Désolations
Chapitre 17
L ’EAU N’ÉTAIT PLUS TURQUOISE. D’un bleu foncé, très foncé, ce jour-là, teinté de noirceur, de clarté, sans aucune vase de glacier en suspension. Irene ne comprenait pas comment elle pouvait changer si brutalement en une journée, à peine. C’était un lac différent, à présent. Une autre métaphore de l’être, chaque nouvelle version réfutant la précédente. Ce qu’elle était aujourd’hui ne correspondait pas à ce qu’elle avait été deux semaines plus tôt, avant les migraines, et ce qu’elle était alors ne correspondait pas à ce qu’elle était des mois plus tôt, pas encore retraitée, en activité dans sa salle de classe avec les enfants. Et ce qu’elle était alors ne correspondait pas à ce qu’elle était avec ses propres enfants, lorsqu’ils vivaient encore à la maison, avant qu’ils ne disparaissent de son quotidien, et ce qu’elle était alors ne correspondait pas à l’époque où Gary et elle étaient arrivés dans cet endroit pour la première fois, emplis d’espoir, et cela ne correspondait pas à l’époque juste avant, célibataire, érudite et salariée, enfin libre, un moment étincelant quand tout était encore possible. Et ce qu’elle était alors ne correspondait pas à cette chose abandonnée qu’elle avait été pendant tant d’années, à qui l’on avait attribué de minuscules espaces dans des chambres d’amis, des greniers et même, une fois, dans une cave. Et ce qu’elle était alors – personne, en réalité, une sorte de fantôme – ne correspondait pas à ce qu’elle avait été ce jour-là, en rentrant chez elle, persuadée d’avoir encore une mère.
L’air chaud et immobile, dépourvu de tension. La côte incertaine, les épicéas tordus selon des angles étranges, comme une forêt tombée à l’abandon survivante d’un cataclysme, exhumation de roches à nu. Les rochers-articulations, avaient-ils surnommé ce coin particulier. Tout était si énorme et si petit à la fois, replié, vivant à l’ombre de la montagne.
Gary, préoccupé comme toujours, obnubilé par sa lutte contre la cabane, oublieux d’elle, sans aucune idée de ce qu’elle avait traversé cette nuit-là sans fermer l’œil, sans aucune idée de ce qu’elle éprouvait en cet instant, l’intérieur de son crâne tournoyant comme un gyroscope à une vitesse hallucinante. Il pensait qu’elle inventait la douleur, pensait qu’elle n’était pas réelle. Elle était assise juste devant lui dans le bateau, elle lui faisait face, mais il parvint à regarder au-delà pendant toute la traversée du lac sans la voir. C’était ainsi, en partie, qu’il la laissait disparaître.
À leur arrivée, Irene mit pied à terre et aida à tirer la proue plus près du rivage. Le métal froid, même par une journée chaude.
Ils marchèrent à travers les myrtilliers et les troncs d’arbres morts, contournèrent un petit bosquet d’aulnes jusqu’à la plateforme et aux carrés de rondins qu’ils avaient montés, les couronnes successives qui composeraient les murs de la cabane. Gary installa un morceau de bois sous les rondins qu’il s’apprêtait à clouer, Irene s’assit dessus pour les comprimer et le clou de vingt-cinq centimètres s’enfonça profondément dans la rangée supérieure.
C’est alors que le rondin commença à se fendre, une crevasse se dessina de chaque côté du clou dans un bruit de déchirure.
Eh merde, dit Gary. Mais il continua à marteler jusqu’à ce qu’il atteigne le rondin suivant et que les deux couronnes soient soudées. Il frappa la tête du clou jusqu’à ce qu’elle s’incruste dans la surface du bois.
Bon, dit-il. Ça ira comme ça.
Ils passèrent à l’autre côté et Gary recommença ses coups de marteau, grave et absorbé, son visage soudain vieux, couvert de rides. Perdu dans son travail, absent. Irene ne lui en voulait pas. Elle comprenait le désir d’oublier. En cet instant, pourtant, elle était retenue dans le présent. Chaque martèlement comme une ponctuation derrière son œil droit, une traînée rouge et floue qui s’élevait en flèche comme dans un dessin animé, elle se crut sur le point de s’évanouir mais tint bon. Elle pouvait résister, attendre et s’en sortir. Cela ne durerait pas indéfiniment. Ils clouèrent les quatre côtés puis firent un pas en arrière pour admirer leur œuvre.
Pas mal, dit Gary. Et c’était vrai. Les interstices étaient comblés. À peine plus d’un centimètre, deux peut-être, enfin, un espace qu’un isolant ou un mélange pourrait sûrement calfeutrer.
Ils traînèrent une troisième couronne par-dessus, le bois humide, quatre rondins que Gary cloua à nouveau. Irene recula en pensant que tout irait sans doute vite. Il ne fallait peut-être pas tant de temps pour bâtir une cabane.
Comment est-ce qu’on va faire la porte ? demanda-t-elle à Gary. Et les fenêtres ?
Gary fit une pause et se redressa, assis le dos droit. La respiration lourde. Ouais, dit-il. Il nous faut une porte. Et au moins une fenêtre qui donne sur le lac.
Ouais, dit Irene.
Gary, à cheval sur les rondins, un genou sur la plateforme à l’intérieur de la cabane. Je pense qu’on fera les ouvertures à la scie. Quand on sera arrivés en haut, à l’endroit où la fenêtre et la porte sont censées se trouver, je couperai les rondins.
D’accord, dit Irene. Et on va acheter une vraie fenêtre avec une vitre et un chambranle, et une porte ?
Ouais, on va d’abord les acheter et je scierai ensuite.
Gary reprit sa tâche et Irene s’allongea sur un tapis de fougères. Le sommeil comme une lourde enveloppe extérieure qui refusait de se fermer complètement, la douleur tapie à ses limites. Rhoda lui apporterait plus d’analgésiques le soir même. Elle le lui avait promis. Irene n’avait plus qu’un comprimé et le faisait durer autant que possible. L’odeur proche de fougère et de terre pourrissante, sombre et riche, elle se concentra dessus, essaya de suspendre le sommeil à cette odeur mais elle n’avait aucune échappatoire, ne parvenait pas à détourner ses pensées assez longtemps pour oublier. Il était insupportable de rester dans une seule position en sentant la pression se masser en elle.
Qu’est-ce que tu fais ? lui demanda Gary.
Irene se redressa. Il faut que ça parte, dit-elle. Cette douleur. Je commence à désespérer.
Ça devrait pourtant être terminé, depuis le temps. Le docteur a dit quelques jours, une semaine au plus, et tout rentrera dans l’ordre.
Je n’ai pas pu dormir la nuit dernière. Pas une seule minute. Même avec le Tramadol.
Quoi ?
Oui, j’ai peur de ne plus pouvoir dormir tant que ça ne sera pas passé.
Je ne comprends pas.
Ouais, mais c’est pourtant réel.
Gary s’approcha d’elle, il s’agenouilla à ses côtés et lui prit la tête entre les mains. Tu pleures, dit-il.
Non. C’est juste des larmes. Ça m’arrive tout le temps, maintenant. C’est devenu comme un réflexe de mon corps.
Il faut qu’on trouve ce qui ne va pas, dit-il. Il y a un truc qui ne va pas.
Alléluia.
Il retira ses mains. Ne sois pas comme ça.
Mais bon, dit-elle. Il était temps que tu me croies enfin.
Désolé. On va trouver un autre docteur. Un spécialiste. On pourrait peut-être aller jusqu’à Anchorage demain.
Ils arrêtèrent le travail pour la journée, Gary lui prêtant enfin attention. Il l’aida à enjamber la proue du bateau, la regarda sur le trajet du retour. Elle essaya de sourire. Merci, dit-elle par-dessus le moteur, mais il ne l’entendit pas et elle n’avait pas la force de répéter.
Chez eux, elle se reposa dans la chambre pendant qu’il préparait le repas. Elle prit le dernier Tramadol et attendit Rhoda. Elle s’endormit presque. Elle s’enfonçait profond, toujours plus profond, mais ne parvenait pas vraiment à s’éloigner de la surface. C’est alors qu’elle entendit arriver la voiture de Rhoda. La porte d’entrée s’ouvrir. Sa fille parler avec Gary. La porte de la chambre et Rhoda à ses côtés.
On t’emmène à Anchorage, murmura Rhoda. Jim passe quelques coups de fil en ce moment même pour trouver quelqu’un, il t’a fait une ordonnance de codéine pour que je ne sois plus obligée de voler du Tramadol.
Irene eut du mal à s’extraire d’elle-même pour parler. Elle était descendue plus profond qu’elle ne l’avait cru. Merci, finit-elle par dire. Jim est un gars bien.
Ouais, dit Rhoda. C’est vrai.
Rhoda l’aida à s’asseoir et lui attrapa le bras pour la soutenir tandis qu’elle se levait.
Je ne suis pas atteinte à ce point, dit Irene. Je peux encore marcher.
D’accord.
C’est ma tête, le souci, pas mes jambes. Je ne suis pas en maison de retraite. J’ai cinquante-cinq ans.
D’accord, Maman, dit Rhoda. Bon sang.
Désolée, Rhoda. C’est toujours sur toi que j’ai pu compter. Tu m’as toujours aidée, même quand tu étais petite. Tu es comme ça, c’est tout, ton père et moi n’y sommes pour rien.
Merci, Maman.
Elles arrivèrent dans le salon où Gary avait déposé les pâtes et la salade sur la table.
Mari, mon cher mari, dit Irene. Qui a préparé le dîner. Merci.
Gary ne savait pas quoi répondre. Son visage s’affaissa légèrement. Signe de culpabilité, pensa-t-elle, un minuscule indice supplémentaire d’une trahison à venir. Le visage affaissé, l’infime gonflement de son cou au mot mari. Pris au dépourvu, persuadé de partir en douce, persuadé de pouvoir la laisser tomber et disparaître.
Ça a l’air délicieux, Papa, dit Rhoda.
C’est rien que des pâtes. Comment tu te sens, Reney ?
Contente de vous avoir tous les deux avec moi, dit Irene en dévisageant Gary, puis Rhoda.
Jim t’a fait une ordonnance pour des somnifères, aussi, dit Rhoda. Papa m’a dit que tu n’as pas fermé l’œil de la nuit.
Elle n’arrive plus à dormir, dit Gary. Il faut qu’elle puisse dormir.
Irene goûta les pâtes. Elle n’avait plus d’appétit. Elle se fichait bien qu’il revienne un jour. Elle ferma les yeux et sentit chaque centimètre de son être l’attirer au-dedans, comme si le centre de son corps était la gravité elle-même. Un bouleversement de chair vers le néant.
Qu’est-ce qui ne va pas, Maman ?
Les médicaments. Je n’arrive plus à manger.
Maman, dit Rhoda en s’approchant pour lui prendre le bras. Gary, lui, resta à sa place. Il n’avait jamais su s’occuper d’elle et cela ne changerait pas. Irene serait seule comme elle l’avait été toute sa vie.
Ma mère avait de terribles migraines, elle aussi, dit Irene.
Rhoda et Gary lui accordaient désormais toute leur attention.
Elle se plaignait de maux de tête, mais je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Elle me demandait de rester silencieuse et je lui obéissais. Je restais silencieuse. Je ne faisais pas le moindre bruit pendant des jours. Je n’étais qu’une enfant, alors c’était difficile.
Rhoda et Gary étaient muets, Irene ferma les yeux. Elle voulait voir le visage de sa mère. Mais tout ce qu’elle voyait, c’était ce qu’elle voyait toujours, la silhouette de sa mère suspendue dans les airs, une forme qui ne pouvait pas être sa mère, et elle ne voulait pas voir cela alors elle rouvrit les yeux.
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