Désolations
Chapitre 30
G ARY REMARQUA UN CHANGEMENT dans le bruit de la pluie heurtant la tente. Plus douce. Les premiers flocons, comme une prière exaucée. Pas encore de toit à leur cabane, mais la neige venait pourtant d’arriver. Il n’aurait jamais envisagé les choses ainsi avant. Il aurait pesté et enragé devant cette saison trop précoce, se serait senti volé par le temps. Mais il comprenait désormais qu’il attendait tout cela. Il attendait l’arrivée de la neige.
Il s’assit dans son sac de couchage et baissa la fermeture éclair en silence.
Je suis réveillée, dit Irene. Tu n’es pas obligé d’être discret. Je suis toujours réveillée.
Il neige, dit-il.
Je sais. Ça fait des heures qu’il neige.
Je vais juste jeter un coup d’œil. Il enfila son pantalon et sa chemise, se tint dans l’entrée de la tente pour mettre ses chaussures et son équipement de pluie. La tente encore secouée par le vent, fouettée, tanguant, mais le son lourd de la pluie en moins.
Il sortit dans un froid plus intense qu’il n’avait prévu. On n’était pas encore en octobre, mais l’air sentait pourtant le mois d’octobre. Pas assez de vêtements sous son ciré, mais il ne comptait pas rester dehors très longtemps. Il s’inclina contre le vent et la neige, avança vers l’eau, voulait voir les vagues. Il faisait si sombre, dehors, si noir, mais les vagues devaient déferler en écume blanche.
La végétation épaisse, du bois mort partout. Des branches d’aulne le fouettaient au passage. La neige glaciale sur ses joues fondait au premier contact. De gros flocons, délicats. Il aurait aimé les voir.
À travers les aulnes jusqu’au tapis de végétation en bordure du lac, l’herbe était épaisse et il apercevait désormais l’écume blanche des vagues, plus claire que dans son imagination, il sentait le souffle des embruns contre ses joues.
Nap nihtscua, ombre-nuit obscurcie, northan sniwde, neige du nord. C’était ce que Gary aimait. Hrim hrusan bond, monde engoncé de gel, haegl feol on eorthan, grêle tombée sur terre, corna caldast, grains des plus froids. Son passage préféré du poème, parce qu’il apportait un revirement inattendu, une surprise. Après toutes les souffrances endurées en mer, au cœur des tempêtes, le marin ne souhaite qu’une seule chose, reprendre le large. Ses pensées ne vont ni à la harpe, ni à la bague offerte, ni aux plaisirs charnels d’une femme, ni à l’espoir du monde, à rien d’autre qu’au déferlement des vagues.
Un désir vieux de mille ans, l’attente d’atol ytha gewealc, le terrible déferlement des vagues et Gary le comprenait enfin. Il ne l’avait pas compris à l’université parce qu’il était trop jeune alors, trop conventionnel, il pensait que le poème traitait de religion. Il n’avait pas encore imaginé sa vie ratée, n’avait pas encore compris ce désir intense qui s’apparentait à un anéantissement total. La volonté de voir ce que le monde était capable de faire, de voir ce que l’on était capable d’endurer, de voir – enfin – de quoi l’on était fait à l’instant même où l’on était déchiqueté. Une sorte de félicité dans l’anéantissement, à l’idée d’être effacé. Mais toujours, il désire, celui qui s’apprête à prendre la mer, et ce désir est celui de faire face au pire, l’espoir délicat d’une vague plus haute.
Gary frissonnait dans le froid, mais il voulait affronter les éléments de façon plus pure encore. Il repoussa sa capuche, défit la fermeture de son ciré et le déposa dans l’herbe à ses pieds. Le choc brutal du vent, toute sa chaleur envolée. Il retira son pull, puis sa chemise. Torse nu, à présent, et il leva les bras dans la tempête, hurla au vent et à la neige, un fou. Un homme vivant, pensa-t-il en se demandant s’il attendait une renaissance quelconque, une rédemption. Mais il ne supportait pas d’engendrer la moindre pensée. Il voulait voir ses pensées soufflées au loin, voulait que son esprit cesse de fonctionner. Alors il avança dans les embruns, sur la plage, les galets glissants couverts de liquide gluant, les bras toujours levés, et il marcha d’un pas lent et cérémonieux, son corps agité de tremblements incontrôlables, anéanti. Il glissa et fut contraint de poser une main à terre, se rétablit. Ses jambes heurtées de plein fouet par les vagues qui s’écrasaient sur lui avec violence, le premier choc d’une lame le frappant à l’estomac, puis il fit un quart de tour dans l’eau émergente, les bras baissés, enroulés autour de son torse, frappé par une nouvelle vague, projeté en arrière, il chuta, submergé et entraîné vers le fond, un bras écorché jusqu’à l’épaule par l’impact contre les rochers, puis il remonta à la surface, trempé par une nouvelle vague. Il cria, hurla et beugla, se sentit mieux qu’il ne s’était jamais senti depuis des années, cessa de lutter pour rester debout, se laissa chahuter contre les rochers, retint sa respiration à chaque nouvelle vague le submergeant, s’ébroua dans l’écume, hurla encore. Il ne ressentait même plus le froid.
Mais le monde était disponible en différentes tailles. Ce sentiment expansible, cette impression d’extension, de connexion pouvait diminuer quelques secondes plus tard, devenir dure et froide sans que Gary comprenne à quoi cela était dû. L’instant était passé avant qu’il ait eu le temps d’en profiter autant qu’il l’aurait souhaité, et même s’il restait là, l’instant ne reviendrait pas. Il le savait. Il resta néanmoins car cette règle ne lui plaisait pas. Était-ce une règle universelle ou une simple limitation de son être ? Et comment était-il possible de faire la différence ?
Pourquoi ne puis-je m’empêcher de visualiser tout cela comme un simple instant ? se demanda-t-il à voix haute. Pourquoi ne puis-je me contenter de le vivre ? Pourquoi doit-il cesser au bout de cinq minutes ?
La conscience n’était pas un cadeau. Il avait eu les mêmes pensées trente ans plus tôt, à son arrivée ici, et il n’avait pas progressé. La seule chose qui avait changé, c’était son engagement. À l’époque, cet engagement avait été empreint de convictions ; il était désormais plus déterminé, associé à un sentiment d’anéantissement, il n’attendait plus rien en retour. Rien de mieux à faire, dit-il aux vagues.
L’eau bien plus qu’un simple moyen d’expression, bien plus qu’une vague temporaire. Elle semblait abrasive contre sa peau. Elle prenait corps, elle avait un impact. C’était douloureux de rester ainsi malgré l’engourdissement. C’est ce qui le poussa à ramper jusqu’à la rive, enfin. Il ne tenait plus sur ses jambes. Les rochers lui blessaient les genoux, même à travers le jean. Il rampa hors des vagues, sur la plage, à travers les touffes d’herbe pointue et rugueuse, et à tâtons retrouva sa chemise, son pull et son ciré. Il ne les enfila pas. Les tint simplement entre ses mains pendant qu’il rampait sur les branches mortes et à travers les myrtilliers, les tapis de mousse et tout ce qui couvrait le sol. Il parvint jusqu’à la tente, défit la fermeture, la main engourdie comme une massue, et se faufila dessous.
Tu trembles, dit Irene. Tu claques des dents, on dirait qu’elles vont se fendre. Qu’est-ce que tu as fichu dehors ?
Je suis allé nager, dit-il en luttant contre les boutons de son jean pour essayer de retirer ses vêtements trempés.
Tu es allé nager.
Ouaip. J’ai besoin d’aide avec mon pantalon. J’arrive pas à défaire les boutons. Dépêche-toi, s’il te plaît.
Super. Mais elle s’approcha de lui et l’aida. Ses mains chaudes contre sa peau. Tu es glacé, dit-elle. N’imagine même pas te glisser dans mon sac de couchage.
Merci.
Remercie-toi toi-même. Ça fait trop longtemps que tu fais ce genre de conneries.
Une fois son jean, ses chaussures et ses chaussettes retirés, il trouva une serviette pour se sécher, trouva ses sous-vêtements thermiques, le haut d’abord, puis le bas, se glissa dans son sac de couchage. Trouva son bonnet. La capuche de son duvet sur la tête, il en tira les lanières. Tout ira bien, maintenant.
Écoute ce que j’ai à te dire, lui lança Irene.
Évitons ça.
Non. Ton idée, comme quoi tu mérites plus que ce que tu as déjà reçu, c’est bien là le problème.
J’ai pas besoin que tu me fasses la morale. J’ai conscience de mes échecs.
Non, pas du tout. Ta vie ne te semble pas à la hauteur. Tu te crois destiné à mieux. Tu penses valoir mieux que ça.
Je sais qui je suis.
Non, tu n’en sais rien.
Je t’emmerde.
C’est pas si simple. Tu penses mériter quelqu’un de mieux que moi.
Peut-être que c’est le cas.
Irene le frappa, un coup de poing violent qui rebondit sur son avant-bras. Il se recroquevilla dans son sac de couchage et elle continua à le frapper sans rien dire, des coups durs martelés sur son corps, encore et encore. Sans toucher le visage. Se retenant encore. Pourquoi tu te retiens ? lui demanda-t-il. Pourquoi tu ne me frappes pas au visage ?
Parce que je t’aime, connard. Et elle éclata en sanglots.
Gary se décala pour lui tourner le dos. La laisser pleurer. Elle finirait peut-être par partir. Il savait que c’était mal, mais il ne ressentait pas ce qu’il était censé ressentir. Peut-être lui manquait-il une faculté humaine élémentaire, celle qui lie les gens les uns aux autres ? Mais ce qu’il voulait avant tout, c’était qu’on le laisse tranquille. Était-ce vraiment un crime ?
Quand Gary se réveilla le lendemain matin, Irene avait disparu. Il avait le nez pris, obligé de respirer par la bouche, la gorge sèche et douloureuse. Mal à la tête. Il se retourna et essaya de se rendormir.
Il entendait des coups de marteau, le vent était tombé, la tente n’était plus malmenée. Irene travaillait à la cabane, mais il se demanda ce qu’elle faisait. Elle pouvait très bien être en train de la casser, pas du tout de la construire.
L’idée qu’elle puisse détruire la cabane le poussa à se lever. Il enfila des vêtements secs, sa salopette imperméable, une vieille paire de grosses chaussures sèches, son ciré humide. Il ouvrit la fermeture éclair de la tente et sortit dans un paysage nappé de blanc. La neige peu profonde, quatre ou cinq centimètres, mais une transformation à couper le souffle. Les distances et les profondeurs redéfinies, la partie supérieure des feuilles blanche, les tiges dans l’ombre au-dessous. Même sur les épicéas, l’effet collectif, le sommet de chaque aiguille rendant l’ensemble plus blanc encore. Les contours du monde soulignés, entièrement redessinés, la lumière changée. Hier aurait très bien pu être six mois plus tôt.
Ça alors, dit Gary. C’est magnifique.
Irene interrompit son martèlement et regarda autour d’elle, encapuchonnée dans son ciré vert. Oui, c’est vrai, dit-elle. Mais elle ne regarda pas Gary. Elle reprit son ouvrage.
Gary avança vers la cabane jusqu’à la porte arrière, son embrasure coupée et renforcée. Sur le mur avant, l’espace pour la fenêtre, pas tout à fait carré. Des couches de rondins au-dessus, la dernière à deux mètres cinquante de haut. Irene debout sur un escabeau en aluminium, enfonçant le dernier clou.
Merci, dit Gary. On dirait bien qu’on est prêts à poser un toit.
Ouais, dit-elle. C’est quoi, le plan ?
J’allais le faire en rondins, dit Gary. Mais je ne vois pas trop comment ça pourrait fonctionner. Ça risque de faire des fuites.
Aucune réaction d’Irene. Elle prenait ses précautions, il le voyait bien. Elle avait beaucoup à dire mais se retenait, ce qui lui convenait. Elle en termina avec un clou, cinq coups. Le vent s’insinuait entre les arbres, bien plus clément qu’avant.
Donc je pense acheter des plaques en ville. Pas l’apparence extérieure que j’imaginais, mais on est en retard et il nous faut un toit. Le vent est en train de tomber, alors on devrait pouvoir rejoindre le rivage, peut-être demain ou après-demain.
Ça me plaît, comme plan, dit-elle.
Il faut qu’on le fasse en pente, dit Gary, pour permettre à la neige de glisser. On va monter le mur arrière un peu plus haut, on va trouver des poutres spéciales pour les solives qu’on fera courir du mur avant au mur arrière. Ça devrait le tenir en place, je pense.
Irene descendit de l’escabeau, elle regarda par le trou percé pour la fenêtre de devant, immobile, les épaules voûtées, le marteau à la main. Ça m’a l’air d’être une bonne idée, finit-elle par dire. Ça devrait marcher.
Elle refusait toujours de le regarder et Gary sentit presque qu’il aurait dû faire un effort en cet instant, dire quelque chose pour combler la distance, faire la paix. Peut-être s’excuser pour la nuit dernière, pour lui avoir dit qu’il pensait mériter une meilleure épouse qu’elle. Mais elle l’avait attaqué la première et il n’avait pas vraiment envie de faire un effort. Il se sentait frigorifié. Il pensa pour une étrange raison à Ariane et au passage de Catulle où dans le cœur de sa promise gît un labyrinthe de chagrin, peut-être parce que les épaules d’Irene étaient voûtées. Il ne voyait pas son visage, mais à la voir scruter ainsi la neige, tout semblait perdu. Il ne se souvenait pas des vers en latin. Ariane regardait Thésée prendre la mer sur son navire, l’abandonner tout comme Enée le ferait avec Didon, et comme Gary envisageait, depuis des années, sans doute même des décennies, de le faire avec Irene. Le temps était peut-être venu de laisser mourir leur mariage. Cela vaudrait peut-être mieux pour tous les deux. Une union mal assortie dès le départ, quelque chose qui avait amoindri leurs existences. Difficile de savoir ce qui était vrai. Une part de lui-même voulait s’excuser, l’entourer de ses bras, lui dire qu’il n’avait qu’elle au monde, mais ce n’était qu’un réflexe, une habitude à laquelle il ne fallait pas se fier.
Je vais scier des rondins, dit-il.
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