Désolations
Chapitre 35
L E TÉLÉPHONE SATELLITE FUT LIVRÉ PAR UPS dans l’après-midi. Une boîte en plastique jaune rembourrée, étanche, le téléphone logé à l’intérieur, protégé par de la mousse. Des cordons d’alimentation pour courant alternatif et continu, un sachet d’adaptateurs pour toutes les prises du monde. Le genre d’objet que seul Jim pouvait se payer. Une journée calme au travail, alors Rhoda s’installa à son bureau et lut les instructions, brancha le téléphone pour le charger. Elle avait déjà acheté deux batteries de voiturette de golf pour que sa mère puisse recharger l’appareil grâce au cordon de courant continu.
À 17 heures, elle remballa tout et rentra chez elle. Un kit complet de préparation au mariage envoyé par un hôtel de Kauai était arrivé au courrier le jour même, elle avait hâte de l’ouvrir. Elle et Jim s’assiéraient sur le canapé et éplucheraient tout.
Mais à son arrivée, Jim s’était déjà mis à sa musculation et courait sur le tapis.
Coucou, dit-il entre deux halètements. Il parlait différemment, à présent, avec une voix haut perchée. Coucou et Carrément, ouais. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Il avait une nouvelle secrétaire qui parlait ainsi, alors cela déteignait peut-être sur lui.
Rhoda posa la boîte du téléphone sur le bar avec le kit de mariage. Autant commencer à préparer le dîner. Ses séances de musculation devenaient de plus en plus longues. Il y passait au moins une heure et demie désormais, chaque jour, puis il fallait qu’il prenne une douche. Dîner et couché tôt. Ils étaient dans la même pièce, mais il n’aimait pas parler pendant l’effort et il écoutait son iPod, de toute façon.
Rhoda ouvrit le frigo et se demanda quelle part de Jim elle s’apprêtait à épouser, exactement. Quel pourcentage. Dix pour cent de son attention, un plus grand pourcentage de son affection, quatre-vingt-dix pour cent de ses besoins quotidiens, de ses courses, un certain pourcentage de son corps, un petit pourcentage de son histoire. Elle se demanda pour quoi elle s’apprêtait à signer. La moitié de son argent. Elle n’aimait pas y penser ainsi. Ils étaient censés unir leurs vies. Ils étaient censés s’asseoir ensemble dans le canapé en cet instant pour regarder le coucher du soleil et les prospectus de l’hôtel.
Saumon, flétan, caribou, poulet. Rien ne la tentait. Elle n’avait pas envie de cuisiner. Elle ferma le frigo et s’approcha de Jim. Elle attendit qu’il retire ses écouteurs. Il avait une sale tête, flasque et en sueur. Je vais commander une pizza, dit-elle. J’ai pas envie de faire la cuisine.
Il haletait avec force. Une pizza, je sais pas trop… dit-il. Tout ce fromage. C’est pas bon pour mon bourrelin.
Il s’était mis à surnommer son ventre le bourrelin et il s’était mis au régime. Ni alcool, ni dessert, ni produits laitiers.
J’ai envie d’une pizza, dit-elle.
Qu’est-ce que tu dirais d’une grosse salade ? Tu peux pas nous préparer une grosse salade, ma chérie ?
Arrête de m’appeler ta chérie. Qu’est-ce qui t’est arrivé, putain ? Qui es-tu ?
Rhoda. Qu’est-ce qui ne va pas ? Il faut peut-être que tu fasses plus d’exercice, toi aussi. Tous les jours. Tu te sentiras mieux.
Rhoda baissa les yeux vers son propre ventre. Elle était encore mince. Elle faisait du footing trois fois par semaine et c’était suffisant. Son footing ne comptait donc pas comme de l’exercice ? Je vais très bien, dit-elle. J’ai pas besoin d’en faire davantage.
Je ne dis pas ça par rapport à ton poids. Je dis juste que tu pourrais te sentir mieux.
Cette conversation est idiote, dit Rhoda. Ça suffit. Je veux parler d’autre chose. Le téléphone satellite est arrivé et il faut que je l’apporte à ma mère. Et le kit de préparation du mariage est arrivé aussi, alors il faut qu’on le regarde ce soir.
Ce soir ? Je sais pas trop, ma chérie. Peut-être ce week-end, quand on aura plus de temps.
Rhoda se sentit soudain si furieuse qu’elle ne sut quoi répondre. Elle ne voulait rien dire de mal. C’était censé être un moment heureux, la préparation de leur mariage et de leur lune de miel. Elle se contenta d’acquiescer et de s’éloigner, retour au frigo. Ils avaient de la laitue et des tomates, un avocat pas assez mûr, du saumon fumé, bien sûr, qu’elle pouvait ajouter au passage. Des pignons de pin. Assez pour une salade. Un reste de concombre. Très bien, ils mangeraient une salade. Pas besoin de la faire sur-le-champ. Il lui faudrait au moins une heure et demie pour finir de se préparer.
Rhoda alla jusqu’à la chambre, elle fit couler un bain et se déshabilla. S’allongea nue sur le lit et attendit que la baignoire se remplisse. Avait un peu froid mais s’en fichait. Regardait le plafond. Rien ne fonctionnait comme elle l’avait prévu, et elle ne parvenait même pas à y réfléchir, de toute façon, parce qu’elle pensait sans cesse à sa mère. Sa mère lui déclarant qu’elle voulait faire bien pire que de jeter un bol contre une fenêtre. Elle pensait ce qu’elle disait. Rhoda le savait. Détruire, voilà ce qu’elle voulait. Comment en était-elle arrivée là ?
Rhoda soupira et alla s’asseoir dans l’eau, bien que la baignoire ne fut pas encore pleine. Ajouta du bain moussant. Comme un des chiens au cabinet, à attendre qu’on le frotte. Elle enlaça ses genoux et y posa la tête. Essaya de se concentrer sur sa respiration, d’arrêter de réfléchir, l’eau chaude qui montait peu à peu.
Quand le bain fut prêt, elle tourna le robinet et s’allongea, ferma les yeux. Respira le parfum de poire et de vanille, le bain moussant, trop fort. Son corps long, mince et léger dans l’eau. Elle imagina un mariage sous-marin, pour s’amuser. Tous les convives arborant un équipement de plongée et des ceintures de plomb pour les lester au fond de l’océan. Le sable beige avançant en vaguelettes, une arche de mariage blanche ancrée au sol. Une barrière de corail en arrière-fond tandis qu’elle tiendrait les mains de Jim, regardant son visage coincé dans un masque, un détenteur dans la bouche, ses lèvres rose pâle. Les invités dispersés sur le sable pour les regarder, les robes des femmes créant de grands ballons colorés dans le courant, le récif corallien, les poissons nageant à proximité. Un poisson-perroquet jaune et turquoise passant entre les jambes de Rhoda.
Rhoda sourit. Si seulement un rêve à peine formé pouvait devenir réalité. Sans préparation. Elle opterait pour telle cérémonie et, comme par magie, elle l’obtiendrait. Elle n’aimait pas attendre.
Rhoda somnola, puis se réveilla en sursaut, incertaine de savoir où elle se trouvait. La douche qui coulait, Jim avait terminé sa séance de musculation. L’eau du bain à présent refroidie. Elle se leva et se sécha, s’habilla, alla jusqu’à la cuisine. Se sentit ramollie en préparant la salade, la nourriture ne suscitant aucun intérêt à ses yeux. Plus d’une semaine qu’ils n’avaient pas fait l’amour, une très longue période pour eux. Elle se demanda ce qui clochait.
Jim sortit à l’instant où elle posait le saladier et les assiettes sur la table.
Sensass, dit-il. Encore une de ses nouvelles expressions guillerettes.
Panacotta, dit-elle.
Hein ?
Je trouve juste que panacotta sonne bien avec sensass.
Hmm, fit Jim. Il se servit un peu de salade. Leva les couverts trop haut. Fit un arc de cercle à chacun de ses mouvements. Comme s’il jouait un rôle.
Je suis inquiète pour ma mère, dit-elle.
Ouais.
Il faut que je lui apporte ce téléphone tout de suite. Il faut que je puisse lui parler.
Jim mâcha une grande bouchée de laitue. Les yeux rivés dehors vers la terrasse illuminée, pas vers Rhoda. Il termina sa bouchée et engloutit un demi-verre d’eau. J’ai soif, dit-il. Après la muscu.
Je m’inquiète vraiment pour elle.
Jim empala une autre feuille de salade, mais il fit une pause pour lui jeter un coup d’œil. La prochaine fois qu’ils rentrent, dit-il. Tu pourras l’apporter chez eux.
Non. Il faut que je lui parle maintenant.
Jim enfourna la salade dans sa bouche. Scruta son assiette en mâchant. Puis avala le reste de son eau. Je peux avoir encore à boire ? demanda-t-il.
Rhoda attrapa son verre et alla le remplir au frigo. Revint à la table et prit garde de ne pas reposer le verre trop violemment.
Écoute, dit-il. Je sais que tu es inquiète et que tu tiens à eux. Mais je suis sûr qu’ils vont bien. Et c’est peut-être une bonne chose que tu sois un peu séparée de ta mère. Tu apprendras peut-être à moins compter sur elle.
C’est pas normal, dit Rhoda. Il y a quelque chose qui cloche chez elle. J’ai peur.
Il ne va rien leur arriver sur cette île. Jim joua avec la salade dans son assiette, il retourna une feuille et la retourna encore. Bon sang, dit-il. C’est pas assez nourrissant. Les pancakes et les pêches en conserve me manquent. Mais les pancakes, c’est pas bon pour le bourrelin.
Je pense qu’elle risque de le tuer.
Quoi ?
Rhoda se leva et alla dans la chambre. Elle s’allongea sur le lit, face contre l’oreiller, les yeux fermés, elle sentait son pouls battre à toute allure. Elle avait peur que sa mère tue son père ou le blesse d’une façon ou d’une autre. Ou qu’elle se tue. Rhoda ne voulait pas imaginer cela. Elle voulait stopper le cours de ses pensées.
Un long moment, bien trop long, avant que Jim n’entre dans la chambre. Il s’assit à ses côtés, posa une main sur ses reins. Tout ira bien pour eux, dit-il.
Non, ça n’ira pas, dit-elle, et elle savait qu’elle avait raison. Elle ne savait pas comment, mais elle le savait et elle ne pouvait l’expliquer à Jim. Il ne la croirait jamais. Elle se redressa et s’essuya les yeux. Jim ne l’étreignit pas. Il lui était totalement inutile. D’aucune assistance. Pourquoi était-elle avec lui ? Pour la première fois, elle envisagea de ne pas l’épouser. Peut-être serait-elle tout aussi bien sans lui. Ce n’était que des fiançailles. Il faut que j’appelle Mark, dit-elle. Il faut que j’aille sur l’île demain.
Rhoda, dit Jim.
Tu peux te taire ? Elle avait porté les mains à son visage, les yeux fermés. Elle attendit et il s’éloigna enfin. Elle se rapprocha du téléphone et composa le numéro de Mark.
Karen répondit, mais Rhoda n’avait pas envie de papoter. Elle attendit Mark.
Un appel des hautes sphères, dit-il. Comment ça va, au royaume ?
Rhoda savait qu’il lui fallait rester prudente. Mark, dit-elle. Je sais que ça va te sembler déraisonnable, et je sais que je t’en demande beaucoup, mais je t’en supplie. C’est très important.
Ouh là, dit Mark. J’ai hâte d’entendre ça. Tu as décidé de vivre sous une tente, comme les vieux, et tu veux que j’emménage dans la maison de Jim ?
J’ai acheté un téléphone satellite pour Maman et il faut que je le lui apporte demain.
C’est cool. Tu peux m’en acheter un, à moi aussi ? J’en ai besoin sur le bateau depuis, genre, je sais pas, cinq ans. Putain, mais comment tu as pu te payer un téléphone satellite ? C’est une question rhétorique. Je connais la réponse, évidemment. Jim, notre petit saint.
Je t’en prie.
Je sais pas, dit Mark. Je sais que Maman est tarée et que tu t’inquiètes, mais ils vont rentrer bientôt pour chercher des provisions, et il fait froid maintenant. Le rivage commence à geler. Ça va être galère, de mettre un bateau à l’eau.
La glace est encore fine, non ? On peut la fendre ?
Ouais, mais ils vont sûrement rentrer d’ici quelques jours.
S’il te plaît, dit Rhoda.
Il y eut une longue pause. Rhoda craignait d’ajouter autre chose.
D’accord, finit-il par dire. Va pas raconter que je fais jamais rien pour toi. Mais demain, c’est impossible. On partira dimanche.
Merci, dit-elle. Merci. Mais on ne peut vraiment pas y aller demain ? Je suis très inquiète. Il faut vraiment que je lui parle.
Désolé. La famille de Karen. Il y a une réunion demain.
OK, dit-elle. OK. Merci. Rhoda savait qu’elle ne pourrait pas pousser davantage. Elle devrait se contenter d’attendre. Mais elle ne savait pas comment elle tiendrait deux journées entières. Sa mère l’étreignant devant levier de la cuisine, lui disant qu’elle était seule. Disant à Rhoda qu’elle finirait seule, elle aussi. Mais ce qui l’effrayait vraiment, c’était le calme dont avait fait preuve sa mère. Vous ne restez pas calme après avoir dit de telles choses sans qu’il y ait un truc qui cloche chez vous.
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