Désolations
Chapitre 5
L E LENDEMAIN DE LA TEMPÊTE, Irene fut malade et malheureuse, mais le matin suivant, elle se réveilla en proie à une sensation bien pire, une migraine terrible naissant dans son orbite pour s’élever en spirale jusque dans son front. Si elle fermait les yeux, elle apercevait des nervures rouges de douleur. Un nouveau motif à chaque clignement ou pulsation, un ciel sombre et infini. Qui émergeait de derrière son sourcil droit, alors elle appuyait tout autour de l’œil, et la pression de son pouce vers le côté intérieur de son orbite lui apportait un bref soulagement.
Elle n’arrivait pas à respirer par le nez. Elle avait la gorge sèche d’avoir peut-être gardé la bouche ouverte toute la nuit. Elle déglutit et ressentit une vive douleur.
Gary, parvint-elle à croasser, sans réponse. Elle se recroquevilla sur le flanc, ne voulant pas quitter la chaleur de la couette et de la couverture, mais elle sentait maintenant ses sinus se vider à l’arrière de sa gorge, l’impression de se noyer. Elle se redressa, attrapa un mouchoir, souffla dedans mais tout était bloqué, dur comme du roc. Se moucher lui bouchait davantage les oreilles. Sans rien soulager.
Gary, appela-t-elle encore, un peu plus désespérée cette fois, mais toujours sans réponse. Elle regarda le réveil et vit qu’elle avait dormi tard, 9 heures passées. Elle se rallongea et gémit. La douleur dans sa tête comme elle ne l’avait jamais ressentie, si intense, si insistante.
Elle se leva et alla jusqu’à la salle de bains. Elle avait besoin de faire pipi et de prendre un antalgique. Elle avala deux Advil, puis deux autres avant de retourner au lit. Marcher lui était douloureux. Elle ressentait l’impact de chacun de ses pas dans son crâne. L’arrière de son œil, une zone dont elle avait négligé l’existence jusque-là.
Elle se glissa sous les couvertures, se mouvant avec prudence, et essaya de se moucher une fois encore. Puis elle tenta de s’endormir. Elle ne voulait pas rester éveillée si c’était pour sentir tout cela.
Gary était au bateau et réparait la bosse sur la rampe de chargement. La pluie s’était enfin calmée pour de bon, et il en profitait, bien qu’il se sente au plus mal, une sorte de grippe ou de fièvre, l’estomac retourné. Il avait passé la majeure partie de la veille au lit. Irene avait été dans un état bien pire.
À l’aide de plusieurs grosses pinces et d’un maillet en caoutchouc, il progressait bien, frappant fort des deux mains, le maillet rebondissant mais redressant aussi peu à peu la plaque métallique.
Ils auraient au moins pu construire une proue un peu plus solide. C’était une rampe de chargement, après tout. Elle aurait dû être assez solide pour tenir le coup, le bateau était assez grand pour transporter une petite voiture. Mais quel que fut celui qui l’avait conçue, il ne l’avait pas suffisamment renforcée au milieu. Gary était lui-même soudeur aluminium et constructeur de bateaux. Il avait voulu construire sa propre embarcation avec rampe, mais Irene l’en avait empêché. Trop de problèmes dans son estimation des coûts lors de ses précédents projets. Un manque de foi. Alors ils avaient gaspillé beaucoup d’argent en achetant celui-là.
Pendant la tempête, deux jours plus tôt, aucun autre bateau n’était sorti, mais aujourd’hui le trafic était constant sur l’embarcadère à côté de lui, cinq à dix petits bateaux étaient déjà partis. Les pêcheurs le regardaient et plusieurs vinrent inspecter son travail.
C’est une sacrée bosse que vous avez là, dit un homme. Il portait des cuissardes maintenues à ses épaules par des bretelles, le meilleur moyen de se noyer.
Si vous tombez à l’eau avec ça, lui dit Gary, les cuissardes deviennent d’énormes seaux.
L’homme baissa les yeux vers l’avant de ses cuissardes. Vous avez sans doute raison.
Ouais, dit Gary avant de retourner à son maillet. L’homme s’éloigna, tant mieux.
C’était peut-être qu’il s’était senti mal pendant deux jours, l’estomac retourné, mais Gary se montrait aussi critique à l’égard de lui-même. Il réfléchissait au fait qu’il n’avait pas d’ami intime en Alaska, même après toutes ces années. Personne pour lui proposer de l’aide dans la construction de la cabane. Quelques amis, certes, mais aucun qu’il pouvait appeler à l’improviste, pas de véritable amitié. Il se demandait pourquoi. Il avait toujours eu de bons amis, avant, en Californie, il en avait encore quelques-uns, bien qu’il ne les vît qu’une fois tous les deux ou trois ans. Irene n’avait pas arrangé les choses, elle n’était pas très sociable – timide, à sa manière, et plutôt casanière –, mais il ne comprenait toujours pas pourquoi il n’avait pas de bons amis en Alaska.
La rampe ne serait pas plus droite. Il desserra les pinces et remarqua qu’il restait du jeu au niveau des attaches. L’eau s’infiltrerait encore. Mais cela irait bien.
Gary ramassa ses outils et regarda le lac. Des vaguelettes, du vent, mais rien de comparable aux journées précédentes. Pas de pluie. Il irait chercher Irene et ils transporteraient un deuxième chargement. Il était presque 11 heures, un départ tardif, mais ils pourraient travailler un peu.
À la maison, Irene était encore au lit.
Il fait meilleur, dehors, dit-il. On pourrait emporter un deuxième chargement.
Éteins la lumière, dit-elle avant de se retourner et de lui montrer son dos.
Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ?
J’ai une migraine atroce. Je n’ai jamais rien ressenti de pire.
Irene, dit-il. Reney-Reine. Il éteignit la lumière et s’assit sur le lit, passa un bras autour d’elle. Il faisait sombre dans la chambre, les lourds rideaux tirés, la seule source de lumière s’insinuant par la porte. Ses yeux n’étaient pas encore habitués à l’obscurité, il ne la voyait pas bien. Tu veux de l’aspirine ou un Advil ?
J’ai déjà essayé. Ça ne marche pas. Ça ne fait rien du tout. Elle parlait d’une voix épuisée.
Je suis désolé, Irene. Je devrais peut-être t’amener chez le docteur.
Laisse-moi dormir.
Alors il l’embrassa sur le front, qui n’avait pas l’air brûlant, et sortit en fermant la porte derrière lui. Il la rouvrit. Tu veux déjeuner ?
Non. Je veux juste dormir.
D’accord. Il referma la porte.
Gary entra dans la petite cuisine trop encombrée, il sortit du saumon fumé du frigo, des câpres, des cornichons et des biscottes, puis il s’installa à leur table en bois foncé. Comme dans une habitation viking. La table sombre et les bancs devant l’âtre. Une grande cheminée en pierre, quelque chose qu’il avait toujours désiré. Mais l’endroit était trop petit, trop étroit, le plafond trop bas. Tout semblait bon marché, irréel. De la moquette au sol, pas de parquet. Il avait toujours détesté la moquette. Irene en voulait, disait que c’était plus chaud. Lui voulait du parquet, ou même de la pierre nue. Des plaques d’ardoise. Il ne savait pas encore de quoi serait fait le sol de la cabane. Juste de la terre, peut-être. De la terre ou du bois.
Au déjeuner, ils avaient l’habitude de jouer ensemble à une espèce de belote, alors Gary ne savait pas comment s’occuper. Il se pencha vers la bibliothèque et attrapa son exemplaire de Beowulf, le posa sur la table mais ne l’ouvrit pas.
Hwaet. We Gar-Dena, récita-t-il en se souvenant de l’incipit. Un tour de chien savant. Il connaissait encore par cœur l’incipit de Beowulf et le “Seafarer” en vieil anglais, les Contes de Canterbury de Chaucer en moyen anglais, l’Énéide en latin, mais il n’était plus capable de lire les textes dans leur langue originale. Il pouvait en traduire quelques lignes en se débattant avec un dictionnaire et ses notes prises trente ans plus tôt, mais il ne pouvait pas simplement les lire. Il avait tout perdu, et s’il essayait bien de retrouver ces bases d’une année sur l’autre, ses tentatives ne duraient jamais plus d’une semaine ou deux, puis quelque chose survenait toujours, quelque chose d’autre qui méritait son attention.
Le saumon était si bon qu’il ferma les yeux. Un white king, d’une chair plus riche, un peu plus grasse, rare, mais il en avait péché un l’été dernier, l’avait fumé et il en restait encore deux sachets emballés sous vide. Il faudrait qu’il ressorte pêcher avant la fin de la saison et installe un fumoir à la cabane.
Gary regardait le lac à travers les arbres par la fenêtre en mangeant son saumon, il savait qu’il aurait dû se sentir chanceux, mais il n’éprouvait rien d’autre qu’une légère terreur au fond de lui à l’idée de ne pas savoir comment passer la journée, comment meubler les heures. Il avait ressenti cela toute sa vie adulte, surtout le soir, surtout quand il était célibataire. Après le coucher du soleil, le laps de temps avant le sommeil ressemblait à une impossible étendue menaçante, un vide infranchissable. Il n’en avait jamais parlé à personne, pas même à Irene. Cela risquait de le faire passer pour déficient, d’une manière ou d’une autre. Il doutait que quelqu’un le comprenne vraiment.
Bon, dit Gary en se levant. Il fallait qu’il continue à s’activer. Irene ne l’aiderait pas de la journée, mais il fallait qu’il s’occupe. Il serait obligé de demander de l’aide à Mark ou à Rhoda. Il lava son assiette et sa fourchette, sortit et remonta le sentier jusqu’à la maison de Mark.
Désormais bien fréquenté, le chemin serpentait entre des bosquets d’aulnes jusque dans un bois d’épicéas. Voilà des années qu’il aurait dû venir avec une machette pour tailler une route plus directe. Mais quelque chose lui plaisait dans la disposition des virages et des détours, dans les arbustes qu’il avait vus grandir et devenir arbres, dans l’aspect changeant des saisons, vert en cet instant, luxuriant, foisonnant, le chemin devant lui dissimulé à sa vue.
Hé, les ours, cria-t-il par précaution. Hé les ours, hé les ours, tandis qu’il émergeait d’un virage. Des moustiques lui bourdonnaient aux oreilles, visaient son cou. La forêt humide et pourrissante, l’odeur du bois. Le vent dans les cimes, un son rassurant, s’élevait parfois, semblait toujours lointain même lorsqu’il était proche.
L’orage avait fait chuter de nouveaux arbres. Gary écartait les branches sur son chemin et les jetait de côté. Des brindilles se brisaient sous ses semelles.
Il était curieux de voir la rivière, et lorsqu’il l’atteignit enfin, l’eau était montée au niveau de la berge sans avoir perdu sa couleur. Les planches qu’il avait installées pour faire office de pont étaient encore au-dessus du niveau de l’eau, leurs bords couverts d’une mousse d’un vert éclatant. Il resta là un moment, tandis que l’eau se précipitait vers lui. Des fougères partout, des larges feuilles plates de bois piquant s’élevant à l’horizontale.
Il avançait, grimpait la côte à travers les épicéas et les peupliers de la propriété de Mark, et il apercevait déjà sa maison en contrebas, à travers les arbres, en bordure du lac. Un grand jardin sur le flanc de la bâtisse et des plants de marijuana au milieu des mauvaises herbes plus loin, dans des pots en plastique. Presque tout le monde était au courant, en ville. Mark avait acheté la maison et le terrain deux ans plus tôt pour dix-huit mille dollars, la somme totale en liquide tirée en avance sur plusieurs cartes de crédit. Le premier hiver, il avait tout juste réussi à régler les remboursements minimaux, et il avait attendu l’été où, comme le reste des habitants d’Alaska, il pourrait gagner l’intégralité de son revenu annuel. Et il avait eu de la chance. Le prix du saumon était inhabituellement haut, la pêche bonne et il avait gagné près de trente-cinq mille dollars en moins de deux mois – un nouveau record personnel – après avoir obtenu de l’armatrice d’un chalutier qui l’avait embauché une quote-part de trente pour cent, du jamais vu dans la région. La propriétaire avait reçu le bateau en dédommagement après son divorce et possédait très peu d’expérience ; elle avait eu besoin d’un bon pêcheur et était disposée à y mettre le prix. Tout le monde connaissait Mark, il péchait à Kenai depuis l’âge de treize ans, avec seulement une interruption de quatre années lorsqu’il était parti à Brown.
Après avoir remboursé ses crédits, Mark fit un mobile avec les cartes qu’il baptisa Crédit Flottant et qu’il accrocha au plafonnier de sa cuisine, au-dessus de la table. La maison n’était pas terminée, il manquait encore la plupart des cloisons sèches et de l’isolation, elle était froide en hiver et n’avait toujours ni toilettes ni eau courante. Le plateau de son pick-up était désormais rempli en permanence de gros bidons en plastique dans lesquels il transportait l’eau. Le jardin était aussi jonché d’autres véhicules. Une camionnette Dodge rouillée, une coccinelle Volkswagen inutilisable et un minibus Volkswagen multicolore qui roulait par intermittence.
Gary n’approuvait pas vraiment le style de vie de Mark, mais il savait que son approbation importait peu. Il savait aussi que Mark n’était pas chez lui. Ni sa compagne, Karen. Mark devait être à la pêche, sans aucun doute, et Karen au Coffee Bus. Gary s’y était attendu, mais il aimait marcher jusque-là et il pourrait en profiter pour utiliser leur téléphone et appeler Rhoda. Il ouvrit la porte, qui n’était jamais verrouillée, et alla jusqu’au téléphone dans la cuisine. Une assiette de cookies au chocolat reposait sur le plan de travail, alors il se servit.
Je travaille aujourd’hui, Papa, lui répondit Rhoda. Elle était au cabinet du Dr Turin et l’aidait à recoudre un labrador noir. Je ne peux pas te parler sur mon portable.
Désolé, chérie. J’ai perdu la notion des jours. Viens donc nous voir quand tu en auras l’occasion. Ta mère est malade.
Qu’est-ce qu’elle a ? Rhoda semblait inquiète.
Elle a mal à la tête. Un mauvais rhume.
Je vais demander à quelqu’un de passer, dit Rhoda, et j’apporterai des médicaments. C’est terrible qu’elle se sente aussi mal.
Ce n’est pas la peine de te déplacer. Je pense qu’elle a juste besoin de dormir.
Je viens quand même, Papa, pour le dîner ce soir, tu as oublié ?
Ah ouais. Pardon.
Gary se retrouvait donc seul pour l’instant, et il lui restait peu de temps avant le dîner pour tout faire. Il reprit le chemin en sens inverse, recula son pick-up jusqu’au tas de bois et se mit à charger. Ce n’était pas évident tout seul, mais ce n’était pas non plus trop compliqué. Traîner un rondin jusqu’au pare-chocs, en soulever une extrémité, attraper l’autre et avancer pour la pousser.
Il transporta les rondins jusqu’au bateau qu’il prit soin, cette fois, d’éloigner davantage du rivage. Tout se déroula bien plus sereinement. Irene avait vécu le pire. Il n’y avait presque pas de vent ce jour-là, les vagues étaient minuscules, et décharger sur l’île ne poserait pas non plus de problème.
Gary se rendit compte qu’il aurait pu attendre. Plutôt que de sortir dans la tempête et de tomber malades tous les deux, ils auraient pu patienter comme l’avait voulu Irene. Ç’aurait été mieux. Mais pour une raison ou pour une autre, cela n’avait pas été possible.
Irene se réveilla désorientée. Elle releva la tête pour lire l’heure, 14 heures passées, et ce mouvement rétablit une pression intense dans son front, la douleur comme une pulsation.
Gary, appela-t-elle, la gorge à vif. Elle avait faim, et soif aussi, elle voulait que Gary l’aide, qu’il prenne soin d’elle. Ce n’était pas le moment de se retrouver seule. La douleur derrière son œil était si intense qu’il lui fallait y échapper, elle sentait la panique la gagner.
Gary, cria-t-elle encore, sans réponse. Pas le moindre bruit dans la maison. Il l’avait laissée là, était sorti au bateau, sans aucun doute, avait décidé de s’en tenir au projet, au plan.
Gary, hurla-t-elle, furieuse. Va te faire foutre.
Elle appuya sur ses deux yeux, sur les orbites, appuya sur son front, sur sa nuque. Une douleur vivante perforait l’intérieur de son crâne.
Elle repoussa doucement les couvertures, ne voulant pas bouger trop vite, s’assit au bord du lit, prise d’un vertige. Elle attendit d’être certaine de ne pas tomber, puis elle longea le lit à pas prudents, le couloir jusqu’à la salle de bains, empoigna la boîte ouverte d’Advil, avala quatre comprimés puis quatre aspirines et un peu de NyQuil. Elle voulait être assommée. Voulait ne plus rien sentir. Peu lui importaient les effets secondaires à moyen terme. Seul l’instant présent comptait.
Elle retourna au lit, se roula en position fœtale sous les couvertures et gémit. Comme un chien, dit-elle à voix haute.
Les médicaments commencèrent à faire effet, et s’ils ne calmaient pas la douleur, ils l’abrutissaient et elle réussit enfin à s’endormir.
Irene se réveilla une fois encore après des cauchemars de panique et de pression. Elle appela Gary à nouveau, en vain. Le réveil affichait presque 17 h 30.
Elle se leva et marcha lentement vers la cuisine. Elle ne pouvait respirer que par la bouche et déglutir lui était douloureux. Mais elle mourait de faim.
Elle opta pour du yaourt. C’était rapide et ça ne lui ferait pas mal à la gorge. Elle avala avec prudence, s’efforça d’en manger un bol entier, un goût doux et rafraîchissant de vanille, puis elle entendit arriver le tas de ferraille de Rhoda. Dieu merci, dit-elle. Elle avait hâte qu’on s’occupe d’elle.
Rhoda entra en trombe, encore vêtue de la blouse bleu clair qu’elle portait chez le Dr Turin. Oh, Maman, dit-elle. Tu as une mine affreuse. Elle s’installa à califourchon sur le banc et s’approcha d’Irene, posa ses lèvres sur le front de sa mère. Tu n’as pas de fièvre.
Non. J’ai mal derrière les yeux, surtout derrière l’œil droit.
Je ne sais pas ce que ça peut être, dit Rhoda.
Ton père m’a laissée seule toute la journée.
Quoi ?
Il est venu me voir une fois et il a disparu.
Mais il sait que tu es malade.
Il le sait, oui.
Est-ce qu’il a essayé de t’aider ? Il t’a demandé si tu avais besoin de quelque chose ?
Irene réfléchit un instant. Je crois que oui. Il m’a demandé s’il pouvait m’emmener chez le docteur et si j’avais envie de déjeuner.
Alors, il a essayé, Maman.
C’était il y a près de six heures. Plus de six heures.
Bon, eh bien je suis là, moi, et Frank Bishop arrivera bientôt. D’ici quelques minutes. Je t’ai apporté des analgésiques, aussi, au cas où il n’aurait rien avec lui.
Je vais les prendre tout de suite, dit Irene.
Désolée, Maman. Il faut qu’on attende.
Irene soupira. Dans la santé comme dans la maladie, dit-elle. Nos vœux de mariage, dans la santé comme dans la maladie. Et dès qu’il m’arrive quelque chose, ton père s’enfuit.
Il t’aime, Maman. Tu ne te sens pas bien, alors tu n’es pas juste envers lui.
Il est comme ça. Il ne peut prendre soin de personne d’autre que de lui-même.
Pourquoi ne pas retourner t’allonger, Maman ?
Elles revinrent à la chambre et Rhoda mettait Irene au lit lorsqu’une voiture s’approcha dans l’allée.
Ça doit être Bishop, dit Rhoda.
Irene attendit au lit, absorbée par la douleur, voulant seulement qu’elle disparaisse.
Frank Bishop entra et lui adressa un salut joyeux. Comment ça va, Irene ? Qu’est-ce que vous nous avez encore fait ?
Tu n’as que trente ans, Frank. Ne sois pas condescendant avec moi.
Très bien, dit-il en levant les yeux au plafond devant Rhoda.
Arrête ça, dit Irene.
Il ne prononça plus un mot. Il fouilla dans sa sacoche, s’installa sur la chaise que Rhoda avait posée près du lit et sortit un thermomètre qu’il glissa dans la bouche d’Irene. Puis il lui prit son pouls.
En silence, ils attendirent tous trois le résultat du thermomètre pendant une minute, et Bishop le ressortit. Pas de fièvre, dit-il.
Ouaip, dit Rhoda. Elle n’est pas chaude.
Alors, quels sont vos symptômes, Irene ? demanda-t-il.
Une douleur terrible derrière l’œil droit, en spirale. J’ai mal à la tête et dans la nuque, mais la douleur derrière mon œil est insupportable. L’aspirine et l’Advil n’y font rien. Il me faut quelque chose de plus fort. Et j’ai la gorge sèche, le nez complètement bouché. Je me sens horriblement mal.
D’accord, dit-il. On dirait bien une infection des sinus.
Ouais, dit Rhoda.
Il faut que vous fassiez une radio. Je veux savoir si c’est vraiment méchant.
Tu peux déjà me donner des antalgiques ?
Demain, dit-il.
Ça ne m’aide pas beaucoup.
Désolé, Irene, je ne peux rien faire de plus. Il faut que je sache ce que je soigne. Il se leva, lui tapota l’épaule et sortit.
Rhoda l’accompagna jusqu’à sa voiture, une Lexus au châssis boueux. Désolée, lui dit-elle. Elle ne se sent pas bien.
Ouais, dit-il. Ramène-la-moi demain matin. Puis il monta dans sa voiture et s’éloigna. Rhoda et lui avaient été au lycée ensemble, à la primaire, même. Et maintenant il était riche et jouait à Dieu pendant qu’elle recousait des chiens et prélevait des échantillons de crottes.
Quand Rhoda revint au chevet de sa mère, Irene voulait des antalgiques.
D’accord, Maman, dit-elle. J’ai du Vicodin. Rien qu’un comprimé toutes les quatre heures. Pas plus, sinon tu risques d’avoir des problèmes. Et ça risque de te rendre nauséeuse. Ça peut aussi avoir d’autres effets secondaires.
Il faut juste que ça s’arrête, dit Irene. Je me fiche que ma peau tombe ou qu’un troisième téton me pousse sur la poitrine. Je veux juste dormir et ne plus rien sentir.
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