Désolations

David Vann · Chapitre 34 sur 40

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Désolations

Chapitre 34

I RENE ÉTAIT ÉTENDUE SEULE SOUS LA TENTE. Une nuit plus tranquille que d’habitude, pas de vent. Et elle essaya de s’imaginer en plein hiver. Ce n’était pas si compliqué, vraiment, après avoir vécu tant d’années au bord de ce lac. Si elle s’aventurait sur l’étendue gelée, elle y trouverait de petites failles dans la neige. Une fine poussière, de vagues crêtes soulevées à l’endroit où la glace avait craqué. Aucune autre empreinte de pas, aucune trace. Irene, la seule silhouette sur une immense étendue de blanc.

Au début de l’hiver, la température à moins vingt-cinq degrés. Les montagnes seraient blanches, comme le lac et le glacier. Seul le ciel arborerait une couleur nouvelle, un soleil hivernal pâle, un bleu pâle de milieu d’hiver. Le soleil évoluant de biais au-dessus des sommets, incapable de s’élever plus haut.

Irene porterait son arc, le bruit de ses pas l’unique bruit environnant. Le monde, préhistorique. Le vent soulevant la neige en tourbillons, comme du sable, petites dunes et crevasses. L’eau si proche, au-dessous.

Pour une raison étrange, Irene s’imaginait vêtue d’habits trop légers pour survivre au froid. Portant ce qu’elle avait porté dans la cabane, dont la construction serait alors achevée : un pull bleu, une fine parka, un pantalon de laine et des bottes, un bonnet de tricot blanc et gris. Pas de gants. Sa main portant l’arc, glacée. Elle avancerait vers le glacier, vers les montagnes, s’éloignerait de l’île. Marcherait d’un pas lent. Puis elle s’arrêterait et regarderait alentour.

Aucun bruit hormis ses pas. Pas de vent, pas de ressac, pas d’oiseau, pas d’autre humain. Le monde étincelant. Le bruit de son cœur, le bruit de sa respiration, le bruit de son propre sang battant dans ses tempes, les seuls qu’elle entendrait. Si elle parvenait à les faire cesser, elle entendrait le monde.

Sous elle, l’eau se mouvait, elle devait bien produire un son. Un courant noir sous la glace, pas de surface à briser, pas de vaguelettes, mais cela devait tout de même produire un son. Des eaux profondes, des couches et des courants, et quand une couche avançait sur une autre, cela devait être audible, un déchirement de l’eau contre l’eau. Et au fil du temps, les changements de ces courants, les mutations, le lac évoluant d’un instant à l’autre. Tout cela devait être enregistré d’une manière ou d’une autre.

Irene s’imaginait continuer sur la fine couche de glace, l’arc dans sa main gauche, réchauffant son autre main dans sa poche. Continuant par-dessus de légères dunes de neige, s’arrêtant sur une zone parsemée de larges flocons. Des cristaux distincts de la taille d’un ongle, leurs branches visibles à l’œil nu, tombés au sol à angles variables, fins comme des rasoirs. Ils paraissaient artificiels, décoratifs, trop gros et trop distincts pour être vrais. Elle s’accroupirait pour les regarder de plus près, elle toucherait un flocon, écarterait la neige de la main pour révéler le noir du lac sous la surface, la couleur de la glace au-delà des profondeurs. Un tourbillon de lumière. Aucun moyen de regarder à l’intérieur, la surface transparente mais si sombre qu’elle en demeurait opaque.

Le froid s’intensifierait. Pas habillée pour les circonstances, pas préparée. Ses jambes et son dos gelés. Elle frissonnerait bientôt. Le soleil si étincelant et ne dégageant aucune chaleur.

Gary, dirait-elle. Et elle s’interromprait. Ce grand lac si plat, rien que les vaguelettes de neige. Elle regarderait les rives lointaines, effectuerait un cercle lent, tenterait de tout englober en même temps, toute son immensité.

Elle avancerait alors vers la berge la plus proche en recherchant la couverture des arbres. Les distances trompeuses, allongées. Au bord du lac, la glace tout en ruptures et monuments, ses pics couverts de neige, montagnes d’une échelle différente. Devenue géante, elle enjamberait une crête, la glace lisse sous ses bottes, puis les rochers, les gros galets, la plage. D’un bon pas jusqu’aux arbres, refuges des oiseaux hivernaux : tétras du Canada, lagopèdes des saules ou à queue blanche. Elle avait déjà vu des petites colonies de sizerins se nourrir par des températures bien inférieures à celle-ci.

Aucune piste ici. Elle enjamberait des branches mortes, avancerait à travers des zones nues où poussaient des aulnes épais, nourriture pour les lagopèdes, jusqu’aux troncs blancs et hauts des bouleaux, aux épicéas persistants, grands et fins, leurs branches tordues selon de curieux angles.

Irene chercherait des signes de vie animale, ne verrait ni n’entendrait rien. Le bruit de ses pas craquerait sous elle. La forêt ne la dissimulerait pas, ouverte au ciel, trop nue, trop rabougrie pour lui apporter une couverture décente. À travers dépressions de terrain et rigoles, plateaux et crevasses, elle avancerait dans la végétation plus dense jusqu’à un buisson de bois piquant, ses branches épineuses dressées dans la forêt lui arriveraient presque jusqu’aux épaules. Elle hurlerait, sa main gauche empalée sur les épines. Une canne tordue, une tête noueuse de bois piquant. Elle verrait soudain qu’il y en aurait bien davantage. Un fourré entier qui l’obligerait à faire marche arrière, à contourner la dépression, à trouver un chemin plus en hauteur.

Elle arriverait à un bosquet de bouleaux, une progression plus facile, plus d’espace entre les troncs, une avancée plus efficace, la neige moins profonde. Une côte, enfin, les flancs de la montagne, traînant son arc derrière elle. L’air froid lourd dans ses poumons. En atteignant une petite colline, elle apercevrait la montagne là-haut, blanche au-dessus de la cime des arbres, vieille et usée. Elle grimperait jusqu’au sommet. Plusieurs kilomètres, et elle n’avait jamais fait cela en hiver, mais cela ne lui semblait pas si difficile. Comme si elle pouvait être portée vers le haut, comme si elle pouvait flotter au-dessus du sol. Seul son arc la retenait à terre, lestée par son poids, alors elle le lâcherait, ne le regarderait pas tomber, ne regarderait pas en arrière, monterait plus vite avec une urgence inédite en s’agrippant aux petites branches.

Irene se sentirait prise de vertige, étourdie, l’ascension comme une transe, observant la neige devant elle, toujours parfaite, les petites dépressions autour de chaque tronc, tous les contours soulignés, le monde surligné et adouci.

Plus rien après cela. Irene perdit le fil de sa vision. Ne se vit plus, ne vit plus l’hiver. Elle était de retour sous la tente, seule, à penser que le monde était impossible tel qu’il était. Trop plat, trop vide.

Irene se recroquevilla sur le flanc dans son sac de couchage, elle attendit le sommeil qui ne vint pas. La nuit comme une étendue. Des heures à se concentrer sur sa respiration, à compter les expirations, à essayer de glisser. Puis à se tourner sur le ventre, les genoux engourdis par la position fœtale.

Au petit matin, le vent se leva. Encore noir, dehors. Elle resta étendue sur le dos. Elle ne cherchait plus le sommeil. Laissait juste la douleur lui marteler le crâne, s’y laissait flotter, sentait les larmes couler de ses yeux mais n’y attachait aucune émotion particulière. Une sensation globale de tristesse, ou de désespoir, de vide, mais pas ce qu’on pourrait appeler un sentiment. Trop fatiguée pour cela. Attendre que la lumière soit, que la journée commence pour pouvoir enfin se lever et s’activer. Faire quelque chose pour passer le temps.

Elle referma les yeux et, quand elle les rouvrit après des heures d’insomnie, le nylon bleu de la tente était tout juste visible, c’était donc le début de la journée. Une autre demi-heure d’attente et il fit assez jour pour qu’elle se lève et s’habille.

Journée froide et couverte quand Irene émergea de la tente. Elle avança jusqu’à la cabane, regarda le paysage par l’ouverture de la fenêtre, frissonna dans le vent. Il fallait qu’elle commence à travailler pour se réchauffer.

Elle marcha jusqu’à la tente de Gary. Debout, cria-t-elle. Gary. C’est l’heure de se mettre au boulot. J’ai froid. Il faut que je commence à m’activer.

OK, finit-il par répondre. Elle enviait son sommeil. Pouvoir se réveiller au début d’une journée, séparée de la précédente. Pour Irene, la vie entière n’était plus qu’une longue journée. Elle se demanda combien de temps elle pourrait survivre ainsi. Quand on ne dort jamais, arrive-t-il un moment où l’on meurt ? Ou bien le fait de rester allongé des heures durant à se reposer, les yeux fermés, compte-t-il comme un sommeil paradoxal, quelque chose qui peut durer indéfiniment, pendant des années ?

Gary sortit de la tente, chaussures délacées, veste ouverte et tête nue. Sa chevelure presque entièrement grise. Il fit quelques pas chancelants et pissa en lui tournant le dos. Ce qui lui rappela les toilettes extérieures. Ils devaient encore construire les toilettes. Plus besoin de s’accroupir derrière les buissons dans la neige.

Gary se secoua et referma sa braguette, il recula, laça ses chaussures et attrapa son bonnet dans la tente. Fait froid, dit-il. Le vent se lève.

Ouais, dit-elle. C’est moi qui scie l’extrémité des solives. Il faut que je bouge pour me réchauffer.

OK. Et pour le petit déjeuner ?

On le prendra plus tard.

OK.

Ils avancèrent jusqu’à la pile de tasseaux et en rapportèrent un à la cabane, le firent passer par la porte arrière et grimpèrent par les escabeaux. Gary, le long du mur arrière, tenait la solive au-dessus de sa tête et marquait la ligne de coupe au crayon de papier.

Puis Irene s’affaira avec la scie, sentant son torse se réchauffer. En d’autres circonstances, elle aurait aimé construire une cabane. Une bonne distraction, un sentiment d’accomplissement. L’extrémité tomba et ils hissèrent la solive pour vérifier les mesures.

C’est plutôt bien, finit par dire Gary. Ça ira comme ça. On peut couper les autres selon le même angle.

Irene s’efforça de travailler sans penser à autre chose. La scie qui dévorait le bois, la façon dont le bois s’accrochait à ses dents, les bloquait, cahin-caha, et elle repensait à l’hiver, se demandait ce qu’elle avait vu. Cela avait-il une signification ? Prononcer son nom à haute voix, debout sur la glace à regarder autour d’elle. Ou écarter la neige et voir la glace noire, ou s’écorcher à un buisson de bois piquant, toutes ces épines. Ce n’était pas un rêve. C’était une vision éveillée, et elle avait senti la piqûre des épines, avait vu les branches tordues des buissons autour d’elle. Elle portait son arc. Était-elle en train de chasser ? Comment peut-on ne pas comprendre nos propres visions, nos propres rêves éveillés ?

Gary disait quelque chose. Irene essaya de revenir, de se concentrer. Quoi ? demanda-t-elle.

J’ai dit qu’on n’allait pas pouvoir faire rentrer les deux extrémités. Ou peut-être que si. Laisse-moi réfléchir.

Irene arrêta de scier. Attendit. Baissa les yeux vers les copeaux de bois dans la neige. Ses orteils frigorifiés, ses genoux frigorifiés sur le sol. Elle s’accroupit, mais la position était instable pour scier, alors elle s’agenouilla à nouveau.

Je ne réfléchis pas bien, dit-il. Il faut que je mange. On devrait prendre notre petit déjeuner avant de commencer.

La faute d’Irene si Gary ne parvenait plus à penser. Rien de neuf. Elle alla jusqu’au réchaud et posa la bouilloire sur le feu. De l’eau chaude pour un porridge et un chocolat chaud ou un thé. Aucun d’eux ne buvait de café. Pendant toutes ces années, leur style de vie atypique avait été agréable. Pas de télé. Pas d’internet. Pas de téléphone. Rien que le lac, la forêt, leur maison, leurs enfants, le travail et les courses en ville. Ça n’avait pas été une mauvaise existence en surface. Cela dégageait quelque chose d’élémentaire. Quelque chose qui aurait pu être authentique si cela n’avait pas été une simple distraction pour Gary, une sorte de mensonge. S’il avait été sincère, toute leur vie aurait pu être sincère.

Gary sous sa tente, se reposant ou se réchauffant tandis qu’Irene attendait que l’eau bouille. Elle se demanda si elle saurait se montrer plus conciliante, lui pardonner tout, laisser couler. Accepter ce que sa vie avait été. Il y avait quelque chose de rassurant dans tout cela. Mais au final, on ressent ce qu’on ressent. On n’a pas le choix. On n’a pas l’occasion de se remodeler depuis le début. On ne peut pas redonner à sa vie une autre forme que ce qu’elle a été.

L’eau se mit à bouillir, enfin, et Gary sortit pour manger son porridge et boire son chocolat, il s’assit à l’entrée, une place pour une seule personne. Irene mangea donc sa portion accroupie devant le réchaud, pensant qu’on ne pouvait vraiment pas redonner à sa vie une autre forme. C’était bien là le problème. Cette évidence arrivait trop tard, et quand elle arrivait enfin, elle était inutile. Les choix avaient déjà été faits.

Ça y est, je sais comment on peut faire, dit Gary. Il me fallait juste un peu de nourriture dans le ventre. On va couper une extrémité en angle pour les poutres d’extension, puis on les maintiendra en place et on tracera une ligne pour marquer l’endroit où fixer la jointure. Ça devrait marcher.

Ça m’a l’air bien, dit Irene. Elle n’avait pas écouté et elle s’en fichait. Elle se remit à scier, l’épaule de plus en plus douloureuse.

Gary fit une pause, pour échafauder ses plans tandis qu’elle travaillait, ou simplement pour rêver éveillé. Alors elle s’interrompit. Tu peux finir, dit-elle avant de marcher jusqu’à la tente où elle s’allongea, prise de vertige. La douleur plus aiguë que jamais, comme si quelqu’un lui sciait l’intérieur du crâne, mais elle s’en préoccupait peu. C’était là. La douleur était devenue comme une respiration. Rien de très pratique, dans la respiration, mais on continue pourtant à le faire.

Elle entendait Gary qui travaillait plus vite mais coinçait plus souvent la lame. Impatient. Voulant monter le toit au plus tôt. Mais Irene savait bien que la tente serait toujours plus confortable que la cabane et elle n’était pas pressée de la voir terminée.

C’est bon, Irene, cria Gary. Je suis prêt à mesurer les extensions.

Dans un premier temps, Irene ne bougea pas. Se lever lui semblait trop difficile.

Allez, dit Gary. On pourra installer toutes les solives dans la journée et peut-être même monter le toit.

OK, dit Irene. Elle rampa hors de son sac de couchage, enfila ses bottes et sortit. Une journée de travail idéale, vraiment. Froide et couverte, mais pas oppressante, pas trop ventée. Elle marcha jusqu’à la pile de solives et regarda son mari. Le visage d’un étranger. Aucune gentillesse.

J’y vais en premier, dit-il. Tu restes contre le mur.

OK, dit-elle. Elle lui emboîta le pas en portant une extrémité de la poutre. Grimpa sur l’escabeau, tint son extrémité aussi haut que possible.

Fais attention à être bien alignée avec le haut du mur, dit-il.

C’est là. Fais une marque.

C’est ce que je suis en train de faire, dit-il.

Ils reposèrent la solive et il cloua les deux pièces de bois ensemble. De grands coups de marteau, bruyants.

Ils levèrent l’ensemble et Gary en cloua l’extrémité au mur de rondins. Eh merde, dit-il. Je ne sais pas comment faire.

Irene aperçut le clou s’enfonçant de travers à la base, un autre à un mauvais angle sur le côté. Il faut peut-être des équerres, dit-elle.

Ouais. Je m’en rends compte, maintenant. Mais je n’ai pas d’équerres et il n’y a pas de magasin sur l’île. Eh merde.

Elle maintint son extrémité en l’air tandis qu’il enfonçait quatre clous de travers.

Une longue matinée et un long après-midi avec les solives, Gary de plus en plus frustré et furieux. Le bonnet retiré, la veste ouverte dans la chaleur de l’épuisement, les cheveux en bataille et dressés en tous sens dans la brise. Se frappa le pouce, craqua une extrémité de solive, jeta son marteau au sol, passa la journée en une succession de petites crises de rage. Lui dit de maintenir cette putain de poutre correctement.

Mais les solives finirent par être en place, inclinées en pente douce depuis le mur arrière. Gary, debout sur l’escabeau au milieu de la plateforme, se hissa sur l’une des poutres pour en tester la solidité. Ça tiendra, dit-il. Installons le toit avant la tombée de la nuit.

Irene n’avait pas décroché un mot depuis des heures. Ils attrapèrent une plaque d’aluminium, la posèrent contre le mur avant de la cabane. Déplacèrent les escabeaux et installèrent la plaque.

C’est pas tout à fait assez long, dit Gary. C’est pour ça que j’ai apporté des morceaux plus petits. Pour qu’on puisse les faire dépasser un peu. Ça permettra d’éviter que la pluie ruisselle sur les murs.

Irene fit ce qu’on lui demandait, elle maintint les plaques pendant qu’il passait à l’intérieur pour les fixer. Va falloir que je rajoute un peu de mastic dans les trous des clous, dit-il. Irene comprit donc qu’il pleuvrait sur leurs têtes, sans doute pendant tout l’hiver. Pas de lit, rien que leurs sacs de couchage où s’étaleraient de larges taches mouillées à cause des fuites. Ou peut-être dormiraient-ils sous une bâche en plastique, les bords du contreplaqué trempés et boueux, son oreiller à même le sol. C’était à cela qu’il fallait s’attendre, elle le savait.

Allez, on attrape une autre plaque, dit-il. Déjà le soir, plus qu’une heure de lumière à peine, ils faisaient la course contre l’obscurité. Pas de déjeuner. Rien qu’un porridge au petit déjeuner. Irene était prise de vertiges, elle se sentait faible, comme si elle risquait de s’élever au-dessus du sol, de flotter juste au-dessous de la cime des arbres. Elle maintint une autre plaque tandis qu’il clouait, puis une autre, l’aluminium glacé. Elle ne portait que des gants en tissu fin. La température avait chuté, quelque part en dessous de zéro. Elle frissonnait, à présent.

Tandis qu’ils hissaient la dernière plaque, Gary se montra fébrile, la fin en ligne de mire. Elle tint bon tandis qu’il passait en dessous pour clouer. Sa tête apparaissait entre les solives, un bras passé autour du bois pour clouer par-dessus.

Plus que la dernière rangée, dit-il. On va avoir un toit au-dessus de notre tête cette nuit.

Il fait déjà noir, dit-elle.

On terminera à la lampe torche.

Irene sortit donc les lampes de la tente. Il nous faudrait des lampes frontales, dit Gary. Tu aurais dû acheter des lampes frontales. Et celles-ci sont de mauvaise qualité. On aura de la chance si elles durent un peu. Irene à nouveau dans son tort. S’ils n’avaient pas monté le toit d’ici la nuit, ce serait sa faute.

Irene transporta son escabeau jusqu’au mur arrière, essayant de le caler fermement pour ne pas vaciller. Elle monta et Gary lui tendit une plaque. Les plus petites étaient beaucoup plus légères mais difficiles à hisser au-dessus de sa tête. Elle avait sommeil, faim et froid, une douleur lancinante à la tête. Elle poussa vers le haut, mais elle n’était pas assez grande pour que la plaque repose sur le toit. Elle pointait simplement vers le ciel.

Eh merde, dit Gary. Laisse tomber.

Elle lâcha la plaque dans un petit buisson d’aulnes.

Je vais devoir le faire moi-même. Rapporte ton escabeau à l’avant.

Irene fit le tour de la cabane et aida à soulever la plaque sur le toit, puis elle la maintint en place tandis que Gary rentrait. La tête visible entre les solives, il empoigna l’aluminium et le fit glisser vers le haut. Putain de lampe, dit-il. Il nous fallait des lampes frontales. Je peux pas tenir la plaque, le clou, le marteau et la lampe en même temps. J’ai pas quatre mains, putain.

Je vais tenir la lampe, dit Irene. Et si on trouve un bâton, je pourrai peut-être empêcher la plaque de glisser.

Très bien, dit Gary. Mais dépêche-toi. Je vais pas tenir comme ça toute ma vie.

Irene chercha un bâton dans le tas de bois, essaya de se dépêcher mais ne trouva rien. Sentit la panique l’envahir. Gary qui attendait.

Attrape la gaffe du bateau, cria-t-il. Va au bateau. Putain, je vais pas tenir longtemps.

Elle marcha aussi vite qu’elle put jusqu’au bateau, courut lorsque c’était possible, le faisceau de sa lampe tressautant sur l’herbe et la neige. Le bateau crissait et tanguait dans les vaguelettes. Elle enjamba le plat-bord, le faisceau étincelant sur l’aluminium, trouva la gaffe et se précipita vers la cabane.

Voilà, cria-t-elle. Elle l’utilisa pour pousser la base de la plaque. De l’autre main, elle tenait la lampe, craignant de tomber, debout sur la dernière marche de l’escabeau.

Bien, dit Gary. Il ajusta la plaque. Tiens-la comme ça et garde le faisceau de la lampe dessus.

Gary fixa la plaque le long de la solive, puis demanda la suivante.

Je vais avoir besoin d’aide pour la hisser sur le toit, dit Irene.

Très bien, dit Gary, qui contourna la cabane et la mit lui-même en place. Tiens-la, maintenant.

Il revint à l’intérieur pour clouer et ils installèrent encore deux plaques dans l’obscurité totale, le faisceau scintillant sur l’aluminium, le toit pareil à un panneau réfléchissant. Ils auraient tout aussi bien pu construire un vaisseau spatial, pensa Irene, un engin prévu pour s’élever dans la nuit et les emmener loin de ce monde. Chose étrange qu’ils bâtissaient là. Un homme et son esclave, construisant sa machine.

Gary souleva la dernière plaque et fit le tour pour passer sous le toit, mais il n’était pas certain de la démarche à suivre. Celle-ci ferme le tout, dit-il. Je peux pas passer le bras à l’extérieur pour la clouer. J’aurais pas dû installer les tasseaux pour bloquer l’interstice sur le côté. Tiens bon, attends une minute.

Gary déplaça son escabeau à l’extérieur, contre le mur arrière, puis contre le mur latéral. Eh merde, dit-il. Pas assez grand. Le sol est trop bas.

La faute du sol, pensa Irene. S’ils avaient eu un meilleur sol, il aurait été capable de s’élever au niveau voulu. Elle tenait la gaffe et la lampe torche, s’efforçait de garder son équilibre sur l’escabeau. C’était son rôle dans ce cirque.

Gary émit un grognement-cri de frustration. Aucune anticipation, jamais, de toute sa vie. Il s’élançait tête baissée contre les obstacles, les uns après les autres, et rejetait la faute sur le monde et sur Irene.

Putain, dit-il. Je vais être obligé de grimper sur ce putain de toit. Je peux pas faire autrement.

Irene ne dit rien. Se contenta d’exécuter sa tâche.

Gary rapprocha son escabeau du sien et poussa un autre cri de frustration. Je peux m’accrocher à rien, dit-il. Il remporta son escabeau à l’intérieur. Donne-moi un peu d’espace, dit-il. Déplace la plaque.

Irene laissa glisser l’aluminium vers elle.

Encore, dit-il, et elle le descendit davantage, puis elle aperçut ses mains sur la solive. Il se hissa et passa une jambe sur le toit. Grognant, lançant sa jambe plus haut encore, appuyant de toutes ses forces du talon pour tenter de faire levier. Il monta en biais et parvint à ses fins.

J’ai besoin du marteau, dit-il. Il est à l’intérieur.

Mais, et la plaque ?

Je vais la tenir. Va chercher le marteau.

Irene descendit, contourna la cabane à la hâte, lui tendit le marteau et retourna à son poste. Gary fit glisser la plaque en place, elle la maintint à l’aide de la gaffe et il la cloua.

Bon, dit-il. On a un toit. Il regarda autour de lui. Je sais pas trop comment descendre, dit-il.

Je vais me décaler, dit Irene en descendant de l’escabeau.

J’ai rien où me raccrocher, dit-il. Mais avec la pente, je devrais pouvoir me suspendre à l’arrière. Fais le tour avec la lampe. Il faut qu’on trouve un endroit sûr où je puisse atterrir.

Irene courut autour de la cabane en dirigeant la lampe le long du mur arrière, elle déplaça un tas de sacs poubelle, leurs provisions, trouva un tapis de mousse qui semblait moelleux. Ça m’a l’air bien, dit-elle. Un peu de mousse.

OK, garde le faisceau dessus. Il s’agrippa au mur arrière, se laissa tomber sur quelques centimètres, sans encombre.

Allez, on colmate la fenêtre, dit-il, pour que le vent n’entre pas. On peut laisser la porte arrière comme ça, pour l’instant.

On passe la nuit ici ?

Ouais, bien sûr.

Avec tous les trous ? Le vent et la neige vont entrer, non ?

C’est pas parfait.

Pourquoi ne pas utiliser les tentes pour la nuit ?

Pourquoi t’es comme ça ?

Comme quoi ?

Me braque pas la lampe sur le visage, dit-il en l’écartant d’une claque. Et fais pas comme si tu ne savais pas.

Je t’aide, dit-elle. Je t’ai aidé toute la journée, et même la nuit.

Tu m’aides, mais tu me fais comprendre aussi ce que tu penses de moi, chaque jour un peu plus, comment j’ai détruit ta vie, comment je t’ai écartée de tout le monde. Alors le moment est peut-être venu que je te dise, moi aussi, ce que je pense de toi.

Arrête, Gary. Ne fais pas ça.

Si. Je vais te faire subir ce que tu me fais subir.

Gary, je fais tout mon possible. Je construis ta cabane dans le noir. Je n’ai rien mangé depuis le porridge de ce matin.

Ma cabane, dit Gary. Tu vois ? C’est ce que je cherche à te dire. Toute notre vie, c’est ma putain de faute. C’est jamais à cause de tes propres choix. C’est pas ta faute si tu n’as pas d’amis. Tu es asociale. C’est pour ça que tu n’as pas d’amis.

Arrête, Gary. Je t’en prie.

Non, je crois que ça me plaît bien. Je crois que je vais mordre là-dedans à pleines dents.

Irene se mit à pleurer. Malgré elle et sans qu’elle puisse rien y faire.

Pleure toutes les larmes de ton corps, putain. Si c’était pas pour toi, je serais déjà parti d’ici depuis longtemps. Je serais peut-être enfin devenu prof. Mais tu voulais des gosses et il a fallu que je gagne des sous pour faire vivre les gosses, que je construise toujours plus de pièces dans la maison. Je me suis retrouvé piégé dans une vie qui ne me ressemblait pas. À construire des bateaux, à pêcher. Je bossais sur une thèse. Une thèse. C’est ce que j’étais censé faire.

L’injustice de la situation était de trop pour Irene. Elle n’arrivait plus à parler. Elle s’agenouilla à terre et pleura.

Le malheur des uns fait parfois celui des autres, dit-il. Et toi, tout ce que tu cherchais à faire, c’était à m’entraîner dans ta chute. T’es qu’une vieille salope hargneuse. Tu ne dis rien mais tu n’en penses pas moins, tu passes ton temps à juger. Gary ne sait pas ce qu’il fait. Gary n’a rien planifié, rien anticipé. Toujours un brin de jugement. Rien qu’une vieille salope hargneuse.

Tu es un monstre, dit-elle.

Tu vois ? C’est moi, le monstre. C’est moi, le putain de monstre.

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