Désolations
Chapitre 13
L ES RONDINS N’ÉTAIENT PAS TOUS IDENTIQUES. Du bouleau clair à l’écorce fine comme du papier. De l’épicéa foncé. Toutes les espèces d’arbres endémiques de cette région de l’Alaska. Et aucun n’était droit. Des nœuds, des bosses et des moignons de branches sciées. Gary soulevait une extrémité, s’y agrippait, la laissait retomber et passait au rondin suivant.
La pluie, à nouveau, mais cette fois ils portaient leur équipement complet, des cirés de pêcheur épais vert foncé avec des bottes. Irene était au sec et au chaud.
J’aurais peut-être dû les faire aplanir, dit Gary.
Irene tint sa langue. Elle s’installa au bord de la plateforme et attendit. Elle ferait ce qu’il voudrait pour cette cabane. S’il décidait de nouer les rondins à l’aide de réglisse ou de combler les interstices avec du glaçage de gâteau, elle le ferait.
Gary choisit enfin quatre rondins d’épicéa parmi les plus foncés, il les mesura et en scia les extrémités afin que les coins s’emboîtent. Des angles à quarante-cinq degrés, sciés à la main, et il n’y parvint pas tout à fait. La sciure jaune virant au rouge orangé sous la pluie. L’odeur du bois après la coupe. Gary essayant d’ajuster les angles et s’interrogeant sur les interstices.
Ça fera bien l’affaire, dit-il, mais Irene voyait bien qu’il était déjà frustré. Il avait une image de perfection en tête et il en voyait à présent les premières flétrissures.
Elle s’accroupit et maintint les rondins ensemble pendant qu’il clouait. De gros clous galvanisés de quinze centimètres. Ses mains étaient humides et froides contre l’écorce rude.
Ils clouèrent les quatre coins qui composeraient la première couronne du mur. Deux rondins de cinq mètres et deux de trois mètres cinquante formaient ainsi une barrière basse. Côté colline, le rondin atteignait presque le sol. Côté lac, il était trop court de presque trente centimètres.
Au niveau du toit, est-ce qu’on ajoutera des rangées supplémentaires pour compenser ? demanda Irene.
Ouais, dit Gary. On va être obligés. Bien que le toit puisse être penché, je suppose. Ça lui donnerait un air plutôt intéressant. Il adressa un sourire à Irene.
Irene rit. Ça lui donnerait un aspect rustique.
Marché conclu, dit Gary. On fera un toit penché.
Irene passa ses bras autour de Gary et le serra contre elle. Peut-être que tout finirait par aboutir. Peut-être que ce ne serait pas grave si la cabane avait l’air ridicule.
On fait une deuxième rangée ? demanda-t-il.
Pardi, répondit-elle. Elle avait des vertiges et un pic à glace dans le cerveau, mais elle faisait de son mieux pour tout ignorer. Il lui fallait peut-être davantage d’antibiotiques.
Ils prirent des nouvelles mesures et il scia les extrémités. La pluie s’abattait de plus belle, soufflée par un vent plus fort, alors ils lui tournèrent le dos.
Irene tenait les coins tandis qu’il clouait et elle apercevait d’énormes interstices entre les deux rangées. À certains endroits, il y avait peut-être six ou sept centimètres de jeu entre les rondins.
Eh merde, dit Gary.
La pluie tombait de biais, à présent, comme pour illustrer ce qui risquait d’arriver avec ces interstices. Irene engloutit un Tramadol en vitesse pendant que Gary regardait ailleurs. Il ne lui en restait presque plus. Elle devrait en demander d’autres à Rhoda.
Eh merde, dit encore Gary. Il me faut un rabot, mais à la main ça va prendre une éternité. Avec tous ces nœuds, ces branches coupées et toute cette écorce. Je n’y arriverai jamais. J’aurais dû les faire aplanir avant. Je le savais. Je le savais et je ne l’ai pas fait.
C’est la première fois que tu montes un projet comme ça, dit Irene.
Mais je le savais. Je n’ai pas eu assez de temps. J’ai commencé trop tard. Je me suis dit que je parviendrais peut-être à m’en tirer. Quand est-ce que je vais apprendre à ne pas commencer mes trucs trop tard ?
Eh bien, dit Irene, je pense que tu es un peu dur envers toi-même.
Non, c’est faux. Je suis un idiot. Je suis un idiot incompétent, je l’ai toujours été. Sur tous mes projets.
Gary, dit-elle en essayant de passer ses bras autour de lui, mais il s’éloigna à grands pas vers les arbres. Difficile de croire qu’il avait cinquante-cinq ans. Il aurait pu en avoir vingt, ou treize, ou même trois. À piquer une colère comme les enfants à qui elle avait enseigné pendant trente-trois ans.
Et pendant ce temps, murmura Irene pour elle-même, voilà ma vie. On peut choisir ceux avec qui l’on va passer sa vie, mais on ne peut pas choisir ce qu’ils deviendront.
Gary était entré dans le sous-bois au bout de leur terrain, il avançait vite. La pluie tombait à grosses gouttes, ses pas pesants faisaient craquer le bois mort. Il avait le sentiment de pouvoir continuer ainsi indéfiniment, traverser l’Alaska jusqu’au Yukon et aux Territoires du Nord-Ouest, marcher jusqu’à ce que ses jambes s’embrasent et que son esprit s’éclaircisse. Il retrouva l’autre cabane aux gros rondins égalisés. Il examina les interstices et ne comprit toujours pas ce qu’ils avaient utilisé. Le bout de son marteau et les rondins étaient trop incurvés pour lui permettre d’enfoncer son outil, aussi frappa-t-il avec force pour entamer l’un des interstices et arracher un éclat de rondin. Le bois clair fut mis au jour, la surface presque noire. Il parvint à détacher un petit morceau de mastic. Un mélange grisâtre, du ciment ou de l’époxy. C’était souple mais ce n’était ni du caoutchouc ni du silicone. C’était légèrement granuleux entre ses doigts. Il le renifla mais ne put en déterminer la matière. Et il doutait que cela puisse combler plusieurs centimètres d’espace entre ses rondins. Rien ne pourrait les combler. Il serait obligé de clouer des planches de contreplaqué. Au lieu d’une cabane en bois, l’intérieur ressemblerait à un container.
Gary fit volte-face et jeta son marteau contre un arbre. Il heurta le tronc dans un bruit trop discret, rien de très satisfaisant. Il alla le ramasser pour le jeter contre un autre arbre, plus proche de lui. Le marteau ricocha vers lui et il dut faire un bond de côté pour l’éviter.
Il avait envie de prendre l’île à pleines mains, de la déchirer et de voir l’eau du lac s’infiltrer par le trou. Ce serait suffisant. Rien que ça.
Bien, dit-il. Parce qu’il était l’heure de repartir.
Il rejoignit Irene, assise au bord de la plateforme, courbée, dos au vent et à la pluie. Il devrait la laisser rentrer à la maison. Elle ne devrait pas être obligée de prendre part à tout cela. Encore quelques rangées de rondins et ils s’en iraient.
Il s’approcha d’elle et s’excusa. C’est tellement frustrant, dit-il. Il y a une autre cabane un peu plus haut et je ne comprends pas où ils ont eu ces gros rondins.
C’est pas grave. On va peut-être réussir à faire quelque chose avec ceux-là.
Ils montèrent donc une autre couronne, sciant et clouant les angles, puis ils reculèrent pour étudier l’espace entre les rondins. Immobiles sous la pluie, ils essayèrent de trouver une solution.
Peut-être qu’on peut clouer chaque rangée à la précédente, dit Irene. Avec des clous plus longs. Ça pourra peut-être les rapprocher. Elle pensa que c’était une sorte de métaphore, que s’ils prenaient tous ceux qu’ils avaient été par le passé et qu’ils les clouaient ensemble, s’ils parvenaient à rapprocher ceux qu’ils avaient été cinq ans ou vingt-cinq ans plus tôt, ils auraient peut-être l’impression de quelque chose de plus solide. Pour eux-mêmes, pour leur mariage, un mariage pas si éloigné de ce sentiment, quelque chose de changeant et d’impalpable, d’important et de futile à la fois. Vous pouviez vous reposer dessus des années entières, vous l’imaginer à portée de main, mais si vous commenciez à le chercher vraiment, si vous en aviez besoin, si vous essayiez d’y trouver de la matière, quelque chose à quoi vous raccrocher, vos mains se refermaient sur le néant.
C’est une bonne idée, dit Gary. Je vais essayer. Merci, Reney.
Ils firent une rangée supplémentaire, puis ils soulevèrent les rangées une à une et les traînèrent de côté pour leur journée de travail du lendemain. Demain, ils feraient de leur mieux pour que tout s’imbrique plus étroitement.
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