La mort de l'innocence: Thriller (Trilogie Sarski - Volume 1) (La trilogie Sarski) (French Edition)
Chapitre 8
Parvenu à la grille de l’entrée, Johann, qui s’était habitué à l’obscurité des galeries, prit en pleine figure la lumière crue du soleil. Il tâta ses poches à la recherche de sa paire de Ray Ban, en vain. Elle devait être restée dans sa voiture, et il se contenta de plisser les yeux en inspirant avec gratitude une longue goulée d’air chargé des odeurs agréables et réconfortantes de la forêt environnante.
En franchissant la passerelle qui enjambait le fossé, il fut saisi par la chaleur de midi qui contrastait violemment avec la fraîcheur humide des souterrains. Le thermomètre avait dû grimper de plus de dix degrés depuis qu’il était entré dans l’ouvrage, une bonne heure et demie plus tôt.
Après quelques secondes passées à s’habituer à la clarté, il constata que ses collègues avaient installé une grande tente pliable pour abriter les gens encore présents sur place. Ceux-ci faisaient la queue pour donner leur identité aux gendarmes avant de quitter les lieux. Une bonne moitié de la foule présente à la marche blanche était encore là ; les badauds attendaient leur tour par petits groupes et semblaient avoir des discussions animées. Aucune trace en revanche du député dont Johann avait interrompu le discours et qui avait dû être parmi les premiers à s’éclipser, ni des parents de ses amis.
Tant mieux. La dernière chose dont j’ai envie, c’est de devoir leur expliquer qu’un nouveau cadavre a été retrouvé dans l’ouvrage, dix ans pile après ceux de leurs enfants…
En revanche, les médias n’avaient pas bougé et avaient même reçu du renfort entre-temps. Une quinzaine de journalistes se tenaient juste derrière le périmètre délimité par le ruban de non-franchissement que les gendarmes avaient tendu autour de la place d’armes. Ils étaient accompagnés d’autant de cameramen. BFM TV, LCI et CNews commentaient visiblement l’événement en direct.
Johann était en train de sortir son téléphone quand une jeune journaliste blonde l’interpella tout en fonçant dans sa direction.
-Eh, vous là-bas ! Il est vrai, le tuyau qu’on a reçu ? Il y a vraiment un cadavre là-dedans ?
Johann lui fit signe de s’éloigner d’un geste de la main et lui tourna le dos. Hors de question de prendre l’initiative de parler aux médias sans l’autorisation de sa hiérarchie, d’autant plus qu’il n’avait aucune idée de l’étendue des informations dont disposaient les journalistes. Qu’est-ce que l’appelant anonyme leur avait dit exactement ? Il n’en savait rien et n’avait aucune envie de le découvrir au détour d’une question-piège. Première urgence : faire le point avec son supérieur à la SR, le colonel Fischer. Celui-ci devait attendre son appel avec impatience car il décrocha à la première sonnerie.
-Fischer.
-Mon colonel, Sarski à l’appareil. Je suis remonté à la surface dès que j’ai pu. Ça grouille de caméras, par ici.
-Vous ne m’apprenez rien, le standard n’arrête pas de sonner. Je vous ai vu sauter sur l’estrade à la télé, puis partir en courant dans la forêt. Deux minutes plus tard, BFM et une demi-douzaine d’autres nous appelaient pour nous demander de confirmer un « renseignement anonyme » signalant la présence d’un cadavre dans l’ouvrage de Molvange. Et d’après le gendarme que vous avez envoyé chercher des renforts, l’info n’était pas bidon. Qu’est-ce que vous avez trouvé exactement là-dedans, lieutenant ?
Johann le lui expliqua, n’omettant aucun des détails qu’il avait eu le temps de noter.
-Aucun papier d’identité, aucune affaire personnelle qui pourraient permettre d’identifier la victime ?
-Je n’ai même pas vu un vêtement. Elle est entièrement nue, et il n’y a rien à proximité du corps. Si son assassin veut nous compliquer la tâche, ça fait déjà un point pour lui.
Le colonel resta silencieux un moment. Johann l’imagina en train mordiller la branche de ses lunettes, comme il le faisait à chaque fois qu’il réfléchissait.
-Ecoutez, Sarski, cette affaire va faire l’effet d’une bombe. Elle est déjà en train d’exploser, d’ailleurs. Les médias ne parlent que de ça depuis plus d’une heure, et les réseaux sociaux leur emboîtent le pas. Le quintuple meurtre de 2008 a été disséqué en long, en large et en travers ces dernières semaines, et voilà qu’un nouveau cadavre apparaît le jour de la commémoration. J’étais au téléphone avec le commandant de la Région de Metz il y a quinze minutes, et j’attends un coup de fil de Beauvau d’une minute à l’autre.
Nouveau silence. Johann ne savait trop quoi répondre. Les problèmes politico-médiatiques posés par une affaire n’étaient pas de son ressort et ne l’intéressaient pas, même s’ils pouvaient parfois influer sur son travail.
-Lieutenant, poursuivit Fischer qui était en revanche concerné au premier chef, ce merdier a déjà une portée nationale. Les journalistes ne vont pas nous lâcher, on devra leur donner un os à ronger. Il faut donc qu’on avance, et il faut le faire vite. Vous allez rester sur place et gérer tout ça. Veillez à ce que la scène de crime soit traitée avec autant d’égards que s’il s’agissait des fesses du Président lui-même. Personne ne met le nez hors de ce trou tant qu’il n’a pas été intégralement fouillé. J’ai regardé à quoi ça ressemble sur Internet, c’est aussi grand que ça en a l’air ?
-Sans doute encore plus. Au cumul, il doit bien y avoir quatre kilomètres de galeries, pas loin d’une centaine de pièces et une dizaine de blocs de combat auxquels on accède par des cages d’escaliers hautes de trente mètres. Enfin, c’est ce qu’en disaient les reportages sur le quintuple meurtre ces dernières semaines…
-Vous avez besoin de plus d’hommes ?
-Non, je crois que ce serait contre-productif. J’ai une quinzaine de gendarmes sur place, je leur ai demandé de se répartir en binômes pour accélérer la fouille. Colonel, je suppose que vous avez déjà lancé des recherches sur le numéro de téléphone du type qui a signalé le cadavre ?
-C’est la première chose qu’on a faite, dès que le central a eu le bon goût de nous mettre au courant. Vous ne serez pas surpris si je vous dis qu’il était masqué et que l’appel n’a pas duré assez longtemps pour qu’on puisse le localiser.
-Donc cette piste s’arrête là. Le contraire aurait été trop beau… Colonel, pendant que je coordonne le boulot ici, j’aurais besoin que vous fassiez quelque chose pour moi.
-Je vous écoute.
-Demandez à toutes les brigades des environs de Metz et Thionville de nous faire remonter immédiatement tout signalement de disparition pour une femme blonde d’une trentaine d’années. Idem pour les commissariats de police. Plus vite on connaîtra son identité, mieux on pourra travailler. Quelque chose me dit que celui ou ceux qui l’ont tuée ne vont pas nous faciliter la tâche.
-Je transmets l’information. On doit profiter à fond de nos sept jours de flagrance, et je pense qu’on pourra même prolonger ce délai au besoin. J’ai la vague impression que les politiques seront plutôt d’accord pour nous laisser foncer autant que possible avant de nous coller un juge d’instruction sur le dos.
Johann n’en espérait pas moins. Les avancées décisives dans une enquête étaient souvent faites dans les premières heures ou les premiers jours en profitant du délai accordé aux forces de l’ordre pour agir à leur guise. Plus longtemps ils pourraient travailler sans le poids du système judiciaire sur le dos, meilleures seraient leurs chances d’aboutir. C’était en tout cas l’avis de la plupart des flics, que les magistrats instructeurs étaient évidemment loin de partager.
-Je vous laisse retourner au frais, lieutenant, conclut Fischer. Veillez à ce que tout se passe vite et bien.
-Oui, mon colonel.
-Au fait, Sarski ? Excellent boulot jusqu’à présent. Vous avez réagi exactement comme il fallait.
Après s’être assuré auprès des gendarmes sous la tente que des hommes avaient bien été envoyés dans la forêt pour sécuriser l’entrée forcée par l’assassin, Johann franchit le pont et la grille dans l’autre sens pour regagner les souterrains. Le retour vers la scène de crime lui prit beaucoup plus de temps que l’aller. Il s’arrêta devant chacun des tags qu’il croisait, dégainant son smartphone pour les prendre consciencieusement en photo. Certains étaient des insultes ou des obscénités, d’autres des déclarations d’amour ou des rimes, et il y avait un nombre impressionnant de croix gammées et de runes SS. Quelques-uns étaient des listes de prénoms accompagnés d’une date, échos de lointaines explorations souterraines illégales. Laisser une telle trace de son passage semblait particulièrement à la mode chez les explorateurs de galeries interdites au public.
Trois tags l’interpellèrent particulièrement. Le premier, au milieu du plan incliné qui prolongeait le hall d’entrée, était un simple pentagramme portant une lettre au bout de chacune de ses cinq branches. Un instant, Johann imagina que ce dessin avait pu être esquissé par ses amis, mais les initiales ne correspondaient pas. Le deuxième, au pied de la descente, indiquait une date et mentionnait le Cercle des Poètes Disparus.
Des fans de Robin Williams, on aura vraiment tout vu… Et le mec qui a écrit ça devait être salement dépressif.
Le troisième était un simple mot qui semblait tracé avec un bout de charbon : Croaton. Inconditionnel de Stephen King, Johann le reconnut tout de suite. Il était cité dans La Tempête du Siècle comme la seule trace laissée par les habitants d’une île qui s’étaient tous volatilisés.
Encore un bon présage… Gaël avait raison, c’est vraiment l’endroit le plus glauque de tous ceux où on a passé une soirée.
Le trajet lui prit finalement plus d’une demi-heure. Entre deux photos, il cheminait lentement, regardant autour de lui pour examiner chaque détail, l’esprit occupé par une pensée lancinante. Il était en train de parcourir très exactement le même chemin qui avait conduit ses meilleurs amis à la mort, dix ans plus tôt.
Si j’avais été avec vous, ça aurait changé quelque chose ? Est-ce que la présence d’une sixième personne aurait pu dissuader les agresseurs ? Si je ne vous avais pas laissé tomber, seriez-vous toujours en vie ?
Il avait prononcé la dernière phrase à voix basse, faisant se retourner un technicien qui examinait à la lampe de poche une canette de bière qui traînait par terre. Il avait parcouru les dernières dizaines de mètres sans s’en rendre compte, absorbé par ses pensées et les éternels regrets qui n’étaient jamais bien loin, et était de retour sur la scène de crime où s’affairaient ses collègues.
-Faites pas attention, je chantonne pour réchauffer l’atmosphère.
Un peu plus loin, les TIC étaient en plein travail. Ils avaient délimité la zone autour du corps éventré par deux rubans rouges et blancs tendus entre les murs, cinq mètres en avant et en arrière. Des petits chevalets numérotés étaient disposés un peu partout sur le sol, chacun marquant l’emplacement d’un élément de preuve potentiel. Un technicien armé d’un reflex au flash imposant était en train de prendre des clichés de chacun des éléments identifiés par ses collègues. Johann en compta une dizaine. Il remarqua au passage qu’il s’agissait pour l’essentiel de vieux mégots et de papiers d’emballage qui devaient être là depuis longtemps.
Il serait surprenant que celui qui a fait ça ait pris le temps de fumer une clope et de bouffer un paquet de chips tout en contemplant son œuvre… Il n’y aura rien d’intéressant ici.
Pendant son absence, le légiste n’avait visiblement pas chômé. Il s’approcha de Johann dès qu’il l’aperçut, délaissant la housse mortuaire qu’il était en train de déplier sur un brancard. Il s’appelait Di Spenzo, et Johann l’avait côtoyé assez souvent pour savoir qu’il était très compétent. Lors de leur première rencontre, sur un suicide par pendaison, il avait été un peu surpris par le caractère irrévérencieux du médecin. Le petit homme à la barbiche impeccable était coutumier de l’humour noir, et Johann avait fini par l’apprécier pour ça. Il avait en outre une longue expérience de la médecine légale et un œil très affûté, ce qui ne gâchait rien.
-Même un aveugle pourrait déterminer la cause de la mort, lieutenant. Éventration, bien entendu. Avec une lame très bien aiguisée, vu la netteté de la plaie. Il faudra que je mesure ça plus précisément, mais c’est le genre de blessure que pourrait faire un gros couteau de chasse.
Il mima avec ses doigts un écartement d’une vingtaine de centimètres.
-Elle a été tuée à l’endroit où elle se trouve, comme le confirment la grande quantité de sang tout autour et la lividité plus importante du haut du corps. Ça a dû être une sale agonie, plusieurs interminables minutes. Le genre de crime qu’on évite de commettre sur la voie publique, rapport aux hurlements de la victime…
-Vous pensez qu’elle était consciente ?
-Rien ici ne le confirme ni ne l’infirme. Pourquoi cette question ?
-Je ne sais pas trop, mais j’imagine qu’elle a pu être droguée et que son assassin l’a transportée inconsciente jusqu’ici.
-Ça me paraît assez compliqué de charrier un poids mort aussi loin sous terre. Surtout que votre collègue m’a expliqué qu’ils – la victime et son meurtrier –, sont arrivés par un autre chemin, avec une belle cage d’escalier au milieu.
Bien vu, toubib…
-De toute façon, les analyses sanguines nous renseigneront sur la présence éventuelle de toxines, termina Di Spenzo. On en saura plus à ce moment-là.
-Vous avez relevé d’autres traces sur le corps, doc ?
-Si vous pensez à des marques de strangulation ou à des blessures défensives, nada. Elle n’a pas été étranglée et rien n’indique qu’elle se soit débattue ou ait été frappée. À confirmer évidemment sous les spotlights de ma table d’autopsie.
-Une estimation de l’heure de la mort ?
-Il faudra que j’affine certains calculs et que je mène des examens plus poussés, mais je pense qu’elle est morte dans la nuit. Les lividités cadavériques sont partiellement fixées, elles s’estompent lorsqu’on applique une pression, mais pas complètement. Cela indique que la mort date d’au moins douze heures. J’ai également pris sa température corporelle, trois fois déjà. Elle continue de descendre et n’a pas encore atteint la température ambiante, qui est de dix degrés environ. Le décès doit donc remonter à moins de dix-huit heures, le temps moyen mis pour que la température du corps s’aligne sur celle de l’endroit où il se trouve. Évidemment, c’est approximatif, mais à deux ou trois heures près, on est dans le vrai. Là encore, l’autopsie permettra d’être plus précis.
-Elle aura lieu quand ?
-Eh bien, vu l’énormité de cette affaire, je dirais dès demain matin. Je suis parti en catastrophe en laissant un client sur la table, je devrai donc d’abord en terminer avec lui. Elle passera tout de suite après, sans quoi je sens que j’aurai la moitié des flics de la ville sur le dos.
-Et pas que les flics, si vous voulez mon avis, doc. Les chaînes d’info en continu campent devant la porte, là-haut…
Johann braqua sa propre torche sur le visage de la morte. Quelqu’un – probablement Di Spenzo – avait rabattu les cheveux en arrière pour les besoins de l’examen, et il put enfin observer ses traits. Comme il l’avait supposé, elle ne semblait pas avoir plus de trente-cinq ans. Elle avait dû être plutôt agréable à regarder de son vivant, mais son visage était déformé par un masque de souffrance qui faisait froid dans le dos. La mort avait figé sa bouche en un ultime rictus de douleur qui découvrait à demi des dents blanches et bien alignées et fronçait les narines.
Elle n’était absolument pas inconsciente quand on lui a fait ça...
Johann nota que la jeune femme ne portait aucun maquillage et que ses cheveux blonds et lisses étaient marqués par une légère ondulation à mi-longueur.
Pas maquillée, et elle avait les cheveux attachés. Le tueur l’aurait-il surprise chez elle alors qu’elle allait se coucher ?
Il sortit de sa poche le petit calepin qui ne le quittait jamais et nota ses observations. Bien que doté d’une excellente mémoire, il avait pour habitude de coucher sur le papier tous les constats et toutes les réflexions qui lui venaient à chaud. Il pouvait ensuite s’y plonger à tête reposée et essayer d’en tirer des déductions susceptibles de faire avancer l’enquête.
-Doc, vous avez déjà relevé ses empreintes ?
-Non, je pensais le faire en arrivant à l’hôpital.
-On ne peut pas attendre jusque-là. Eh, lança Johann à la cantonade, est-ce que quelqu’un a un kit empreintes ?
Un TIC fouilla dans son sac et s’avança avec une feuille cartonnée et un encreur.
-Faites-lui les paluches et confiez-les à un gendarme. Qu’il file à la brigade la plus proche pour passer les empreintes au FAED. Si, par chance, elle est fichée, je veux son identité au plus vite.
Johann se tourna vers le technicien qui prenait les photos.
-Vous avez relevé quelque chose d’intéressant ? Des traces de pas, des empreintes ?
-Il y a bien des empreintes de pieds, mais regardez, répondit le photographe en éclairant une trace imprimée dans la mare de sang séché, aucun motif identifiable. C’est complètement plat et lisse. Je dirais que la personne qui a marché là portait des sur-chaussures.
-Veillez à photographier chaque trace et à toutes les mesurer. Ça nous dira peut-être au moins si on cherche un tueur ou plusieurs.
Le technicien lui jeta un regard en biais.
-On connaît notre job, lieutenant.
Johann réfléchit à d’autres questions, mais il avait la sensation d’avoir fait le tour de la scène de crime. La recherche d’empreintes et de traces était du ressort des TIC, et l’examen du cadavre, de celui du légiste. Tous étaient des pros qui ne laisseraient rien passer ; le moment venu, il pourrait en toute confiance examiner les photos et les comptes-rendus à la recherche d’une piste ou d’un indice laissés par le tueur.
Comme le lui avait rappelé Fischer, il lui incombait de diriger l’enquête dans son ensemble, ce qui impliquait de ne pas se limiter à la seule scène de crime et de rechercher la présence d’autres éléments utiles dans le dédale de souterrains et les blocs de combat. Il quitta donc les abords du cadavre pour s’élancer dans la galerie, à la recherche des binômes qu’il avait envoyés dans les profondeurs de l’ouvrage.
En s’éloignant des entrées, Johann prit rapidement conscience du fait que le fort n’était rien de moins qu’une gigantesque souricière. Les deux issues laissées derrière soi, chaque embranchement de galerie, chaque couloir et chaque pièce qu’il desservait devenait une cachette potentielle pour un agresseur, d’où il pouvait surgir dans votre dos pour vous barrer le chemin vers la surface. Était-ce ce qui s’était passé dix ans plus tôt ? Les assassins s’étaient-ils dissimulés dans un recoin pour regarder passer ses amis et attendre le moment propice pour s’en prendre à eux ?
Johann rencontra le premier binôme à hauteur d’un embranchement de galeries qui rejoignait le bloc de combat le plus proche des entrées. Les deux gendarmes qui en revenaient n’y avaient relevé aucune trace récente, seulement des bouteilles d’alcool abandonnées depuis longtemps et des mégots de cigarettes et de joints pourris par l’humidité.
Il poursuivit son chemin en se disant que, comme attendu, le tueur semblait ne pas s’être éloigné des arrières de l’ouvrage. Quitte à forcer l’entrée d’un lieu sous scellés pour y tuer une jeune femme la veille d’une commémoration réunissant des centaines de personnes, mieux valait sans doute ne pas s’attarder plus que nécessaire.
Il arriva à un endroit où deux portes sur sa gauche brisaient la monotonie de la galerie principale. Il en déduisit, d’après sa connaissance des plans, qu’il se trouvait à hauteur de la caserne, soit la partie arrière de l’ouvrage la plus éloignée des entrées. À partir de là, ce n’était plus que des centaines et des centaines de mètres de couloirs pour rejoindre les différents blocs. Le plus lointain, un observatoire perché au sommet de la colline et doté d’une vue imprenable sur la vallée de la Moselle, était à plus d’un kilomètre devant lui.
Ceux qui sont partis là-bas ne reviendront pas avant la nuit…
Alerté par un bruit de cavalcade, il s’arrêta au seuil du premier des deux couloirs qui desservaient la caserne. Au-delà s’alignaient les chambrées des soldats. On y trouvait également la cuisine, les latrines ou encore les douches. Il vit un jeune gendarme aux larges épaules arriver vers lui en courant, suivi de près par Audrey.
-Ah lieutenant, c’est vous, l’interpella la jeune femme. Suivez-nous, il y a quelque chose là-dedans que vous devez voir. Je crois qu’on a retrouvé les affaires personnelles de la victime, et aussi...
-Montrez-moi ! l’interrompit Johann.
Les deux gendarmes le guidèrent à travers le labyrinthe de la caserne jusqu’à l’entrée d’une pièce semblable à toutes les autres. Un marquage blanc sur la porte indiquait sobrement « Chambre de troupe ». En s’approchant, Johann sentit, flottant dans l’air comme un mauvais présage, une forte odeur de brûlé.
-Voilà, c’est là, dit Audrey en désignant du doigt un petit tas carbonisé au milieu de la pièce. On a jeté un œil, mais il ne reste pas grand-chose. J’ai l’impression de distinguer un téléphone à moitié fondu et quelque chose qui ressemble à des clés de voiture. Il y a aussi des chaussures, là. Ça a bien cramé, mais on dirait des baskets de course. Pas de sac à main, par contre. Si je devais parier, je dirais que la victime était en train de faire son jogging quand elle a disparu.
Johann voulut s’approcher pour examiner les débris de plus près, mais Audrey ne lui en laissa pas le temps.
-Et puis, il y a ça, dit-elle en éclairant le mur à l’opposé de la porte.
Johann tourna la tête dans la direction indiquée par la jeune femme. Il fit un pas en arrière sous l’effet de la surprise. À mesure que son cerveau analysait ce qu’il avait devant les yeux, son visage perdit toute couleur. Il eut soudain l’impression qu’un filet d’eau glacé lui coulait le long de la colonne vertébrale.
-Oh bordel, murmura-t-il d’une voix blanche.
Des lettres de sang de près d’un mètre de haut, tracées en majuscules, s’étalaient sur le béton sale. Elles formaient deux mots qui firent à Johann l’effet d’un uppercut en plein plexus.
JOYEUX ANNIVERSAIRE
OceanofPDF.com