Désolations

David Vann · Chapitre 11 sur 40

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Désolations

Chapitre 11

I RENE ET GARY CHARGÈRENT des lattes de contreplaqué traité dans le bateau. C’était la première fois qu’elle sortait depuis la tempête, à part pour son rendez-vous chez le médecin. Le temps était couvert, ce jour-là, froid et un peu venté.

Tu attires les tempêtes, dit Gary. C’est le jour le plus sombre qu’on ait eu de toute la semaine. Il a fait bon et ensoleillé jusque-là.

Si j’attirais les tempêtes, elles seraient bien pires que ça, dit Irene. Soldotna tout entière serait rayée de la carte.

Mince, fit Gary avant d’empoigner le seau rempli d’outils et quelques clous. Garde tes forces pour les coups de marteau. Il faut qu’on installe toutes ces plaques aujourd’hui. Il était de bonne humeur, Irene le voyait bien. Il avait gagné. Elle sortait l’aider à terminer son projet idiot.

Ils remontèrent la rampe de poupe, la fixèrent et partirent. Irene emmitouflée dans un manteau et un bonnet, rentrant la tête dans son col, le dos tourné au vent. Le vent et le froid faisaient empirer sa migraine. Elle se moucha, le bout de son nez était engourdi et à vif. Les antibiotiques et le décongestionnant semblaient inefficaces. Mais elle allait bien, d’après le docteur et tous les autres. Rien ne clochait. Rien qu’un petit rhume. Elle goba deux Tramadol dès que Gary eut le dos tourné.

Ils accostèrent presque sur le rivage, le bateau était assez léger pour s’en approcher, puis ils attrapèrent les grandes lattes de contreplaqué et les portèrent à travers les buissons. Le vent butait contre les planches s’ils les tenaient en travers et Irene faisait de son mieux pour ne pas tomber. Les moustiques lui piquaient le cou et le visage sans qu’elle puisse libérer ses mains. Elle aurait bien exprimé un peu sa frustration, mais à quoi bon ? Elle n’y aurait gagné qu’un sermon de Gary. Le sermon du type Reste forte et continue, ou le sermon J’ai besoin d’aide, ou pire encore, le sermon mensonger Cette cabane est pour nous deux. D’ici peu, l’idée même de la cabane finirait peut-être par venir d’Irene.

Gary avait monté la structure du plancher. De fins poteaux fichés en terre, les solives fixées, tout s’imbriquait. Pas tout à fait d’aplomb ni régulier, mais cela semblait plus stable qu’elle ne s’y était attendue.

Ça m’a l’air plutôt bien, dit-elle. Tu as sacrément bossé.

Merci. Je me suis rendu compte que le sol en terre battue ne conviendrait pas. Et j’ai fait attention de bâtir les coins à angle droit pour que le contreplaqué s’y glisse sans problème, avec un peu de chance.

Comment va-t-on fixer les murs ?

Je ne pense pas qu’ils seront fixés. On les attachera ensemble aux coins et on fera en sorte que tout s’emboîte au maximum.

OK, dit-elle.

Ils laissèrent tomber les lattes de contreplaqué sur la plateforme, en alignèrent les bords avec précaution et les clouèrent aux solives. Irene sentait chaque coup de marteau, même après avoir pris les Tramadol. Elle n’arrivait pas à respirer et la douleur lui faisait monter les larmes aux yeux, mais elle les essuya et ne dit rien.

Le vent souffla de plus belle, bien entendu, comme pour la saluer et la remercier de sa présence. Le soleil disparut derrière une couverture de nuages plus épais. Mais il ne plut pas.

Rien que six planches de contreplaqué, une petite plateforme, trois mètres cinquante par cinq, alors il ne fallut pas longtemps pour tout clouer. Ils reculèrent pour regarder.

C’est vraiment petit, dit Irene.

Ouais, dit-il. Rien d’inutile. Rien qu’une cabane. Rien que le nécessaire.

Je pense qu’on a besoin de plus. Si tu veux que je vive ici, que je vive vraiment ici, il nous faut de la place pour un lit, une cuisine, une salle de bains, et peut-être encore un peu d’espace pour marcher. Et un coin pour s’asseoir.

Trois mètres cinquante par cinq, c’est plutôt grand. Je pense que c’est bien comme ça.

Où va-t-on installer les toilettes ?

À l’extérieur.

À l’extérieur ?

Ils restèrent immobiles en silence un moment.

Et la cheminée ? demanda enfin Irene. Est-ce qu’il y aura une cheminée ?

C’est compliqué, dit Gary. Peut-être une sorte de poêle. On pourrait ajouter ça.

Irene comprit dans un instant de lucidité terrible qu’ils allaient vraiment vivre là. La cabane ne serait jamais montée comme il faut. Elle ne leur offrirait pas ce dont ils auraient besoin. Mais ils y vivraient tout de même. Elle pouvait voir tout cela avec une clarté absolue. Et bien qu’elle eût envie de dire à Gary de vivre là tout seul, elle savait qu’elle ne pouvait pas car c’était le prétexte qu’il attendait. Il la quitterait pour toujours et elle ne supporterait pas d’être quittée à nouveau. Cela ne se reproduirait pas encore une fois dans sa vie.

Et pour l’eau ? demanda-t-elle.

Je vais installer une pompe depuis le lac.

Est-ce qu’on aura l’électricité ?

Ce sera une pompe à main. Il faut que j’en dégotte une.

Pour la lumière, je veux dire.

On utilisera des lanternes.

Et pour la gazinière ?

Du propane. Je vais trouver un petit réchaud à deux ou trois feux.

Et pour le toit ?

Je ne suis pas encore certain pour le toit. Bon sang, Irene. Je viens à peine de commencer. Le sol est déjà bien, non ? Le reste suivra. Il passa un bras autour de ses épaules et l’attira contre lui un moment, une petite étreinte de réconfort.

OK, dit-elle. Je crois qu’il faut que je rentre. J’ai vraiment mal à la tête. Il faut que je m’allonge.

On va te ramener à la maison en moins de deux. Avec cérémonie, il l’aida à monter à bord et rassembla les outils et le reste. La période d’optimisme qui précédait toujours ses échecs. C’était le pire, pour Irene. Tous ses projets commerciaux tombés à l’eau, les bateaux qu’il avait construits et qui avaient dépassé son budget pour finir par ne pas se vendre. Il les avait tous commencés ainsi, pleins d’espoir. Et Gary était intelligent, il avait fait des études. Il aurait dû s’y attendre. Il aurait dû faire mieux. Leur vie aurait dû être meilleure.

Gary avait semblé si prometteur. Un doctorant assez doué pour entrer à Berkeley. Il avait les cheveux longs, à l’époque, blonds et bouclés. Elle pouvait tirer sur une boucle et la voir se remettre en place comme un ressort. Ils jouaient de la guitare assis en tailleur, les yeux dans les yeux à chanter Brown-Eyed Girl ou Suzanne. Elle se sentait liée à lui, désirée, elle se sentait appartenir à quelque chose. Gary avait un drôle de sourire en coin, il parlait toujours de ses sentiments et des sentiments d’Irene. Il était si facile à atteindre, il lui avait promis qu’il resterait toujours ainsi.

L’Alaska n’était qu’une idée. Une année loin de l’université, une petite pause pour prendre du recul sur sa thèse, pour acquérir la perspective nécessaire. Ils iraient jusqu’à cette frontière mythique, s’imprégneraient de nature sauvage. Elle n’avait pas vraiment cru qu’ils partiraient. Mais Gary fuyait. C’est ce qu’elle n’avait pas compris. Il n’avait jamais eu l’intention de rentrer en Californie.

Gary bénéficiait d’une bourse d’été pour préparer sa thèse et ils l’avaient vite dilapidée en voyageant au sud-est de l’Alaska, à Ketchikan et à Juneau, dans les villes plus petites comme Wrangell ou St Petersburg. En quête d’une représentation de l’Alaska.

Pour Gary, cette représentation était Scandinave, liée à ses études, à Beowulf et au “Seafarer”, une société guerrière traversant les mers peuplées de baleines jusqu’aux fjords de terres inconnues et accostant dans de petits villages de pêcheurs repliés sur eux-mêmes. Des hameaux de maisons en bois aux toits pentus construits au bord de l’eau, qui n’avaient pas de noms pour le monde extérieur. Ces villages nichés dans d’étroites baies au sud-est de l’Alaska, entre des montagnes de mille ou mille trois cents mètres d’altitude qui semblaient jaillir du rivage. Vus du large, ils semblaient inhabités, des villes fantômes, reliques des temps miniers, du commerce des fourrures ou d’une époque plus ancienne encore. Ce que Gary voulait vraiment, c’était ce village imaginaire, ce retour à une ère idyllique où il pourrait avoir un rôle, une tâche définie, forgeron, boulanger ou barde. C’était ce qu’il voulait être, le “créateur”, celui qui chantait l’histoire d’un peuple, l’histoire d’un lieu, ce qui ne faisait qu’un au final. Ce qu’Irene voulait, c’était ne plus jamais être seule, trimbalée d’une famille à une autre, abandonnée.

Gary avait dépensé ses derniers billets pour aller voir ces endroits, il avait payé des excursions sur des bateaux privés. Il était si enthousiaste chaque fois qu’ils prenaient la mer. Irene s’était laissée gagnée par cet enthousiasme, mais chaque nouveau village était une déception. Une maison avait installé une pompe à essence au bout d’un embarcadère et peut-être un panneau publicitaire fané derrière une fenêtre. Une autre était en réalité un atelier de mécanique. Des cabanes estivales et des plantations hippies poussant à la vue de tous, des animaux en liberté, des carcasses de voitures dispersées dans les jardins, l’impression que sous un matelas moisi à l’intérieur de la maison reposaient de grosses liasses de billets issus de la vente de marijuana. Gary et Irene étaient eux-mêmes hippies, la drogue en moins, mais ils cherchaient quelque chose en plus, quelque chose d’authentique. Gary voulait marcher dans un village et y entendre parler une langue ancestrale.

Ils avaient traversé un ensemble d’habitations plus important qui abritait un coiffeur annoncé par une enseigne classique cylindrique bleu, blanc et rouge. Elle prenait tout l’espace d’un coin de son porche. Cela plut à Gary. Elle n’avait pas mille ans, mais elle lui donnait l’impression de pouvoir prendre un bain à cinq cents et de payer dix cents pour de l’eau propre. Elle datait au moins de l’époque minière, sans doute. Mais pour finir, tout ne fût qu’une amère déception. Le véritable Alaska ne semblait pas exister. Personne ne s’intéressait à la vie simple et rude au sein de la nature sauvage, celle sur laquelle il aurait voulu méditer, et aucun de ces endroits n’était assez Scandinave à son goût. Aucun n’évoquait son village imaginaire.

Ils avaient dépensé tout leur argent quand ils arrivèrent dans la péninsule de Kenai et Irene fut obligée de trouver un travail. Dans son domaine de compétences, maîtresse de maternelle, elle pouvait toujours trouver un poste et elle aimait son boulot. C’était censé n’être qu’une situation temporaire, mais Gary n’avait jamais eu l’intention de repartir. Il ne finirait pas sa thèse. Il ne brillerait pas dans son champ d’expertise et cette quête de l’Alaska n’avait été qu’une expression de son désespoir, le village imaginaire un signe que Gary n’avait jamais trouvé une façon de s’intégrer à sa vraie vie.

Si Irene avait pu comprendre tout cela à temps, elle aurait peut-être quitté Gary à l’époque où cela était encore possible. Mais il lui avait fallu plusieurs décennies pour découvrir la vérité, pas seulement à cause de son travail et des enfants, mais parce que Gary était un excellent menteur, toujours enthousiaste à l’idée d’une nouvelle entreprise. Cette cabane était un nouveau mensonge, une nouvelle tentative pour atteindre la pureté, pour trouver la vie rêvée dont il avait besoin parce qu’il avait toujours fui ce qu’il était vraiment.

Et voilà qu’il la fuyait elle aussi, à présent, sans qu’elle comprenne pourquoi. Elle le sentait, tout le monde l’aurait accusée de paranoïa, mais elle savait que c’était la vérité. Aussi simple qu’un changement de mise au point, elle devenait peu à peu invisible. Il n’y avait encore aucune autre femme, mais le temps viendrait. Gary atteignait la limite de cette vie censée le protéger du désespoir, et quand il aurait échoué à construire sa cabane, un rêve de trente ans, il serait obligé de s’éloigner en quête d’une distraction plus grande.

Blottie à l’avant du bateau, les yeux rivés sur la berge qui approchait, Irene ressentait désormais sa vie et celle de Gary comme une suffocation. Un poids terrible, un essoufflement et une panique, et elle savait que ce n’était pas le simple effet du Tramadol.

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