Désolations
Chapitre 2
L A DATSUN B210 CABOSSÉE DE RHODA n’était d’aucune efficacité hors des routes goudronnées. Elle s’efforçait de prendre de l’élan en abordant une côte mais sentait ses pneus déraper dans la boue. Elle ne voyait rien, juste la pluie qui heurtait son pare-brise avec violence, une masse confuse d’arbres verts au-delà, la route caillouteuse de terre marron qui serpentait. Elle visitait les concessionnaires depuis des années en quête d’une bonne camionnette, mais ne semblait jamais avoir assez d’argent lorsqu’ils s’asseyaient pour boucler l’affaire. Et ce qu’elle voulait, de toute façon, c’était un 4x4 et non un pick-up. Et comme elle espérait une augmentation de salaire et qu’elle espérait aussi épouser un dentiste, elle n’aurait sûrement plus longtemps à attendre.
Ce qui lui fit penser à Jim. Jim qui, en cet instant même, devait manger des pancakes pour le dîner, son plat habituel, en se demandant où elle était. Sortant des moitiés de pêches d’une boîte de conserve avant de les déposer sur ses crêpes en faisant inutilement tinter sa fourchette contre les parois métalliques de la boîte. Mais Rhoda se sentait pleine de bonne humeur et elle ne voulait pas tout gâcher en pensant à Jim.
Quand elle arriva enfin devant la maison de ses parents, le pick-up n’était plus là. Elle était en retard pour les aider à charger les rondins. Elle descendit quand même et courut le long des parterres de fleurs jusqu’à la porte.
Les parents de Rhoda vivaient dans une petite maison en bois de plain-pied à laquelle on avait fait des ajouts disparates au fil des ans, si bien qu’elle semblait enfler étrangement et que les différentes parties du bâtiment n’étaient pas coordonnées. Le père de Rhoda avait rêvé d’une vie de pionnier et de montagnard quand, âgé d’une vingtaine d’années, il avait quitté la Californie pour s’installer ici, et il possédait désormais tout l’attirail typique de l’Alaska. Ramures de wapitis, d’élans, de cerfs, de chèvres des montagnes, de mouflons de Dall avaient été fixées au bord du toit et aux murs extérieurs. Le parterre de fleurs surélevé à droite de la porte était orné d’une vieille pompe à main, d’une petite rampe de lavage et de divers récipients rouillés, pioches, seaux et autres outils datant de l’époque minière, rapportés pour la plupart de la mine d’Hatcher Pass au nord-est d’Anchorage, ou bien encore achetés à des collectionneurs ou dans des vide-greniers. Plus loin contre le mur à gauche de la porte, il avait empilé le bois pour la cheminée et le vieux poêle en fonte et en nickel. Entre le tas de bois et la porte, un vieux traîneau à chiens, ses rênes et sa structure pourrissant un peu plus chaque année sous l’effet de la pluie, de la neige, du vent et d’occasionnels rayons de soleil. L’endroit avait toujours ressemblé à une décharge et fait honte à Rhoda. Elle aimait par contre les fleurs et le tapis de mousse. Douze sortes de mousses et toutes les variétés endémiques de fleurs des champs, même les plus rares. Parterres entiers de fritillaires, épilobes et lupins de toutes les couleurs, du blanc au rose en passant par les bleus violacés des plus sombres, bien que seuls les épilobes fussent en fleurs en cette saison.
Rhoda frappa une fois encore à la porte, mais ils étaient partis. Elle roula jusqu’au camping et à l’embarcadère. Elle les y trouverait peut-être, même si elle ne comprenait pas pourquoi ils se seraient obstinés un jour comme celui-ci. Pourquoi ne pas rester chez eux ?
Ses pneus glissèrent un peu lors de la descente jusqu’au terrain de camping. Elle vit leur pick-up garé là, roula jusqu’à l’embarcadère au bord de l’eau. Pas de bateau. Personne dans les parages. Ses parents étaient fous de sortir par un temps pareil. Pourquoi ne pas avoir attendu une meilleure journée ? Même s’il s’agissait de la Cabane avec un grand C, du rêve de toute une vie, ce genre de conneries. Ce que Rhoda ne comprenait pas, c’était pourquoi sa mère tolérait cela.
Peu importe, dit-elle en rentrant vers la ville.
Rhoda et Jim vivaient dans une grande et haute maison surplombant l’embouchure de la Kenai River. L’un des avantages à être avec Jim. Le toit pentu en forme de A lui rappelait les restaurants de la chaîne Wienerschnitzel, mais il avait le mérite d’empêcher la neige de s’accumuler et offrait par ailleurs un plafond voûté de six mètres dans le salon à l’avant de la maison ainsi que dans la chambre principale à l’arrière. Les doubles baies vitrées de quatre mètres cinquante de haut permettaient d’admirer les couchers de soleil au-dessus de Cook Inlet, et les poutres apparentes étaient d’un bois verni aussi sombre que celui d’une habitation viking. Les meubles, une alliance de bois Scandinave et de cuir. C’était le genre de maison dont Rhoda avait jadis rêvé.
Et voilà que j’y habite, pensait-elle, debout devant le plan de travail de la cuisine où elle injectait de petits échantillons d’excrément de beagle dans des éprouvettes en verre pour les analyser.
J’aimerais bien que tu évites de faire ça pendant que je mange, dit Jim. Il dégustait ses pancakes et ses pêches en conserve de l’autre côté du plan de travail.
Remets-toi, dit Rhoda. C’est juste de la merde de chien.
Jim rit. T’es la meilleure.
Non, c’est toi le meilleur, dit Rhoda. Ils vivaient ensemble depuis un an à peine, alors pourquoi pas. L’ex de Rhoda, c’était une autre histoire : un pêcheur qui gémissait et se plaignait tous les jours des forces de la nature, de l’industrie, du gouvernement, aussi imprévisibles et impitoyables les uns que les autres. Le prix du flétan était trop bas, puis l’année suivante, le prix trop élevé des permis l’empêchait de rejoindre une nouvelle pêcherie. Chaque année, la mer s’appliquait à l’attaquer personnellement. Il était ennuyeux à écouter, et tout ce qu’elle avait gagné, c’était de vivre dans un petit mobile home, à manger quelques filets de flétans gratuits. Alors qu’avec Jim elle avait tous les fruits en conserve et toutes les préparations pour pancakes Krusteaz qu’elle pouvait désirer.
Rhoda sourit. Elle se rendait compte qu’elle était heureuse. Suffisamment heureuse, du moins. Elle reposa sa seringue en plastique, contourna Jim et lui souffla doucement dans l’oreille.
Sur la berge de Skilak Lake, à environ un kilomètre de l’endroit où ses parents affrontaient les vagues avec leur chargement de rondins, Mark se déshabillait avec sa compagne Karen et un couple d’amis rencontré au Coffee Bus. Il ajouta du bois dans le feu et ils entrèrent dans le sauna avant de claquer la porte derrière eux. Le sauna était au bord du lac, l’entrée du bâtiment donnant directement sur un étroit ponton, il était chaud et sombre, sans fenêtre, isolé à l’aide de papier goudronné derrière les planches de bois. Les deux bancs étaient si hauts que la tête de Mark frôlait le plafond et que les personnes plus grandes étaient obligées de se baisser. Mark apportait toujours une ou deux branches de sapin-ciguë avec les aiguilles toujours dessus pour se fouetter. Quand ils transpirèrent et que la vapeur fut si épaisse dans le halo rougeâtre qu’ils s’apercevaient à peine, Karen s’inclina, la tête entre les genoux, les bras enroulés autour des mollets, et Mark se mit à la fouetter. Cela permettait de faire remonter le sang sous la peau et d’améliorer la circulation. Cela réveillait, aussi, et semblait avoir des vertus curatives et purificatrices. Ses gestes produisaient un bruissement puissant et laissèrent Mark en nage, Karen endolorie, tous deux haletants.
Ce fut au tour de Mark de s’incliner. Sa peau était si glissante et salée qu’il ne pouvait agripper ses mollets ou serrer les mains, aussi s’accrocha-t-il aux planches sous ses pieds tandis que Karen se mettait à le fouetter. Elle prit un bon rythme, frappant de toutes ses forces, puis elle ajouta sa voix aux mouvements. À chaque coup, elle cria bientôt à pleins poumons. Elle lui empoigna la nuque de l’autre main et le frappa avec force jusqu’à ce que la quasi-totalité des aiguilles et des petites branches soient arrachées, et qu’elle s’effondre sur lui pendant qu’il gémissait.
Carl et Monique voulurent essayer à leur tour. D’un pas chancelant, Mark sortit chercher d’autres branches et à son retour, proposa de fouetter Monique, mais elle s’empara d’un rameau et déclara de sa voix grave et sensuelle, Non, je veux m’occuper de Carl. Alors Carl se pencha, peut-être un peu hésitant, et Monique le fouetta une fois si fort qu’il hurla.
Hé, dit-il. Putain, mais ça fait mal.
Penche-toi, dit Monique. Attrape tes chevilles. Elle recommença à petits coups mesurés et augmenta peu à peu la cadence. Pour finir, elle demanda à Mark de l’aider à maintenir la tête de Carl baissée avant de s’exclamer, Mon Dieu, je n’arrive plus à respirer. Elle lâcha le fouet en lambeaux, sortit en titubant sur le ponton et plongea tête la première dans le lac.
Les autres lui emboîtèrent le pas. Une fois encore, Carl joua les rabat-joie. Il sauta en dernier et afficha une expression de choc, la bouche ouverte en un cri silencieux, puis il rejoignit le ponton en nageant comme un chien. Il resta étendu sur le bois, haletant et jurant, s’exclamant qu’il n’arrivait pas à y croire, à quel point c’était froid, pire qu’une eau de glacier, ce qui n’était pas totalement faux puisqu’un glacier alimentait en partie le lac.
Les autres l’ignorèrent et nagèrent encore quelques dizaines de mètres en faisant des remarques sur la beauté de la pluie battante, du vent incessant et de la montagne qui s’élevait, invisible, au-dessus deux.
Je suis vivante, dit Monique. Même les choses les plus idiotes sont vraies. Je ne veux plus jamais être morte.
Mais ils ne pouvaient rester plus longtemps dans l’eau, au risque de mourir. Ils étaient déjà engourdis. Ils s’entassèrent à nouveau dans le sauna et décidèrent de se défoncer avant la deuxième séance.
La meilleure herbe du monde, dit Mark en exhalant enfin. La plus haute concentration de THC.
Karen entra dans un état semi-catatonique, comme à son habitude. Elle avait été habituée à une herbe beaucoup moins forte, et les produits d’Alaska lui montaient toujours à la tête.
Mark put donc reluquer Monique à son aise. Elle était grande et arborait des cheveux courts et bruns coupés en un carré de style européen, un peu comme le mannequin de la publicité pour Clinique. Mark eut une érection à l’idée que la femme assise à côté de lui, ses tétons dressés et sa peau comparable à du marbre ou à de l’albâtre, eût l’air d’un mannequin. Il tendit le bras pour lui toucher le cou.
Ouais, dit-elle en repoussant sa main. T’es un vrai prince.
Hé, dit Carl.
La ferme, dit Monique. On n’a pas besoin d’un numéro viril. Je passe un bon moment.
Je suis tellement défoncée, dit Karen en levant les bras avant de tomber en arrière et de se cogner la tête à la paroi.
Alors Mark l’aida à se redresser, il versa un peu d’eau sur les pierres, et dans une explosion de vapeur, ils commencèrent la deuxième des trois séances de la coutume Scandinave.
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