Désolations
Chapitre 18
R HODA REPARTIT LA PEUR AU VENTRE sans parvenir à cibler la source de sa crainte. Tout son entourage avait un comportement étrange. Sa mère, son père, Jim. Aucun n’était celui qu’il était censé être. Et elle, dans tout cela ? Sa vie reposait sur eux.
Mais ce qu’elle voulait, elle ? L’un d’eux en avait-il quelque chose à foutre ? Cela la mettait en rogne, ce qui valait toujours mieux que d’avoir peur. Elle braqua le volant d’un côté puis de l’autre, sa voiture merdique dérapa sur le chemin caillouteux, et elle se sentit mieux. Avance, cafard, avance, dit-elle.
Elle prit le virage à l’extrémité du lac et remonta l’allée glissante jusqu’à chez Mark.
Salut, connard, dit-elle quand il apparut à la porte. Il était tard, il avait l’air épuisé. Ou défoncé.
Sympa.
Pas une seule visite, dit-elle. Tu ne pouvais pas passer voir comment elle allait, rien qu’une fois ?
Comment elle va ?
Elle est morte.
Eh bien, j’imagine que c’est mieux pour nous, en quelque sorte, dit Mark. Le poids de sa fureur, tout ça. Mais ça me manquera, ses gâteaux de Noël et son espèce d’espoir un peu puéril.
Rhoda lui asséna un coup de pied dans le tibia, assez fort pour l’envoyer à terre dans un hurlement. Puis elle courut jusqu’à sa voiture avant que Karen ne s’en mêle.
Des pancakes et des pêches en conserve quand elle arriva chez elle. Là, au moins, tout était rentré dans l’ordre. Jim debout à l’îlot de cuisine, la fourchette cliquetant contre la paroi de la boîte pour attraper un morceau de fruit.
Je te mets un avertissement, dit-elle.
Quoi ?
Vous avez tous un comportement bizarre.
Tous ?
Toi, ma mère, mon père. Vous êtes tous tarés. Mon frère n’est qu’un bon-à-rien de merde, mais vous trois vous me faites tourner en bourrique.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Je ne sais pas, dit-elle. Mais ça ne va pas. Tu ferais mieux d’arrêter.
Jim parut vexé. J’ai passé des coups de fil pour ta mère, dit-il. J’ai pas arrêté.
Je suis désolée. Elle resta immobile un instant pour tenter de se calmer. Elle avait la sensation d’avoir couru, son cœur battait la chamade. Elle voulait que Jim passe ses bras autour d’elle pour l’aider à rester en place, mais il resta là sans plus faire attention à elle. Il y a un truc qui m’a fait flipper chez ma mère, finit-elle par dire.
C’était quoi ?
Rhoda retira sa veste d’un geste rapide et s’installa sur un tabouret de bar. Ça va te paraître fou, dit-elle. Mais elle n’arrive plus à dormir, elle n’arrive plus à manger, elle a une douleur constante et elle s’éloigne de nous. Elle va quelque part dans sa tête, elle retourne dans son enfance, vers sa mère, j’ai l’impression qu’elle est déjà partie.
C’est peut-être l’effet des médocs.
Peut-être. Mais non. Elle retourne dans un endroit qui n’est pas bon pour elle.
Je lui ai trouvé un bon docteur. John Romano, le meilleur oto-rhino d’Alaska.
À Anchorage ?
Ouaip. À 13 heures, demain.
Il est cher ?
C’est le plus cher, mais c’est aussi le meilleur et il veut bien réduire ses frais de moitié pour ta mère. Tout sera moitié prix, même si elle a besoin d’une intervention chirurgicale.
Une intervention ?
Ouais, une opération des sinus. C’est assez fréquent.
Rhoda se leva et enlaça Jim. Merci, Jim. Je suis désolée de t’avoir parlé méchamment. J’ai peur, c’est tout. Il passa ses bras autour d’elle, posa une main sur sa nuque, comme elle aimait tant. Elle se sentait en sécurité.
Elle avait quel âge, quand sa mère s’est suicidée ? demanda Jim.
Dix ans. À Rossland, en Colombie-Britannique. Quand elle est rentrée de l’école un jour, elle a passé la porte et l’a trouvée. Mais elle n’en parle jamais. Il y a deux semaines, elle m’a raconté comment ç’avait été, de rentrer à la maison ce jour-là. C’était la première fois qu’elle m’en parlait. Le sol couvert de neige, l’apparence de la peinture au mur. Il se passe un truc en elle, ça date d’avant les migraines. Elle devient parano, bizarre, elle est persuadée que mon père veut la quitter.
Il va la quitter ?
Non. Elle est juste bizarre.
Hmm, fit Jim.
Ne parlons plus de ça. Parlons d’un truc sympa. Parlons du mariage de nos rêves.
D’accord, dit Jim. Il laissa retomber ses bras et lui donna une petite tape dans le dos.
Rhoda attrapa les fascicules d’hôtels sur Kauai et ils s’installèrent côte à côte sur le canapé.
J’aime bien celui-ci, dit-elle en ouvrant une immense plaquette où figuraient des vues de l’océan et de montagnes vert foncé ponctuées de cascades. Le Princeville, à Hanalei Bay. Écoute ça. Ici commence l’éternité. Tandis que le soleil embrasse l’horizon et que vous baignez dans une lumière dorée, vos vœux s’élèvent au-dessus de l’immensité du Pacifique, portés par le souffle infini du vent.
Ça m’a l’air pas mal, dit Jim.
Je cracherais pas dessus. L’éternité et tout ça. Regarde-moi cette piscine. L’infini, pour aller avec l’éternité.
Et les chambres ont l’air bien. C’est cher ?
Rhoda reposa la plaquette et regarda Jim. Peu importe le prix, non ? C’est notre mariage. Ça n’arrive qu’une fois dans la vie.
Ouais, dit Jim. J’imagine que oui.
Rhoda lui colla un coup de coude dans les côtes, doucement, et elle rouvrit la plaquette. Et notre danse ? demanda-t-elle. On va peut-être devoir aller prendre des cours à Anchorage. Je ne crois pas qu’il y ait grand-chose, par ici.
À Anchorage ?
Je veux un truc classe, dit-elle. Elle n’aimait pas ses réactions. Peut-être qu’on devrait discuter de tout ça plus tard.
Je suis désolé, dit-il.
C’est pas grave.
Tout ça, c’est nouveau pour moi.
C’est pas grave. On n’est même pas encore fiancés. J’aime bien y penser, c’est tout.
Jim ne savait pas ce qu’il était censé répondre à cela. Rhoda gardait les yeux baissés sur la plaquette, l’air triste, et il sentait qu’il aurait dû lui demander sa main en cet instant, rattraper le coup, mais il n’avait pas de bague. Et il y avait Monique. C’était une situation impossible. Alors il ne dit rien. Il lut la plaquette, elle tourna lentement les pages et ils n’échangèrent pas un seul regard.
Carl n’avait plus d’argent. Pas même dix dollars. Il était obligé de quitter le terrain de camping. Assis sous sa tente, il fourra son sac de couchage miteux et humide dans son paquetage et se demanda que faire de celui de Monique. Le sien était neuf, vert argenté, un sac de bivouac imperméable. Bien plus épais, plus chaud que le sien, et moins lourd aussi. Elle voyageait bien plus léger dans la vie. Carl s’allongea sur le sac de Monique, enfonça son visage dans l’oreiller intégré et prit une profonde inspiration.
Il fut à nouveau secoué de sanglots incontrôlables. Il ne savait pas comment les arrêter. Irréguliers et douloureux, pas le bon genre de pleurs, aucun soulagement. Elle n’avait jamais été gentille avec lui. Il ne comprenait pas.
Il retira son jean, se faufila dans le sac de couchage, en remonta la fermeture éclair et se recroquevilla. Une autre vague de sanglots, son cœur un horrible amas informe. Il se demanda combien de temps cela durerait. Il voulait qu’elle revienne. Il voulait qu’elle s’allonge sur lui, qu’elle le plaque au sol. Monique, dit-il.
Du vide en lui, rien que du vide. Aucune substance. Elle avait soufflé le centre de son être. Il revoyait son visage quand ils s’étaient retrouvés ensemble pour la première fois, quand il avait eu l’impression qu’elle l’aimait. Son sourire un peu hésitant, même, comme si elle était nerveuse, elle aussi.
Carl s’apitoyait considérablement sur son sort, une tristesse sans limites. Il resta étendu des heures entières jusqu’à ce que le directeur du camping s’approche de sa tente et lui dise de déguerpir, au risque de devoir payer un supplément.
Désolé, parvint à dire Carl entre deux sanglots. Je pars. Accordez-moi encore quelques minutes.
Je veux que vous partiez tout de suite.
OK, je m’en vais.
Tout de suite.
Carl rampa hors du sac de couchage de Monique et hors de la tente, sous une légère bruine, nu et frigorifié, le ciel noir. Il sortit leurs deux sacs et démonta la tente. Il fut obligé de se moucher, à force de jouer les bébés.
Son sac à dos était lourd, une trentaine de kilos, puis il se pencha pour empoigner les bretelles de celui de Monique, qui en pesait au moins vingt ou vingt-cinq. Il se redressa et fit passer les bretelles par-dessus ses épaules pour le porter sur son ventre. Il glissa un peu, son visage écrasé contre la structure du sac, et posa ses mains en bas du paquetage. Plus de cinquante kilos de bagages quand il n’en pesait que soixante-dix, alors il n’était pas certain de savoir jusqu’où il irait ainsi. Il était obligé de se tourner pour voir devant lui et avançait ensuite à l’aveuglette avant de vérifier un peu plus loin où il posait les pieds.
Carl tituba jusqu’à la sortie du terrain de camping, puis sur un chemin de terre en direction de l’autoroute. Bruine et brise. Il avait la sensation que ses rotules s’enfonçaient dans ses tibias, que le bas de son dos s’affaissait, que ses bras brûlaient.
Le chemin de terre était long, et lorsqu’il atteignit enfin l’asphalte il laissa tomber les sacs et eut alors l’impression de flotter dans les airs, dépourvu de gravité. Ouaouh, dit-il.
Il leva le pouce au passage rugissant d’un pick-up. Il ne pourrait pas porter ces sacs pendant trois heures jusqu’en ville.
Plusieurs voitures passèrent sans ralentir et il se rendit compte qu’il avait oublié de penser à elle l’espace de quelques minutes. C’était la clé. Il fallait qu’il s’occupe en permanence. Il lui fallait un boulot. Et aussi parce que je n’ai plus un rond, dit-il à haute voix. Peut-être que Mark pourrait arranger quelque chose pour lui.
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