Désolations
Chapitre 33
T OUT SE LIGUAIT DÉSORMAIS CONTRE GARY. Irene, la météo, le temps. La vieille empotée avait apporté son arc, disait qu’elle avait envie de chasser. Des pointes de flèche aussi fines que des lames de rasoir, un arc à poulies à la puissance terrifiante, et elle semblait d’une humeur suffisamment sombre pour envisager de le retourner contre lui.
Le vent à nouveau plus froid, s’intensifiant. Une nouvelle dépression atmosphérique, pas même de pause depuis la dernière. Gary s’était attendu à une température plus clémente après la tempête récente. Une sorte d’été indien. Mais il semblait que l’automne serait court. Une autre journée en dessous de zéro.
Pas âme qui vive sur le lac immense. Le bateau alourdi par les boîtes de conserve, chargé jusqu’au plat-bord. Une barge progressant lentement à travers la blancheur, le ciel descendu sur terre.
La seule chose qui les retenait, un creux dans les flots, son poids théorique, une dépression à la surface. S’ils tanguaient d’un côté, l’eau se précipiterait pour combler le vide et ils couleraient à pic. Gary sentait le poids du bateau chargé à bloc, sentait son désir de couler. Le monde inanimé doté d’intentions, et Gary conscient de la fragilité de sa vie. À attendre, à espérer passer le cap en sécurité, il ne pouvait rien faire d’autre.
J’aurais pas dû nous charger autant, cria-t-il à Irene. On est lourds.
Irene se tourna pour le regarder un instant, sa présence plus hostile que jamais, puis elle reprit place vers l’avant.
Un passage lent, si lent que la volonté de Gary semblait la seule chose capable de les propulser, mais il parvint enfin à bifurquer vers le rivage. Il s’approcha en douceur, prit ses marques avec précaution, mais ils étaient trop lourds. Ils heurtèrent les rochers à quatre mètres de la berge et s’immobilisèrent.
C’est pas profond, dit Irene. Je vais sauter là.
Elle enjamba le plat-bord et s’enfonça jusqu’aux cuisses. Sans waders. Elle empoigna une caisse de boîtes de chili qu’il savait lourde et fit un pas vers le rivage, mais elle glissa et s’effondra. Lâcha les conserves, submergée jusqu’aux épaules, agita furieusement les bras. Se releva, dégoulinante, et ne dit pas un mot. Se contenta d’attraper une nouvelle caisse sur le bateau, avança et, cette fois, atteignit la rive. Trempée jusqu’aux os et certainement frigorifiée.
Gary ne savait pas quoi dire. Aucune phrase prudente ne lui venait en tête. Il mit le moteur en marche et tenta d’avancer en force, mais il se trouva coincé une fois encore. Il coupa donc le moteur et enjamba les sacs et les conserves jusqu’à la proue pour tendre une autre caisse à Irene, déjà de retour.
On va rentrer tout de suite après avoir déchargé, dit-il. Pour que tu puisses prendre un bain chaud et mettre des vêtements secs.
Elle semblait vieille, si vieille, le bout de ses cheveux humides, son visage humide. Elle empoigna la caisse de soupe enveloppée de plastique et fit demi-tour.
Gary passa les jambes par-dessus bord et entra dans l’eau, abasourdi par le froid. Attrapa une caisse et marcha d’un pas prudent sur les rochers glissants, arriva sans encombre au rivage en fissurant de fines plaques de glace sur son passage.
Si tu veux, tu peux faire le relais jusqu’à la tente et je ferai les allers-retours au bateau, dit-il.
Irene fit une courte une pause. D’accord, dit-elle.
Il aurait une cinquantaine de trajets à faire sur les rochers glissants. Pas d’embarcadère, pas de plage correcte, un détail qu’il avait sous-estimé en achetant le terrain. Un nouvel exemple de son manque d’anticipation. Mais ils ne feraient pas cela souvent. Un autre chargement complet leur permettrait de tenir jusqu’aux premières grandes gelées, puis il achèterait une motoneige d’occasion pour traverser le lac et véhiculerait ainsi leurs provisions. Avec une sorte de traîneau de transport. L’endroit tout entier en serait changé. Une immense plaine blanche, aucun bateau, et cela viendrait vite.
Gary s’imaginait marcher sur la glace lorsque l’île ne serait plus une île. L’air immobile, pas un bruit. Paisible.
Irene, disparue depuis longtemps. Partie changer de vêtements, il en était certain, et c’était une bonne idée. Cela leur éviterait peut-être de rentrer à la maison. Gary transporta d’autres caisses. Ses jambes engourdies, ses pieds ne sentant plus correctement les rochers.
Irene réapparut, vêtue d’habits secs.
Tu te sens mieux ? demanda Gary, sans obtenir de réponse. Irene ramassa une caisse de haricots et avança d’un pas prudent dans l’herbe et sous les aulnes. La neige tombait plus dru à présent, le monde disparaissait. Plus de montagnes et un lac rétréci. L’environnement se refermait sur eux, les laissant tous deux seuls avec leur tâche.
Allers-retours, pataugeant dans l’eau, les jambes de Gary réduites à l’état de moignons. Il déchargea toutes les caisses, les seaux de mastic tellement lourds. Puis il se hissa à bord et fut en mesure de pousser le bateau jusqu’au rivage.
Mission accomplie, dit-il à Irene pour essayer de détendre l’atmosphère, mais elle demeura indifférente. Elle attrapa une autre caisse et s’éloigna.
Gary finit de décharger, puis il aida à tout transporter jusqu’à la cabane. Irene y déposait les affaires au hasard.
Et si on planifiait un peu tout ça ? dit-il. Il faut qu’on organise les affaires. Mais elle ne répondit pas.
Très bien, dit-il en regardant autour de lui. Pas de place sous les tentes et il fallait que la cabane soit vide pour en terminer la construction. Aussi Gary empila-t-il les caisses contre le mur arrière. Les soupes et les haricots d’un côté, le chili et les légumes en conserve de l’autre. Les sacs entassés entre. Si un ours venait fouiner, ils auraient des problèmes mais la présence d’un ours semblait improbable dans le secteur. Ils étaient nombreux sur la terre ferme, mais il n’avait jamais entendu parler d’ours sur l’île.
Quand il eut fini, Irene était assise sur un rondin.
C’est tout ? demanda-t-il.
Ouais.
On devrait essayer d’installer quelques solives, dit Gary en regardant alentour, mais il vit que la lumière faiblissait déjà, le monde virait au bleu foncé. Comme en hiver. Il voyait sa respiration s’élever dans l’air. Ou c’est peut-être déjà un peu tard pour ça.
Je vais réchauffer un peu de soupe, dit Irene.
Merci. Il descendit jusqu’à la rive pour repêcher la caisse de chili qu’elle avait laissée tomber. Entra dans l’eau, glacé une fois encore, les vagues désormais hautes d’une trentaine de centimètres, l’eau d’un gris bleuté et opaque. Incapable de voir ses propres pieds, mais il avait apporté une pelle qu’il utilisa pour sonder le fond, il pouvait sentir le bout heurter les rochers en contrebas. Un pêcheur d’un genre nouveau, un chercheur, presque, arpentant les fonds marins pour y découvrir ce qui restait encore à dénicher. Et s’il pouvait aller plus profond encore ? Il suivrait cette pente rocheuse à cent lieues plus bas, vallée encaissée, il creuserait dans le calcaire, en ferait de grands tas pareils à du sable. Qui sait ce qu’il découvrirait alors ? L’Homme du Lac, l’appellerait-on, et il trouverait tout ce qui avait été oublié. Une enfance à côté d’une vieille chaussure, un moteur rouillé rempli des pensées d’un homme enfouies par un après-midi d’été. Il trouverait tout ce qui avait jamais été là. Il y a un truc, avec l’eau, dit-il à voix haute. Qu’y a-t-il donc avec l’eau ?
Gary traîna la pelle au fond du lac à la manière d’un râteau, comme un paysan soignant sa terre, à la recherche de la caisse, d’une forme rectangulaire plus molle que la roche. Il avança plus profond, atteignit une nouvelle rangée de rochers, évolua de biais, passant la zone au peigne fin pour la trouver enfin. Eurêka, dit-il. L’Homme du Lac retrouve toujours tout.
À l’aide de la pelle, il tira la caisse jusque dans les eaux moins profondes, où il parvint à plonger la main pour la récupérer. Il la porta jusqu’à Irene pour lui montrer.
J’ai retrouvé la caisse de chili, dit-il.
Irene ne leva même pas les yeux. Agenouillée devant le réchaud, le regard plongé dans la casserole de soupe. Le jour assombri, le visage d’Irene éclairé par la flamme.
Mais putain… dit-il. Tu vas me reparler un jour ou pas ?
Vaut mieux pas que tu entendes ce que j’ai à te dire.
Très bien. Tu as sûrement raison. J’en ai assez entendu, de tes conneries.
Gary entra sous la tente de fournitures pour dégager une place. S’accroupit à l’entrée et empila tout d’un côté. Puis, dans l’autre tente, il empoigna son sac de couchage et son oreiller. Je vais dormir dans la deuxième tente, dit-il.
Irene, comme un moine au-dessus de la soupe. Comme si le repas recelait quelque augure.
Gary retira ses chaussures humides, son pantalon et ses chaussettes, enfila des vêtements secs. Sentit ses pieds revenir à la vie dans un tiraillement. Je vais manger ma soupe tout de suite, dit-il. Je suis sûr qu’elle est assez chaude.
Irene versa donc la moitié de la casserole dans un bol en plastique, Gary attrapa une cuillère et retourna au bord de l’eau. Y trouva un rocher convenable et s’y assit pour regarder l’obscurité descendre sur l’eau. Plus de neige. Dans le lointain, sur la rive opposée, plus de limite franche entre l’eau et le ciel. Le bateau heurtait les vagues, crissait de temps à autre contre les rochers.
Il voulait vivre là. Il voulait y passer un hiver, voulait en faire l’expérience. Mais il comprenait qu’il ne s’agirait que d’un seul hiver. Au printemps, il quitterait cet endroit, il quitterait Irene. Il ne savait pas encore où il irait, ni ce qu’il ferait, mais il savait que le moment était venu de partir. Cette vie était terminée.
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