Désolations

David Vann · Chapitre 25 sur 40

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Désolations

Chapitre 25

L E PLAN DE TRAVAIL était une sorte d'auge en aluminium glacial, une mare de sang et d’eau de mer. Les mains de Carl endolories par le froid, ses doigts engourdis. Le saumon lui arrivait éviscéré et décapité, mais il devait saisir de fines membranes transparentes avec ses gants triple épaisseur, puis les arracher et les jeter au sol. Quatre ou cinq tentatives pour chaque membrane avant de la trouver, et parfois elle n’y était pas.

 

Le tchak-tchak de la machine à décapiter, un rythme régulier, à quelques secondes d’intervalle, un autre poisson qui lui arrivait et la panique commençait à le gagner. Trop de poissons, une aide supplémentaire à son plan de travail. Metallica qui jaillissait à plein volume des haut-parleurs au-dessus de lui.

Trois autres personnes effectuaient la même tâche, toutes plus rapides, mais les poissons s’entassaient et remplissaient la mare de sang. La fille en face de lui, étudiante elle aussi, n’attrapait aucune membrane, ce qui le stressait grandement. Elle frottait le poisson de chaque côté pour en retirer le sang, jetait un coup d’œil à l’intérieur évidé, là où se cachait la membrane, avant de le lancer dans le sas en plastique blanc au milieu du plan de travail pour l’envoyer aux inspectrices. À chacun de ses lancers, la queue du poisson venait heurter la paroi, projetant de l’eau gluante sur le visage de Carl. Elle avait perfectionné son geste. Et pour un poisson qu’il jetait, elle en jetait trois.

Les inspectrices, deux autres femmes d’un âge équivalent, mais pas étudiantes, au bout de la chaîne. Elles étaient censées vérifier rapidement et trier les poissons. Ceux dont la colonne vertébrale était brisée ou dont la chair était lacérée allaient dans un container séparé. Toute autre espèce de saumon dans un autre container, parce qu’ils n’empaquetaient que les saumons rouges. Elles retiraient une membrane, enlevaient les taches de sang ou retiraient un morceau de branchie quand le poisson n’était pas totalement propre, et elles ne semblaient pas se soucier d’être obligées de le faire à chacun des poissons envoyés par la fille, mais jamais pour ceux de Carl. Elles bavardaient sans cesse, des filles du coin, contraintes de hurler par-dessus Metallica. Elles travaillaient là depuis des années et elles avaient peu d’estime pour l’endroit.

Mais enfin, tu peux pas te faire virer d’une conserverie, lança l’une à l’autre, surtout de celle-là. Y a pas plus minable.

Elles parlaient d’hommes et d’argent, elles travaillaient là depuis si longtemps quelles n’étaient même plus obligées de prêter attention à leurs gestes. Mais Carl luttait avec chaque poisson. D’abord, la membrane, essayer de trouver un passage par le trou du cul, puis chercher deux poches de sang à l’endroit où la tête avait été tranchée. Il lui fallait pousser fort avec le pouce pour que le sang jaillisse. Puis vérifier qu’il ne restait pas de morceau de branchie et gratter le sang restant sur la colonne vertébrale. Impossible de tout nettoyer, il n’avait pas d’outil. Rien qu’un gant en coton par-dessus un gant en plastique par-dessus un autre gant en coton. Parce qu’en théorie, tout aurait déjà dû être retiré par un employé à l’aide d’une cuillère à vider, plus haut sur le tapis roulant. C’était à cet employé que Carl en voulait le plus.

Carl en voulait à tout le monde en amont de la chaîne. Ils étaient tous expérimentés, mieux payés, et avaient des postes plus simples. L’un d’eux était équipé d’une pelle et aidait à déloger les poissons des énormes containers gluants. Ce mec passait la majeure partie de son temps immobile, à regarder défiler les poissons. Quelqu’un alignait ensuite les saumons pour que les têtes soient toutes dans la même direction. Voilà le poste que Carl aurait aimé avoir. Un autre tranchait les ventres, du cul à l’œsophage. Rien qu’un seul coup de couteau par poisson. Puis le décapiteur. Il réajustait les poissons de quelques centimètres à peine, alignait les têtes sous une lourde lame. Une guillotine, dangereuse. Mais il portait une protection métallique fixée au plan de travail et évitait d’avancer les mains trop en avant. Et il ne déplaçait presque pas les poissons.

Il n’y avait que des hommes au début de la chaîne, jusqu’au poste suivant, à l’éviscération. Une femme s’en chargeait. Les boyaux circulaient sur un petit tapis roulant jusqu’à une autre employée qui triait les œufs, les poches rouges, dans un panier en plastique. Comme un devin lisant l’avenir dans chaque amas de boyaux sur le plan de travail devant elle. Puis elle nettoyait le tout d’un geste souple avant l’arrivée du tas suivant.

Après cela, à nouveau des hommes et des couteaux, un mouvement rapide pour trancher le long de la colonne vertébrale et évacuer le sang. Puis une autre femme avec une cuillère pour racler le sang, un homme avec un embout de tuyau pour rincer. Le tout sur un large tapis roulant, plastique bleu clair, et le poisson arrivait avec un bruit mat sur l’auge en aluminium. Chaque lot éclaboussait le gars à la gauche de Carl et, chaque fois, le gars grimaçait. Le pire poste de toute la conserverie, et bien que Carl eût une terrible envie de pisser, il refusait d’y aller, certain que le gars se décalerait et l’obligerait à prendre sa place.

Le problème venait soit de la femme à la cuillère à éviscérer, soit de l’homme au tuyau. L’un deux était censé retirer la membrane et les résidus de sang, mais ils envoyaient les poissons aussi vite que possible. Les saumons s’entassaient sur le plan de travail jusqu’à menacer de tomber par-dessus bord, le tapis roulant s’encombrait et il n’y avait pas d’eau à portée de main pour tout nettoyer. Une montagne de carcasses, aucun moyen de nettoyer et Carl se sentait sur le point de hurler.

Sean, le chef d’équipe, apparut à la table en aluminium derrière les inspectrices et aboya pour qu’on lui envoie quelques poissons. Les inspectrices attrapèrent des saumons et lui en passèrent une cinquantaine. Sean jeta un coup d’œil dans chacun et les déposa sur la glace dans la boîte de conservation, prêts à être empaquetés et expédiés. Une nouvelle preuve de l’inutilité du travail de Carl.

Le chef envoyait ces poissons sans préoccupation après que Carl eut enduré une heure de conneries, à 5 heures du matin, sur la qualité du contrôle dans la conserverie. Derrière Carl se trouvait un seau de liquide nettoyant chaud à base de chlore pour les mains, il pouvait les y tremper, par exemple, ce qui permettait d’assurer une meilleure propreté des poissons, de prolonger la durée de vie de leurs écailles, mais il ne pouvait prendre le risque de marcher jusque-là pour s’y réchauffer les mains parce que le gars d’à côté prendrait sa place et Carl se retrouverait éclaboussé par chaque nouvel arrivage de saumon. Un contremaître circulait pour vérifier les températures et s’assurer que tous les employés faisaient leur boulot, mais il se tenait aux côtés de la femme en face de Carl et semblait penser que son petit coup d’œil minable dans les entrailles de la carcasse suffisait.

Pour Carl, toutes les leçons de la vie s’illustraient là. Tout ce qu’il aurait déjà dû apprendre à la fac. Tout ce qu’il devait comprendre à propos de son avenir. Il dressa une liste dans son esprit, sans cesser de racler les membranes et de pousser le sang :

1. Ne travaille pas avec d’autres personnes.

2. N’exerce pas un travail manuel.

3. Sois content de ne pas être une femme sur le marché du travail.

4. Le contrôle de qualité n’existe pas. Tous les autres termes du monde des affaires sont aussi des conneries. Le monde des affaires est le cimetière de la pensée et de la parole.

5. Le travail ne sert qu’à gagner de l’argent. Alors trouve-toi un boulot qui aille au-delà, un boulot qui, dans l’idéal, ne te donne pas la sensation d’en être un.

Mais la leçon principale, pour Carl, c’était qu’il lui fallait déguerpir sur-le-champ. Il n’y avait pas de médaille du mérite pour ceux qui choisissaient de rester dans une situation merdique. Il appellerait sa mère le soir même et la supplierait de lui payer un billet de retour. Il se fichait bien de ce que cela lui coûterait au final. Il ne passerait pas une journée de plus dans cet endroit.

Tout le monde fit une pause, enfin, quinze minutes après quatre heures passées au milieu des saumons. Il fallut cinq minutes à Carl pour retirer sa salopette étanche avant de pouvoir pisser, puis il resta dehors près du feu de camp. Un puits métallique creusé dans le sol, pas de flammes mais un peu de charbon, beaucoup de fumée. Elle soufflait la plupart du temps dans sa direction, l’enveloppait. Il fit un cercle avec les autres employés de la chaîne, les yeux rivés sur le charbon. Un des gars évoquait une bagarre de bar et son bref séjour en prison. Il avait été relâché le matin même, juste à temps pour le travail.

Mon ex se pointe avec un dealer de crack archi-connu, ce qui veut dire que le mec passe du temps avec mon gosse. Je le connais, il me connaît. Il vient droit sur moi, je fais rien. Je reste assis pendant qu’il déblatère.

Carl avait du mal à imaginer la scène, le gars avait des manières si calmes. Le même âge que lui, un peu plus épais et plus fort, une fine barbe rousse, mais il n’avait l’air pas d’un type à avoir une ex qui sortirait avec un dealer de crack.

Il me crie en plein visage pendant, genre, une demi-heure, un truc vachement long. Je me dis qu’il va finir pas s’arrêter, mais non, alors je lance : Allez, on va régler ça dehors.

On va régler ça dehors, répéta Carl à voix haute. Quel cliché, pensa-t-il, le sourire aux lèvres, mais personne ne partagea cet instant avec lui. Regards étranges du gars et des autres employés, une brève pause dans le récit. Carl à l’écart, comme d’habitude.

Je glisse une bouteille de bière dans ma poche, il voit rien, et une fois dehors, j’en casse le bout contre la rambarde, je lui dis que je suis prêt.

Le groupe était impressionné, Carl le voyait bien. Lui, par contre, ne l’était pas. Il n’arrivait pas à croire qu’il traînait avec ces mous du bulbe.

Alors il déconne pas avec moi quand il aperçoit la bouteille. On se tourne autour et il ose pas s’approcher. À ce moment-là, les flics arrivent, c’est mon pote Bill. Je lui fais : Tu veux que je me passe moi-même les menottes ? Il a déjà été obligé d’en passer par là plusieurs fois, alors il me dit : Mec, comment tu fais pour te mettre toujours dans la merde ? C’était cool. J’ai passé la nuit au poste et ils m’ont laissé sortir pour aller au boulot.

Tout le monde scruta les charbons une minute encore sans aucun commentaire, puis il fut temps de retourner à l’intérieur, la pause terminée. Retour aux boyaux.

Carl en pole position, cette fois, éclaboussé chaque fois qu’une carcasse heurtait la mare. Il essayait de ne pas grimacer. Le liquide gluant s’accrochait à son visage, à son oreille gauche, à ses cheveux. Ce n’est que du sang et des boyaux, se disait-il. Ça partira à la douche. Il chercha des moyens de causer du tort à ses collègues et à la conserverie en général, mais il ne trouva rien. Il avait perdu toute logique. Il pouvait mal faire son boulot, comme la femme en face de lui, mais puisqu’il était là, il décida de bien retirer les membranes et le sang. Plus que quatre heures. Une crampe à la main droite, glacée, mais il pouvait l’ignorer.

Il fallait qu’il appelle sa mère, qu’il dise au revoir à Mark, qu’il le remercie, et aussi qu’il décide quoi faire du sac à dos de Monique.

Les saumons commencèrent à arriver avec leurs têtes. Éviscérés, leurs branchies retirées, mais pas décapités. Un changement de plans, Carl n’avait pas été prévenu, mais son boulot restait le même. Les yeux écarquillés, dilatés, cerclés d’argent. Une mâchoire inférieure pointue chez certains, presque comme un bec. Les mâles, peut-être. Il ne trouvait aucune membrane.

Il y a un truc différent, cria-t-il à une inspectrice par-dessus la musique. Je trouve plus les membranes.

Ceux-là sont déjà passés sur le tapis hier, lui répondit-elle. Têtes et branchies. Mais la commande a été modifiée : il faut juste enlever les branchies.

Super, dit-il.

Ouais, cria-t-elle. C’est génial. Pourquoi ne pas tout refaire deux fois. C’est la devise de la conserverie.

T’as l’air d’être une employée bien maussade.

Va chier.

Carl tenta de rire, mais le ton de sa réplique semblait plutôt méchant et elle ne lui accordait plus aucune attention. Les autres sous-fifres autour du plan de travail lui décochèrent un regard sans aucune compassion, puis ils rebaissèrent la tête vers les poissons.

Une pause dans la chaîne, assez longue pour laisser le temps aux employés de rattraper le retard, puis une demi-douzaine de petits saumons arrivèrent, entiers. Ni éviscérés, ni décapités, les gars en haut de la chaîne les regardaient simplement défiler devant eux. Carl était perplexe mais il en lava rapidement un dans la mare et le fit passer. Plus petit, plus léger, comme une balle de fusil. Une espèce différente, mais il ne posa la question à personne. Qui ça pouvait bien intéresser, de toute façon ?

Puis ils passèrent tous à une autre table plus longue à l’autre bout de l’entrepôt. Des tonneaux en plastique remplis de flétan. Fantômes plats. Bouches en biais et lèvres épaisses, ouvertes, expressions désespérées. Leurs dos tachetés d’un vert camouflage foncé, affreux. Une bête d’un autre temps qui n’avait pas imaginé les humains. Habitants des abysses dissimulés dans la sécurité des profondeurs, avalant tout ce qui passait à leur portée, qui auraient pu continuer ainsi pendant cent millions d’années. Carl ne voulait plus prendre part à cette destruction, il sortit du rang et alla trouver Sean, le chef d’équipe.

Je suis désolé, lui dit-il. Je ne peux pas. Il faut que je rentre chez moi.

Tu dois finir ton roulement, lui dit Sean.

Je peux pas. Il faut que je parte maintenant.

Alors tu pars sans ta paie.

Non, dit Carl. Tu me paies les six heures travaillées, quarante-huit dollars en liquide, ou je te fais mal. Je suis sérieux. Je déteste cet endroit et tous les gens qui y travaillent et je risque de passer ma mauvaise humeur sur toi. Alors donne-moi ma thune maintenant, putain.

Sean sourit. Va te faire foutre, dit-il. Il lui tourna le dos et s’éloigna d’un pas lent.

Carl resta là, enragé devant la preuve que le monde ne se plierait jamais à sa volonté, puis il alla pendre son équipement au vestiaire. Il retira les bottes en caoutchouc, enfila ses chaussures et partit. Portant son sac à dos et celui de Monique, il chancela le long de la plage jusqu’à un terrain de camping où des caravanes s’étaient massées pour la pêche à l’épuisette. Des remorques de bateau vides, des 4x4, des VTT, des filets, des poubelles, des tentes. Il y avait une petite cabane abritant des toilettes sèches qu’il avait déjà utilisées, ce serait parfait pour les affaires de Monique. Il ne se trimbalerait plus sa merde.

Il dut attendre qu’un vieil obèse sorte enfin, ouvre grand la porte en bois. Carl laissa son sac dehors, entra avec celui de Monique et ferma derrière lui. La lumière faible, l’air épais, il ne voulait pas mettre de merde sur le sac car il comptait le garder pour lui, alors il ressortit pour le poser à terre, ouvrit le rabat supérieur et en tira une brassée de vêtements. Les culottes qui l’avaient tant excité, il y avait longtemps de cela, ses T-shirts, ses chaussettes, ses jeans, ses écharpes, ses pulls, toutes ses merdes, et il se tint au-dessus de la lunette pour y jeter les vêtements, les uns après les autres. Va te faire foutre, Monique, dit-il aux toilettes. Et va te faire foutre, l’Alaska. Merci beaucoup pour ce magnifique été. Le vieil homme avait complété le tas par une merde brun clair que recouvraient désormais les habits. Voilà ce que c’est l’Alaska, au fond de ce trou, dit Carl. Un coin où chient les gens. Rien que des grands chiottes.

Il garda le sac à dos luxueux de Monique et d’autres ustensiles. Une lampe frontale, un petit réchaud, un couteau. Mais tous les vêtements, jusqu’au dernier, partirent au fond du trou et il se sentit mieux, beaucoup mieux. Le sac était plus léger, il pouvait désormais le porter d’une seule main.

Il trouva ensuite un téléphone. Appela sa mère en PCV. Il faut que je me tire d’ici, dit-il.

Et Monique ? demanda-t-elle.

Elle m’a quitté pour un dentiste. Un vieux, genre, quarante ans.

Oh, mon poussin.

Ouais, dit-il, les yeux embués, sur le point de pleurer sur son sort. La voix de sa mère fit ressurgir tout son autoapitoiement.

Tu en trouveras une autre.

Ouais, dit-il. Il avait du mal à parler, la poitrine serrée, et la scène lui sembla soudain ridicule, risible. Mais on ne peut pas feindre les sentiments, il était reconnaissant d’avoir sa mère, quelqu’un qui puisse l’aider. Elle lui dit qu’elle transférerait de l’argent sur son compte d’ici une heure pour qu’il puisse dîner et prendre un bus jusqu’à Anchorage le lendemain matin, et qu’elle lui réserverait un billet d’avion. Des mots d’amour, puis il retourna sur la plage pour monter sa tente. Il avait prévu d’aller voir Mark pour le remercier, mais il s’en fichait bien à présent. Il en avait fini avec l’Alaska.

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