Il fallait quand même qu’il fixe cette porte. Il avait passé la nuit dans la cabane et il y avait fait froid, si désespérément froid. Impossible d’y vivre ainsi tout l’hiver.
Gary remit la porte en place, il s’y appuya et essaya d’enfoncer un autre clou. Y parvint presque entièrement mais finit par fendre le bois. Il fit une dizaine de pas en arrière et jeta son marteau contre le mur. Un léger écho dans les arbres et la colline derrière lui, puis un bruit sourd et étouffé sur le sol.
Gary avança, il ramassa le marteau, essaya encore d’aligner le clou et de l’enfoncer. Le clou pénétra dans le bois, mais il ne semblait pas tenir grand-chose, et quand Gary examina l’arrière, il vit qu’il n’était entré qu’à moitié dans le mur. Aucun appui ferme du fait de l’angle. À peine un quart de prise. Rien qui tiendrait très longtemps. Et la pointe ressortait désormais.
Gary alla jusqu’à la tente d’Irene pour y prendre une barre de céréales. À genoux, le bras tendu à l’intérieur, le visage si près de son oreiller qu’il sentit son odeur. Il resta étendu un instant, la tête sur l’oreiller, et se reposa. Remonta les genoux pour rentrer les jambes sous la tente. Il lui présenterait ses excuses. Le froid précoce avait compromis leurs projets, mais la cabane était presque prête, et passer l’hiver ensemble leur permettrait peut-être de redevenir ceux qu’ils avaient jadis été.
Mais il ne voulait pas qu’elle le trouve ainsi. Il lui paraîtrait faible. Il se leva, mangea la barre de céréales en regardant la porte et l’embrasure.
Et puis merde, à la fin, dit-il. Il enfonça une douzaine de clous dans le chambranle, tous en surface, la plupart tordus ou fendant le bois, mais ensemble, ils tiendraient peut-être bon. Leurs pointes aiguisées dépassaient à l’arrière. Il empoigna ensuite la porte en pin blanc qu’il fixa au cadre. Pas certain de savoir comment aligner les gonds, surtout sans aide.
Il ne comprenait pas comment il avait pu s’énerver ainsi. Elle l’avait aidé toute la journée – sans manger, dans le froid, malgré sa douleur à la tête –, et il s’était montré impatient, lui aussi, et elle avait tout supporté, et ils avaient beaucoup avancé, bien plus qu’aucun autre jour. Ils avaient installé le toit, le toit tout entier. Mais elle avait refusé de terminer, de colmater simplement la fenêtre. Cela aurait pris un quart d’heure, à peine. Et voilà qu’il lui avait déballé tout ce qu’il avait eu envie de lui dire depuis des semaines, des années. Et qu’il s’en était délecté. Une trépidation. Une trépidation physique, un plaisir, malgré ses sanglots. Comment était-ce possible ? Comment avait-il pu s’en délecter ?
Gary installa la porte et cloua les gonds. Il sentait le chambranle trembler à chacun de ses coups, bancal. Il faudrait qu’il achète des équerres en ville, mais avec un peu d’espoir elle tiendrait le coup jusque-là. Il faut toujours se persuader qu’on est quelqu’un de bien. C’était ça, le truc. Mais comment pouvait-il être quelqu’un de bien quand il se délectait de la faire pleurer ? Quelque chose clochait chez lui, quelque chose qu’il devrait faire examiner. Leur mariage avait fait ressurgir le pire de lui-même.
Ensuite, la fenêtre. Il n’avait pas envie d’attendre Irene. Le cadre était fin, en aluminium, il ne risquait pas de se fendre et il ne serait pas obligé d’incliner les clous. Ils auraient vraiment pu le faire la veille au soir en dix ou quinze minutes.
Seul à construire la cabane. C’était la vérité. Le mariage n’était qu’une autre forme de solitude. Il installa l’escabeau et tint la fenêtre en hauteur, il s’y appuya pour la plaquer contre le mur et y enfoncer un clou. Serra un autre clou entre ses dents. En martela un de chaque côté avant de pouvoir lâcher. Enfonça le reste tout autour. Elle n’ira nulle part, celle-ci, dit-il.
Gary recula et regarda sa cabane. L’incarnation physique de l’esprit humain, avait-il pensé auparavant. Son reflet. Mais il voyait désormais que c’était faux. On ne parvenait à l’incarnation, à la forme extérieure parfaite qu’en s’engageant dans le bon domaine, dans la bonne profession, qu’en suivant sa vocation. Si l’on prenait le mauvais chemin, on ne pouvait créer qu’une monstruosité. C’était sans aucun doute la cabane la plus laide qu’il eût jamais vue, une création fondée sur un malentendu, mal conçue du début à la fin. L’incarnation de la vie qu’il avait menée et pas l’expression physique de ce qu’il aurait pu être. Cette forme plus authentique s’était perdue en route, elle n’avait jamais été, mais il ne se sentait plus triste, ni furieux. Il comprenait simplement les faits.
Gary contourna la cabane. Il avait voulu que la porte s’ouvre vers l’extérieur, mais elle s’ouvrait vers l’intérieur. Il la poussa et la cala à l’aide d’une pierre, la première fois qu’il entrait dans sa cabane terminée, une cabane avec un toit, une fenêtre et une porte, puis il posa l’escabeau près de la fenêtre. Ce n’était pas ce qu’il avait eu en tête. Dans ses visions, dans ses rêves éveillés, l’intérieur de la cabane était chaleureux, il était installé dans un fauteuil confortable et fumait sa pipe. Il y avait un poêle à bois, des peaux d’ours et de chèvres des montagnes, de mouflons de Dali, d’élans, de loups. Il ne savait pas à quoi ressemblait le sol, mais ce n’était pas du simple contreplaqué. Et les murs ne laissaient pas passer le vent. La cabane de ses visions était petite mais elle s’étendait à l’infini vers l’extérieur, dans ce rêve d’appartenance. Ses murs voyageaient vers les grands espaces naturels. Ce lac, ces montagnes devenaient lui-même. Aucun vide, aucune distance. Et Irene n’était pas là. Chaque fois qu’il avait rêvé de sa cabane, il n’y avait pas vu Irene. Il ne s’en était pas rendu compte jusque-là. Elle n’était pas assise dans un fauteuil à ses côtés, elle ne se tenait pas près du poêle à bois. Elle n’avait pas sa place dans les rêves de Gary. Il fumait sa pipe assis près de la fenêtre, le regard plongé dans l’eau du lac, et il était seul au milieu de la nature. C’était ce qu’il voulait. C’était ce qu’il avait toujours voulu.
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