Désolations
Chapitre 27
R HODA ESSAYAIT DE SAUVER UNE GOLDEN RETRIEVER, une chienne enfermée dans un abri de jardin pendant des semaines sans nourriture. Elle avait eu assez d’eau pour se maintenir à peine en vie. Ses poils d’un roux doré dégoûtants et collés, ses côtes et sa colonne vertébrale saillantes, son crâne d’où pendait sa peau flasque. Faisant preuve d’un bon caractère malgré tout. Léchant la main de Rhoda, la regardant avec amour, mais obligée de reposer la tête, dépourvue d’énergie. Ce genre de choses mettait Rhoda hors d’elle, la maltraitance des animaux. Elle ne comprenait pas comment l’on pouvait faire ça.
Bon chien, dit Rhoda en lui installant un goutte-à-goutte. On va te remettre sur pattes. Un léger mouvement de défense, effrayée par la piqûre de l’aiguille, mais Rhoda resta près d’elle et la rassura. Tu es très belle, dit Rhoda. On va te redonner des forces. Mais elle savait que la chienne risquait de mourir d’ici le lendemain matin. Elle détestait cette partie du travail.
Elle prit sa pause déjeuner. Il fallait qu’elle sorte de là et il était déjà presque 14 heures, de toute façon. Son équipement de pluie complet, rien que pour aller à la voiture. Un déluge de pluie, un vent de folie. Un tel froid, aussi. Incertaine qu’il soit bien sage de conduire par un temps pareil, traînant dans le parking avant d’essayer de joindre sa mère une fois encore, sans y parvenir. Elle lui avait donné un portable, mais il n’y avait sûrement aucun réseau sur l’île. Ils auraient dû essayer avant, sans attendre une telle tempête. Et s’il se passait quelque chose là-bas ? Aucun moyen de quitter l’île, aucun moyen de joindre qui que ce soit.
Eh merde, dit Rhoda. Elle essaya encore deux fois, puis elle fit marche arrière et roula doucement sur la voie longeant l’autoroute. Elle avait envie d’une tourte au poulet. De la nourriture pour se réconforter. C’était gras, mais il lui fallait quelque chose.
Un autre parking plein de flaques, puis on l’installa sur une banquette où elle but un thé chaud en attendant sa tourte. Elle se sentait perdue, seule. Les jours pluvieux lui faisaient toujours cet effet, mais il y avait aussi la chienne maltraitée et agonisante, ses parents injoignables sur l’île, et Jim qui ne voulait pas l’épouser. Et ses meilleures amies parties au fil des ans pour emménager dans des villes comme New York, San Diego ou Seattle, de bien meilleurs endroits. Personne ne restait à moins d’y être obligé. Elle n’avait personne à qui parler. Sa mère, mais elle n’arrivait pas à la joindre, sa mère.
Rhoda posa le front sur la table et resta ainsi jusqu’à l’arrivée de sa tourte.
Fatiguée, ma chérie ? lui demanda la serveuse.
Non. Pas mariée et pas aimée, c’est tout.
Ah, ma chérie, dit la serveuse en lui serrant l’épaule. Voilà comment je vois les choses, moi. Les hommes, ils sont comme cette tourte au poulet, sauf que Dieu a oublié d’ajouter la garniture.
Ha ha, fit Rhoda. Merci.
Je vous en prie, ma chérie. Faites-moi signe, si vous avez besoin d’autre chose.
Rhoda souleva la croûte et la déposa avec précaution à côté de son assiette, calculant la quantité de pâte et de garniture pour ne pas en manquer, à la fin. La tourte était bonne. De la sauce pour réchauffer l’âme. Elle avait envie de pleurer, mais elle se retint. Était-ce trop demander, que de vouloir se marier ? Elle était disposée à tout donner, sa vie entière, alors était-ce trop demander en retour ?
C’était Jim qui lui avait proposé d’emménager chez lui. Un accès facile au sexe. Peut-être n’était-elle que cela, pour lui. La route pour traverser la ville, un obstacle énervant, et son appartement trop petit et sombre, la moquette trop vieille. Peut-être qu’il lui avait demandé d’emménager pour ne pas avoir à retourner à cet appartement. Elle ne faisait que lui fournir un service. Sexe, nourriture et ménage, quelques courses, un coup de main avec des conneries de secrétariat. Il devrait lui verser un salaire.
Elle prit une plus grosse portion de pâte parce qu’elle en avait envie, bien que cela risquât de compromettre l’équilibre qu’elle avait instauré entre les ingrédients. Tout aurait dû être différent. Il était censé l’aimer, avoir envie de prendre soin d’elle. L’attention devait être la suite logique de l’amour. Cela paraissait pourtant évident.
Rhoda ferma les yeux et cessa de mâcher, elle scruta un moment le sombre espace vide derrière ses paupières. Elle sentait ses lèvres s’abaisser en une moue attristée, mais elle se fichait bien qu’on la voie ainsi. Le visage lourd, les joues vieilles. Elle termina de mâcher et déglutit. Rien, en elle, qu’un désir immense. Une maison et un mari, la fin de ses inquiétudes financières, la fin de ses inquiétudes pour sa mère. Elle était prête à faire une croix sur le temps, rien que pour atteindre l’autre côté. Ne pas avoir à vivre ces semaines et ces mois, si elle pouvait seulement appuyer sur avance-rapide et accéder directement à une vie meilleure.
Ma chérie, dit la serveuse, et Rhoda ouvrit les yeux. Y a qu’un dessert qui pourra arranger tout ça.
Rhoda sourit. Un sundae, avec toutes les garnitures.
Ça marche.
Rhoda se sentait déjà repue, mais elle termina les dernières bouchées de sa tourte et fit place nette pour le sundae. Un déjeuner cher, et elle avait terminé la pâte avant le poulet, mais qu’importe.
La serveuse avait raison. Mais quant à Jim, Rhoda ne comprenait pas où pouvait bien se trouver sa garniture. Une belle pâte dorée à l’extérieur. Un dentiste, de l’argent et du respect. Quand elle avait annoncé aux gens qu’ils étaient ensemble, ils avaient tous été impressionnés. Sa maison collait à son rêve, elle aussi. Une vie enviable.
Et il pouvait être drôle. Il inventait des chansonnettes, même, des chansons sur elle, bien qu’il ne l’ait pas fait depuis un certain temps. Il ne regardait pas le sport, ni la télé, c’était une bonne chose. Il n’avait aucun ami répugnant, aucun ami en réalité, alors c’était peut-être plus un point négatif que positif. Il ne chassait pas, ne péchait pas, il lui épargnait donc tout cela. Il ne retapait pas une voiture ridicule dans le garage. Il ne rapportait pas de porno en douce, n’était pas accro aux jeux vidéo. Mais pour quoi vivait-il, alors ? À quoi s’intéressait-il ? Elle croyait qu’il s’intéressait à elle, à leur avenir ensemble, une famille. Il parlait d’enfants, mais c’était peut-être elle qui en parlait après tout. Elle n’avait aucune idée de ce qu’il voulait, et si elle ne le savait pas, peut-être qu’elle ne savait pas du tout qui il était.
Cette pensée l’interpella un moment. Elle regarda la moquette sale du restaurant et se demanda ce qu’elle aimait chez lui. N’était-ce qu’une idée ? L’amour qu’elle éprouvait avait-il le moindre lien avec lui ?
La moquette bon marché était décorée de fleurs de lys, royauté moqueuse. Les parois de séparation entre les banquettes étaient agrémentées d’une bande de plastique marron clair à l’endroit où elles touchaient la moquette, les clous étaient visibles. Elle détestait les choses bon marché, détestait se sentir déprimée, glacée, solitaire. Mais c’était exactement ce qu’elle était. Rien qu’une femme qui détestait ces sentiments et qui les fuyait. Elle était dépourvue de garniture, elle aussi.
Voilà pour vous, dit la serveuse, et Rhoda ne parvint pas à répondre. Elle avait la sensation que plus rien n’importait. Elle observa son sundae, une demi-banane de chaque côté, bien qu’elle n’eût pas commandé de banana split, et les trois parfums de glace qu’on servait depuis cinquante ans ou plus, agrémentés de quatre nappages surmontés de trois cerises. La recette du bonheur, à peine différente du mari-maison-enfants, les trois sphères. Et c’était censé vous combler ou vous rendre malade à force d’essayer.
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